Sire, il n'est besoing que je vous racompte les propos que
j'ay tenus, ceste foys, à la Royne d'Angleterre, car je les ay
prins de la lettre que Vostre Majesté m'a escripte, le Xe du
passé, et il sera facille de comprendre quelz ilz ont esté par
les responces que la dicte Dame m'a faictes, qui sont, en
substance, comme s'ensuyt:
Que jamays chose ne luy estoit mieulx advenue, sellon son
desir, que l'effaict de la légation de milord de North,
puisque, des lettres qu'elle vous a escriptes par luy, et des
poinctz qu'il vous a explicqué de sa créance, il vous reste du
contantement; et que toute l'ambassade et l'ambassadeur vous
ont esté agréables, car la principalle intention qu'elle a
eue, en le vous envoyant, a bien esté d'honnorer vostre
grandeur, et donner ung évident tesmoignage au monde de
l'affection qu'elle porte, très bonne et de très bonne seur, à
Vostre Majesté, et à l'establissement de voz affères;
Qu'elle a ung singullier playsir de voyr, par ce commancement,
que vous voulez tenir en quelque bon compte son amityé, et luy
donner à elle une très grande espérance de la vostre; que ce
qu'elle desire maintenant, le plus au monde, est que les
choses puissent ainsy procéder entre vous que vous ayez
mutuellement à prendre une très assurée confiance l'ung de
l'aultre;
Que nulle meilleure ny plus honnorable nouvelle eust elle peu
entendre de voz vertueuses dellibérations, que celle que je
luy ay assurée que, de vostre propre naturel vous avez, de
vouloir résoluement tenir voz promesses, et manquer plustost à
la vye que à la parolle que vous aurez une foys donnée; que,
sur le solide fondement de ceste vostre constante volonté,
laquelle estoit vrayement royalle et digne de vous, qui estiez
par extraction, et par élection, et par succession, le plus
royal prince qui ayt esté, de longtemps, en la Chrestienté,
elle se disposeroit en telle sorte vers vostre amityé que,
s'il n'y deffailloit de correspondance, de vostre costé, vous
pourriez fère estat d'avoyr en elle la plus entière et
parfaicte bonne sœur, et bonne amye, qui fût au monde;
Qu'elle ne vouloit nyer qu'on ne luy eût voulu donner quelque
male impression des promesses, à quoy on vous pouvoit avoyr
obligé, passant par l'Italie, contre elle, et contre le repos
de son royaulme, ou contre sa religyon; dont se resjouyssoit
bien fort de ce que luy donniés parolle qu'il n'en estoit
rien, et que vous vous trouviez libre de toutes ligues et
obligations, sinon des anciennes de vostre couronne, et de
celle que pouviez avoyr avec elle, à cause du sèrement du feu
Roy, vostre frère, et avec le royaulme de Pouloigne, à cause
du vostre;
Que, puisque vous estiez résolu de vivre en bonne intelligence
avec les princes et estatz voz voisins, qui la voudroient
avoyr bonne avecques vous, que vous la vous pouviez ardiment
promectre très seure et perdurable, de son costé; car, tant
qu'elle vivroit, vous en pourriés fère très certain estat;
Que nulle chose au monde vous pouvoit elle plus louer, ny plus
recommander, que celle voye de paix, que proposiez de suyvre,
pour mettre le repoz en vostre royaulme, et que celluy vous
seroit bien traistre et infidelle, voyre très cruel ennemy,
qui vous ozeroit conseiller, ou dire, qu'il ne fût honnorable
et utille, et mesmes très nécessayre de la fère;
Que, pour le bien universel de la Chrestienté, elle se sentoit
obligée, entendant le grand progrès des armées et victoires du
Turc sur les Chrestiens, et des appareils qu'il faict pour
entreprendre plus avant, de vous supplier que vueillez
embrasser la paix publicque et unyon des dictz Chrestiens;
mais encores plus, pour vostre bien et repos particullier,
elle vous vouloit fort expressément exorter d'amortyr, en
toutes sortes, ces guerres de vostre royaulme, et y employer
si avant vostre clémence et doulceur, et l'authorité de vostre
foy et parolle, que voz subjectz puissent seurement retourner
à l'obéyssance et subjection qu'ilz vous doibvent;
Qu'elle n'approuvoit nullement les armes des eslevez, en
quelle façon, ny soubz quel prétexte, qu'ilz les eussent
prinses, et mesmement en ce qui se faysoit hors de la
considération de la religyon, et qu'elle s'esbahyssoit assés
de Mr le maréchal Dampville, et n'avoit, depuis la nouvelle
qui estoit venue de sa déclaration, veu Mr de Méru, son frère,
ny ne le verroit, s'il apparoissoit en luy ung seul signe de
rébellion;
Néantmoins qu'elle entendoit que la craincte de mort et
l'injustice faysoient renger un grand nombre de voz subjectz à
la deffansive, et prendre voz villes et places pour lieu de
refuge, et passer encores à l'offensive, et attirer troubles
sur troubles, et susciter les estrangers dans vostre royaulme;
Sur quoy, pour la singullière affection qu'elle avoit à la
conservation de vostre grandeur, et de vostre couronne, elle
vous prioit de rompre, le plus tost que vous pourriez, le
cours de ce malheur, et prendre, de bonne part, si elle vous
disoit librement que les choses, mal passées contre ceulx de
la nouvelle religyon, requerroient que vous ne refusissiez ny
trouvissiez mal honnorable, ny contre vostre réputation, de
les accomoder maintenant de quelque honneste seureté.
Ces responces de la dicte Dame, qui ont esté plus expresses et
plus considérées que nulles aultres qu'elle m'eût guyères
jamays faictes, m'ont baillé argument de luy mettre bien
devant les yeux la conséquence de ceste cause, et combien
ceulx, qui s'efforçoient de la luy desduyre pour bonne et
soubstenable, bandoient desjà, et dressoient de semblables
rébellions contre elle; et qu'elle considérât si, de Vostre
Majesté, qui aviez, premier que d'estre Roy, combatu, l'espace
de sept ans, très courageusement, et azardé souvant, et mis en
manifeste danger vostre propre personne, pour la religyon
catholicque, ce n'estoit pas assés, maintenant que estiez
monté à la couronne, et que la somme de toutes choses estoit
parvenue en voz mains, d'accorder, à iceulx de la dicte
religyon, l'abolition du passé, la jouyssance de leurs biens,
la demeure paysible de leurs maysons, et la liberté de leur
conscience; et que, de demander davantage, c'estoit par trop
forcer la volonté qu'ilz sçavoient bien que vous aviez, qui
estiez leur Roy, et leur prince;
Que néantmoins vous donniez ceste parolle à la dicte Dame
qu'il n'y auroit aulcune honneste ny tollérable condicion,
pourveu que n'offançât vostre honneur, que ne fût accordée à
voz dictz subjectz, pour les fère revenir à leur debvoir; mais
aussy que, quand vous auriez faict ainsy le vostre envers Dieu
et les hommes, vous protestiez bien d'employer toutes les
forces et moyens, que Dieu vous avoit donnez, et n'en laysser
ung seul en arrière, de toutz ceulx que vous pourriés mouvoir
en la Chrestienté, pour réprimer justement la présumption et
témérité de ceulx qui, inicquement, persévèreroyent d'estre
rebelles contre vous; et qu'en ce cas vous l'adjuriez, elle,
de non seulement leur dénier la faveur et apuy de ce royaulme,
mais de joindre ses forces aulx vostres pour extirper de la
terre ung si pernicieux exemple que le leur.
A quoy elle m'a respondu qu'elle se souvenoit tant d'estre
Royne, et de vous estre, pour cella, conjoincte d'estat,
qu'elle ne manqueroit jamays à nul debvoir de bien bonne seur
vers Vostre Majesté, et qu'après que milord de North seroit
arryvé, et qu'il luy auroit faict le récit des choses de
dellà, nous pourrions lors poursuivre plus amplement ce
propos; et qu'elle s'esbahyssoit comment il ne vous avoit
parlé du faict de la navigation, et de l'administration de la
justice à voz mutuelz subjectz, car il en avoit eu charge, et
qu'elle ne desiroit rien tant que d'y pourvoyr, par bonne
intelligence, avecques vous, et députer, pour cest effect,
deux de son conseil, ainsy que Vostre Majesté en avoit depputé
deux du sien; et que, quand le gentilhomme, que dellibériez
envoyer vers elle, seroit icy, elle nous feroit rendre, par
son admiral et par les officiers de la marine, ung si bon
compte de leurs depportementz passez, en tout ce qui avoit
concerné les Françoys, qu'elle espéroit que vous en
demeureriez contant.
Et, là dessus, m'estant licencyé de la dicte Dame, j'ay estimé
bon de déduyre aulx seigneurs de son conseil ce que j'avoys
dict à elle, affin de bailler à ceulx, à qui reste encores
quelque affection vers Vostre Majesté, de quoy pouvoir fère
incliner leurs dellibérations, le plus qu'il leur seroit
possible, au bien de vostre service. Lesquelz ont monstré
toutz d'estre bien fort ayses de l'assurance, que je leur ay
donnée, de vostre bonne intention vers leur Mestresse, et vers
eulx, et vers l'estat de ce royaulme. Et leurs responces m'ont
assez contanté, sinon en ce que l'ung d'eux m'a dict fort
rondement que, voyantz la profession, que Vostre Majesté avoit
jusques icy faicte, de se monstrer adversayre de leur
religyon, qu'ilz ne pouvoient interpréter l'effaict de voz
armes, sinon qu'elles estoient dressées et s'exécutoient
contre eulx, et que vous pouviez bien fère estat qu'ilz
n'estoient pour se déjoindre aulcunement de la cause de leur
dicte religion. Et ne m'estant pas, en toutes choses, si bien
accordé avec eulx comme avec la dicte Dame, nous n'avons passé
plus avant.