AU ROY.

Sire, ayant déduict à la Royne d'Angleterre, le XVe de ce moys, à

Ampthoncourt, les honnestes propos d'amityé que, par vostre lettre du

XXIIIe du passé, il vous playsoit me commander luy tenir, avec le

récit de vostre voïage en Avignon, et de l'espérance qu'aviez de

mettre la paix en vostre royaulme, si les depputez des eslevez,

lesquelz vous attandiez de brief, se monstroient raysonnables en leurs

demandes, et à recevoyr les honnestes condicions qu'entendiez leur

offrir; auquel cas, s'ilz ne se vouloient, puis après, réduyre à

vostre obéyssance, vous la vouliez bien prier que, en une si grande

opiniastreté et arrogance que seroit la leur, et en ce maulvais

debvoir qu'ilz uzeroient vers leur Roy et Prince, elle, Royne et

Princesse, ne voullût les assister, ny permettre qu'ilz fussent

assistez en rien de son royaulme, ainsy que Vostre Majesté luy

promettoit bien aussy qu'en tout ce qui concerneroit le bien et repos

d'elle et la tranquillité de son estat, elle ne sentiroit jamays que

faveur et support de vostre costé, et rien qui la peût ny ennuyer ny

fâcher.

J'ay, pour occasion bien nécessayre, suivy, puis après, à luy dire

que, de tant que c'estoit toute la gloyre et félicité de ma

négociation, qu'elle peût trouver en Vostre Majesté les poinctz de

bienveillance et de vraye affection dont m'aviez cy devant commandé de

luy porter parolle de vostre part, et que pareillement vous

trouvissiez en elle celle vraye correspondance qu'elle m'avoit fort

expressément enchargé vous escripre de la sienne, je venois maintenant

me conjouyr, avec elle, de ce que je vouloys croyre que milord de

North, s'il estoit gentilhomme d'honneur et de vérité, il luy avoit à

son retour rapporté: qu'il avoit trouvé en Vostre Majesté tout ce

qu'elle pouvoit desirer en cest endroict, et encores plus abondamment

que je ne le luy avoys jamays sceu expliquer ny ozé promettre; et que

je louoys Dieu que Vous, Sire, me randiez véritable vers elle, ainsy

que je la supplioys aussy, et l'adjurois aussy, sur l'honneur et

vérité de sa parolle, qu'elle ne me voulût rendre menteur vers vous,

sellon qu'il n'y avoit rien de plus expédient en toute la Chrestienté,

entre nulz aultres princes, qu'estoit le poinct de l'amityé entre vous

deux; et que les utillitez s'en manifestoient si grandes, conjoinctes

avec quelque nécessité du temps présent, pour le bien et repos de

touts deux, et la tranquillité de voz estatz, et encores pour

l'accomodement de la meilleure part de la Chrestienté, que je ne

pouvois assez louer ny assés desirer ce grand bien.

A quoy la dicte Dame, par sa responce, m'a récité aulcuns propos, que

milord de North luy avoit rapporté, bien fort honnorables de Vostre

Majesté et de la Royne, vostre mère, et telz qu'elle n'eût sceu

desirer rien de mieulx que ce que voz parolles luy avoient signiffyé

de vostre bonne intention vers elle; mais qu'il y avoit eu d'aultres

démonstrations entremeslées qui avoient entièrement monstré le

contrayre.

Et s'est lors la dicte Dame, en haussant la voix, affin d'estre mieulx

ouye de ses conseillers et des dames principalles qui estoient dans sa

chambre, licencyée en des parolles grosses, qui m'ont assez troublé,

et aulxquelles je n'ay voulu différer aussy, tout hault et en la mesme

présence, de promtement et bien fermement y respondre, ainsy que, par

mes premières, j'en feray le récit à Vostre Majesté.

Et après luy avoir remonstré le tort, qu'elle se faisoit, de se

laysser ainsy transporter à l'artificieuse persuasion, pleyne de

malice, de ceulx qui la vouloient brouiller avec Vostre Majesté, et de

leur vouloir tant complayre que, sur de petitz faulx rapportz, elle se

mît hors des honnorables termes qu'elle debvoit garder vers Voz Très

Chrestiennes Majestez, je luy ay dict qu'elle avoit assés de preuves

comme il ne manquoit de ceulx qui ne cherchoient rien tant que

d'empescher l'establissement de l'amityé d'entre vous et elle, et y

susciter tousjours de la meffiance; et qui estoient bien marrys qu'ilz

n'avoient de quoy vous pouvoir si bien picquer l'ung contre l'aultre

que vous en fussiez desjà aulx mains; et qu'elle jugeoit bien que ce

n'estoit pas pour vostre commun bien qu'ilz le faysoient, ains pour

leur intérest, ou pour leurs passions et vengences, et pour leurs

malcontantementz; et que, si c'estoient princes, ilz creignoient

l'unyon de voz forces, et, si c'estoient subjectz, leur prétention

n'estoit plus ny pure ny simple pour la considération de la religyon

ny pour la seureté de vyes, ains avoient relevé une aultre forme de

prétention, de laquelle nulle autre pouvoit estre ny plus odieuse, ny

plus adversayre à l'authorité des princes; et qu'elle pensât, si l'on

la dressoit contre Vostre Majesté, quelz aultres princes du monde s'en

pourroient saulver: car l'on ne pouvoit rien débattre contre les

qualitez de vostre extraction, estant encores la mémoyre du feu grand

Roy, Françoys, vostre ayeul, et de la Royne Claude, vostre ayeulle,

fille du Roy Loys douxiesme et de la Royne Anne, duchesse de

Bretaigne, et la mémoyre pareillement du feu Roy Henry, vostre père,

et de voz deux frères, Roys, et la présence de la Royne, vostre mère,

encores toutes fresches, et Vostre Majesté en fleur d'aage, garny de

toutes les plus excellantes qualitez pour régner, que prince qui, en

plusieurs siècles, ayt monté à ce degré, et lesquelles une nation

loingtayne de Pouloigne les avoit tant prisées qu'elle vous avoit

esleu pour son Roy; et aviez, en traversant l'Allemaigne pour y aller,

et puis l'Italye, à vostre retour, esté partout approuvé et recognu

pour ung si royal et accomply prince que ceulx, qui vous estoient

propres et mutuels subjectz, avoient maintenant ung trop malheureux

tort de ne se soubmettre de tout leur cueur à vostre obéyssance, et

mesmes qu'ils ne pouvoient prétendre que vous eussiez encores rien mal

administré, car ne faysiés que d'entrer au premier an de vostre règne;

et que je supplioys la dicte Dame de vouloir, dez maintenant, fère

voyr au monde qu'elle estoit pour favorizer et maintenir, de toutes

ses forces, la juste et royalle cause de Vostre Majesté, et réprimer

celle trop présomptueuse des eslevez.

Sur quoy, la dicte Dame m'ayant dilligemment enquis de la qualité de

ceste aultre cause et s'estant représanté en son esprit aulcunes

particullaritez, par lesquelles l'on s'estoit efforcé de la luy fère

trouver meilleure et plus espécieuse qu'elle n'estoit, m'a respondu,

pour la fin, qu'elle vous rendoit toutz les plus grandz mercys,

qu'elle pouvoit, pour l'honneur et bon traictement qu'aviez faict à

milord de North, et pour les bons propos que luy aviez enchargé de luy

apporter de vostre amityé et persévérance vers elle; lesquelz, encor

que ne les eussiez estendus en beaucoup de langage, vous les aviez

néantmoins si bien ordonnez et en parolles de telle efficace qu'elle

les vouloit indubitablement croyre, et tenir vostre amityé en tel priz

que vous réputeriez de ne l'avoyr mal colloquée, ny mise en lieu d'où

vous n'en tiriez toute l'honneste et utille correspondance que

pourriez desirer de la meilleure et plus germayne bonne seur qu'ayez

au monde; qu'elle n'avoit garde de laysser rien procéder d'elle, ny de

son royaulme, qui vous peût donner du trouble ez affères du vostre,

car se jugeroit elle mesmes digne d'estre troublée au sien, et qu'elle

ne boucheroit là dessus ses yeulx à doigtz ouvertz, ains seroit très

soigneuse d'empescher, partout où elle pourroit, qu'on n'y commît de

l'abus; et qu'elle vous tesmoigneroit davantage de sa bonne et droicte

intention par le gentilhomme que dellibériez envoyer vers elle.

J'ay monstré que je demeuroys bien fort satisfaict de ses derniers

propos, mais qu'il me restoit d'avoyr quelque satisfaction de ceulx

qu'elle m'avoit tenuz auparavant.

Et estant desjà bien fort tard je me suis licencyé, avec quelque

opinyon, Sire, d'avoyr beaucoup interrompu la trame qu'on avoit ordye

pour fère que ceste princesse rompît avecques vous. Et semble qu'il

sera bon que Vostre Majesté face haster les deux personnages qui sont

ordonnez pour venir par deçà: car, si la ligue peut estre une foys

renouvellée et bien confirmée, il y a grande apparance que les aultres

poursuyvans n'obtiendront sinon ce qu'on ne leur pourra honnestement

dényer.

Je suis contrainct pour des nouveaulx advis qu'on me vient de donner,

touchant les cinq places, dont vous ay cy devant faict mencion: de

Callays, Bouloigne, Dieppe, le Hâvre et Cherbourg; de vous supplyer,

de rechef, très humblement, qu'il vous playse de renforcer les

garnisons et advertyr les gouverneurs de prendre bien garde à eulx,

car il y a entreprinse sur une chascune des dictes places.

Je remercye très humblement Vostre Majesté de la compassion, qu'il luy

a pleu avoyr enfin de moy, de m'ordonner ung successeur pour me

retirer de ce long exil. Je mettray peyne de laysser ceste négociation

à celluy qui viendra, en si bon ordre, qu'il ne s'y pourra cognoistre

de mutation sinon en mieulx, en ce que je ne doubte qu'il n'y apporte

plus de suffizance que je n'en ay heu; et je réserveray ce qui me

reste de vye pour le mettre et exposer à jamays pour vostre service.

Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour de décembre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 158 / 273 题