Sire, estant, à l'occasion de vostre dépesche du Ve du passé,
allé donner, le premier d'estui cy, les bonnes festes et le bon
an à la Royne d'Angleterre, à Ampthoncourt, elle s'est trouvée
merveilleusement bien contante des propos que j'ay eus à luy tenir de
vostre part; et après qu'elle m'a eu, avec démonstration de beaucoup
d'affection, dict qu'elle vous faisoit, de bon cueur, les mesmes bons
et honnestes souhaitz que je luy faisois, icy, à elle, et qu'elle
desiroit que ce segond an de vostre règne fût en toutes sortes si
segond, et bien heureux, qu'il vous peût introduyre en plusieurs
aultres années après, qui vous fussent pleynes de félicité, elle m'a
prié de vous escripre qu'elle vous remercyoit infinyement de celle
forme d'excuse que luy faysiez de ne l'avoyr encores envoyé visiter,
laquelle luy estoit ung tesmoignage non petit que vostre intention
estoit de vous entretenir en bonne amityé avec elle, puisqu'au milieu
des grands et très urgentz affères de vostre royaulme, et mesmement de
ceulx où vous vous trouviez à présent enveloppé, ez confins d'icelluy,
vers le Languedoc, il vous playsoit d'avoyr en mémoyre ceste visite,
sur laquelle elle considéroit assez vos empeschementz; mais elle vous
promettoit bien qu'en quel temps qu'elle vînt, elle tesmoigneroit au
monde qu'elle l'acceptoit de bon cueur, et qu'elle la recepvoit à très
grand honneur, et pour une marque de la plus parfaicte intelligence
qu'elle desire avoyr avec quelconque aultre prince qui soit en la
Chrestienté; et puisque luy offriez de luy garder sincèrement les
droictz de vostre amityé, qu'elle vous prioit de croyre qu'elle vous
conserveroit perpétuelle et inviolable ceulx de la sienne, bien
qu'elle ne se pouvoit assurer qu'il n'y en eût, près de vous, qui vous
persuadoient aultrement, et qui desiroient vous voyr brouillez
ensemble, et la troubler à elle en son estat, mais qu'elle ne
layrroit, pour cella, de donner foy à ce que luy promettiez, et de
souhayter, de tout son cueur, l'establissement de voz affères et la
tranquillité de vostre estat; et que la mesmes offre, qu'elle avoit
faicte au feu Roy, vostre frère, aulx troubles de son temps, elle la
tournoit fère à Vostre Majesté en ceulx qui se sont ressucitez du
vostre:
C'est que, si voyez qu'elle puisse quelque chose pour les réduyre à de
bons termes de paix, avec la conservation de vostre authorité et
réputation, et avec toutz les advantaiges qui doibvent estre réservez
à ung roy et prince souverain, qu'elle est preste de s'y employer en
la mesme forme qu'elle desire demeurer establie sur ses propres
subjectz, et non à rien moins que cella. En quoy s'il luy pouvoit
apparoir que eussiez offert aulx vostres, non toutes les condicions
qu'ilz voudroient, mais quelques unes, honnestes et tollérables, pour
satisfère à leurs consciences, et d'autres pour les rendre aulcunement
assurez contre les justes meffiances que vous mesmes jugés bien qu'ilz
ont occasion d'avoyr, et qu'ilz ne s'en voulussent contanter, qu'elle
les réputeroit lors substretz de la droicte religyon pour entrer en
une manifeste rébellion contre Dieu et contre leur prince naturel, et
comme telz elle ayderoit, de tout son pouvoir, à les chastier et
réprimer.
De quoy l'ayant bien fort remercyé avecques une suyte de toutz les
honnestes propos que j'ay estimez convenir à l'expression de vostre
bon desir à la paix, sans m'arrester nullement à son offre, sinon de
l'assurer que je le vous signiffieroys le plus près que je pourrois
des mesmes termes qu'elle me l'avoit dicte, je luy ay satisfaict à ce
qu'au reste elle m'a demandé: s'il n'y avoit poinct cependant
suspencion d'armes? Que véritablement non, et que j'entendoys que Mr
de Bellegarde estoit devant Livron avec une bonne armée et vingt
canons; et Mr le maréchal de Retz devant Riez, en Provence, avec une
aultre armée et avec une aultre bonne bande d'artillerye; et le duc
d'Uzès avec d'autres bonnes forces vers l'autre part de Languedoc; et
Mr le maréchal de Monluc avec d'autres en la Guyenne; et Mr de
Montpensier continuoit le siège de Lusignan en Poictou: de sorte que
Vostre Majesté avoit cinq armées aulx champs, et estiez prest
d'introduyre encores bien d'autres grosses levées de reytres et de
suisses, et estrangers, et joindre de très grandes forces de voz
subjectz pour remédyer, par ce violent moyen, à la trop ostinée
opiniastreté à voz subjectz, si les remèdes de vostre clémence et
doulceur n'y pouvoient estre applicquez.
De quoy la dicte Dame s'est donnée beaucoup d'admiration, d'où, ny
commant, après tant de ruynes et de calamités de vostre royaulme, vous
pouvoient maintenant survenir tant de grands et esmerveillables
moyenz. Et a adjouxté qu'elle vous prioit, sur toutes choses, de ne
vouloir essayer l'extrémité, parce qu'après icelle n'y avoit plus, de
ressource. Et puis a faict venir à propos de me dire que, depuis huict
jours en çà, je l'avoys cuydé remettre en la mesme détresse qu'elle
estoit, lorsque la feue Royne, sa seur, luy faisoit fère son procès
dans la Tour sur des parolles qu'on avoit mal entendues d'elle; et
qu'elle me pouvoit dire qu'encores jamays elle n'avoit, à son escient,
intéressé l'honneur de gentilhomme ny de dame, qui fût au monde, et
que pourtant je pouvois croyre qu'elle n'avoit touché ny entendu
toucher, en façon que ce fût, à celluy d'une telle princesse comme la
Royne, vostre mère; mais qu'elle n'avoit peu fère de moins, pour
l'honneur et révérance du feu Roy, son père, que de dire qu'il n'avoit
esté honnorable à elle de se mocquer de luy, si, d'avanture, elle
l'avoit faict; et qu'elle verroit quelle interprétation elle y
voudroit donner.
Je luy ay respondu que, à dire vray, j'estois, l'autre foys, party
bien troublé de sa présence, ayant entendu des parolles qui tendoient,
d'ung costé, à blasmer la Royne, vostre mère, et par conséquent Vostre
Majesté mesmes, et, de l'autre, à mettre de l'altération en vostre
mutuelle amityé; et que pourtant j'avoys cherché quelque radresse en
cella, mais qu'à présent je demeuroys le plus satisfaict gentilhomme
du monde, et me soubscripvois à ce qu'elle m'en avoit mandé, et à ce
que présentement elle m'en disoit; dont espérois que bientost il luy
viendroit aussy à elle tant de satisfaction, de cest endroict, que les
mauvais rapportz en resteroient convaincus. Et suis passé à luy fère
une petite négociation pour la Royne d'Escoce, et luy présenter une
lettre qu'elle luy escripvoit, et une très belle coyfure de réseil,
qu'elle luy envoyoit, fort mignonement ouvrée de la main mesmes de la
Royne d'Escosse, avec le collet et manches, et aultres petites pièces
appartenantes à cella, que la dicte Dame a eu autant agréables qu'il
est possible. Et pense avoyr réduit les choses, entre elles, à
quelques bons termes, pour n'estre besoing, Sire, que touchiez rien à
l'ambassadeur d'Angleterre du changement qu'elle creignoit, jusques à
ce que je vous en auray autrement escript. Et sur ce, etc.
Ce IIe jour de janvier 1575.
_Par postille à la lettre précédente._
Ceste princesse et les principaulx de son conseil m'ont si
instamment pryé de remémorer à Vostre Majesté la promesse
qu'avez faicte à milord de North, touchant l'affère de Me
Warcop, que je vous supplie très humblement, Sire, d'y vouloir
fère regarder, et luy pourvoyr; car, avec l'équité de sa
cause, il est gentilhomme de mérite, et qui est fort bien veu
et bien fort estimé de la Royne, sa Mestresse, et de toute sa
court.