Sire, pour rendre compte à Vostre Majesté de ce que, par mes deux
précédentes dépesches, j'ay réservé de vous escripre en ceste cy, je
vous diray que la Royne d'Angleterre s'est trouvée extrêmement
offancée des maulvaiz rapportz que milord de North luy a faictz, qui,
à la vérité, luy touchent bien fort, sellon la façon qu'il les luy a
dictz, et la fascheuse interprétation qu'il leur a donnée; non, qu'au
partir de Lyon, à mon advis, il eust pensé d'en uzer ainsy, mais il en
a esté embousché, en passant en ceste ville, affin de provoquer, par
toutz les plus picquantz moyens qu'il pourroit, la dicte Dame de
rompre avecques vous. Et aulcuns de son conseil, qui sont de ceste
menée, quand ilz l'en ont veu bien altérée et en collère, l'ont
confortée d'en debvoir fère ung très grand ressentiment, de faict et
de parolle, se persuadans que l'amityé s'en pourroit bien rompre.
Dont la dicte Dame s'estant proposée que, aussytost qu'elle me
verroit, elle m'en feroit ouvertement, et en présence de ses dicts
conseillers, sentir son malcontantement, elle n'a pas failly (après
qu'elle m'a eu récité aulcuns bien bons et bien fort gracieux propos,
de ceulx que le dict de North luy avoit rapportez de Vostre Majesté et
de la Royne vostre mère, desquelz elle a dict estre très bien
satisfaicte), de me dire qu'elle avoit à me fère sçavoyr que, si on
luy avoit signiffyé, en France, quelque bonne volonté de parolle, l'on
avoit bien prins aultant de peyne de l'oltrager et de l'offancer par
effect; car, réservé le comte de Charny, duquel à la vérité elle avoit
à se louer, il ne s'estoit trouvé nul autre gentilhomme françoys, en
toute vostre court, qui eût daigné saluer ny entretenir, ny fère ung
seul bon semblant à pas ung des gentilzhommes angloix qui estoient
avec milord de North; et que Mr de Guyse, en mespris d'elle, et pour
fère honte aulx dictz gentilzhommes, leur avoit commandé, dans vostre
chambre, qu'ilz eussent à se descouvrir, bien que ce ne fût la
coustume de dellà, et avoit uzé d'aulcunes parolles et gestes vers
eulx, qui avoient bien monstré combien il avoit d'animosité vers elle;
de sorte que, s'il eust esté aultre part, il y en avoit là qui eussent
entreprins de luy bien respondre; et, qui pis est, que la Royne,
vostre mère, en sa chambre, ayant faict venir ung bouffon abillé à
l'angloyse, avoit dict, par dérision, à milord de North, que c'estoit
proprement le feu Roy Henry d'Angleterre; de quoy elle avoit le cueur
plus serré, et se tenoit plus outragée que de nulle aultre chose qu'on
luy eût dicte ny faicte, depuis qu'elle estoit au monde.
Et, là dessus, haussant sa voix, affin d'estre mieulx ouye de ses
conseillers et de ses dames, a poursuivy, en collère, le propos, avec
des parolles assez grosses, desquelles m'a semblé comprendre qu'elle a
dict que, s'il y eût eu de l'honneur en la Royne, vostre mère, elle
n'eût parlé ainsy mal honnorablement, et en dérision, d'ung si
honnorable prince qu'estoit le feu Roy, son père, et qu'elle seroit
très marrye d'avoyr faict ny dict rien de semblable d'elle, ny de
quelconque aultre prince que ce soit; et que le dict de North avoit
aulmoins respondu que les tailleurs de France avoient peu sçavoyr la
façon comme s'abilloit ce grand Roy, car quelques foys avoit il passé
la mer à bonnes enseignes, et avoit bien faict parler de luy par
dellà.
Sur quoy, Sire, estimant que je debvois commancer ma responce par ce
dernier poinct, qui touchoit la Royne, vostre mère, j'ay addressé,
présantz et oyantz les aultres, ma parolle en ceste sorte, à la dicte
Dame:
Que la Royne, ma Mestresse, mère du Roy, Mon Seigneur, estoit toute
pleyne d'honneur et aultant honnorable princesse qu'il y en ayt soubz
le ciel, sans rien réserver, et que je voulois dire, et maintenir
jusqu'au dernier souspir de ma vye, que milord de North n'avoit veu ny
ouy d'elle, ny de Vostre Majesté, ny mesmes de Mr de Guyse, ny de nul
autre prince ny seigneur de vostre court, chose aulcune, procédant de
l'intention de Voz Majestez Très Chrestiennes, qui eût esté dicte ny
faicte, ny qu'on la peût interpréter, contre la dicte Dame, ny contre
l'honneur du feu Roy Henry, son père, ny contre la dignité de la
couronne d'Angleterre; et que, si milord de North, ou aultre, le luy
avoient aultrement raporté, qu'ilz ne l'avoient bien entendu, ny
n'avoient ainsy bien négocyé comme il convenoit de le fère entre
princes.
Et m'est venu, Sire, en l'esprit de sommer la dicte Dame qu'avant que
je sortisse de sa chambre, elle voulût rabiller ce qu'elle avoit dit
de la Royne, vostre mère, ou bien qu'elle me donnât congé de sortir de
tout hors de son royaulme; mais, considérant que le présent estat de
voz affères ne requéroit cella, et que c'estoit le poinct auquel les
adversaires tendoient le plus, j'ay suivy l'autre expédient, de
remonstrer à la dicte Dame ce qui est porté par ma précédante
dépesche. Et ay adjouxté que, puisqu'elle mesmes advouoyt que, de la
part de Vostre Majesté, qui faisiez exacte profession d'estre plus
soigneux de la vérité de voz parolles et promesses que de la propre
vye, milord de North luy en avoit apporté de très bonnes, avec la
confirmation d'icelles par une vostre lettre; et je les trouvois
encores très confirmées par celles qu'il vous avoit pleu m'escripre,
depuis qu'il estoit party d'avecques vous; joinct qu'elle sçavoit bien
que la Royne, vostre mère, l'avoit tousjours fort respectée, et luy
avoit uzé plus d'honnestes traictz d'amityé que princesse qui fût au
monde, et ne l'avoit jamays offancée; je m'esbahyssois par trop comme
elle, qui estoit prudente et advisée, s'estoit layssée mener à dire
d'elle rien qui la peût offancer, et qu'elle ne cognoissoit qu'on la
vouloit tromper, car j'ozois dire librement que, si milord de North et
ceulx de sa suyte, au sortir de vostre chambre, fussent saultez dans
la sienne, qu'ilz ne luy eussent apporté que tout contantement de Voz
Majestez; mais ilz avoient apprins ung aultre roollet par les chemins;
et qu'indubitablement la Royne, vostre mère, laquelle se souvenoit
très bien que le feu Roy Henry d'Angleterre avoit esté prince très
estimé de son temps, et aultant honnoré et bien voulu en la court de
France que en la sienne propre, n'avoit aulcunement parlé de luy,
sinon en la mesme façon qu'elle eût voulu parler des feus Roys, ses
beau père et mary; et que Mr de Guyse aussy estoit si modeste prince
qu'il n'avoit uzé de parolle ny de démonstration vers les Angloix,
dont elle eût occasion de se tenir offancée; car, oultre que ce
n'estoit son naturel, de dire ny fère choses semblables, il s'en fût
encores abstenu pour le respect du lieu et de la présence de Vostre
Majesté, bien que c'estoit son debvoir, comme grand maistre, de fère
advertyr les dictz gentilzhommes angloix de ne se couvrir, tant que
Monseigneur et le Roy de Navarre, et les aultres Princes et grands
seigneurs, qui assistoient à ceste cérémonie, seroient descouvertz,
encor que, au dict de North, quand il vous explicquoit sa créance,
vous luy fissiez tenir le bonnet à la teste, car c'estoit pour
davantage l'honnorer à elle; et que Mr de Guyse avoit justement peu
supplyr en cella la faute, que ses dictz ambassadeurs avoient faicte,
de n'avoyr adverty les gentilzhommes comme ilz debvoient uzer en
vostre chambre, et néantmoins j'entendoys qu'il s'estoit retenu de ne
le fère pas; et qu'au reste, quand elle vous eût bien dépesché le plus
grand de son royaulme, ou quand même l'Empereur vous eût envoyé
quelqu'ung de ses enfantz ou de ses frères, archiducz, ilz ne
pourroient justement se plaindre que ne les eussiez faictz fort
honnorablement recevoir par Mr le comte de Charny et les
gentilshommes qui avoient receu le dict de North et sa trouppe; et que
je sçavoys bien qu'il n'avoit pas esté faict davantage ny, possible,
tant, à ung comte que le Roy d'Espaigne vous avoit envoyé: dont je la
supplyois de ne se vouloyr laysser transporter en cest endroict.
La dicte Dame, ayant prins de bonne part ma remonstrance, s'est
incontinent, en tout le reste de son parler, bien fort composée; et
avec beaucoup de modération est venue à dire plusieurs choses en bien
fort bonne sorte de Voz Majestez, et du desir qu'elle avoit d'establyr
une ferme amityé avecques elles. Et depuis m'a mandé, par troys des
plus grands et principaulx seigneurs de son conseil, qui estoient
présentz, qu'elle n'avoit dict ny entendu dire de la Royne, vostre
mère, sinon que, si elle avoit dict ou faict, en mespris ou dérision
du Roy, son père, ce que le dict de North luy avoit rapporté, qu'elle
n'y pouvoit pas avoyr beaucoup d'honneur; et me prioyt d'en escripre à
Voz Majestez affin qu'elle en peût estre satisfaicte, et en peût
satisfère ceulx de ses subjectz qui en estoient escandalisez; et
qu'elle ne demeurât offancée par Voz Majestez, lesquelles elle ne
vouloit nullement offancer.
Sur quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre Majesté me donner,
par voz premières, de quoy convaincre et ce que le dict de North a
dict, et la malice de ceulx qui le luy ont faict dire; et que ce qu'il
vous plerra m'en escripre soit en façon que je le puisse monstrer à la
dicte Dame. Et s'il plaist à la Royne, vostre mère, luy en escripre
ung bon mot de sa main, elle en restera extrêmement contante.
Mr Walsingam a faict en cest endroit ung très honneste office vers
elle. Il remercye très humblement Vostre Majesté de l'honneur que luy
avez faict de luy escripre, et promect qu'il employera tout son moyen
et pouvoir pour conserver droictement l'amityé et bonne intelligence
qu'avez avec ceste couronne.
Pardonnez moy, s'il vous playst, Sire, si je continue de vous
importuner pour la venue de mon successeur, car plusieurs nécessitez,
et mesmement celles de vostre service pour le deffaut de ma santé, m'y
contreignent, mais j'espère que je luy lairay ceste négociation en
très bon estat. Sur ce, etc. Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.