AU ROY.

Sire, j'ay addressé, en la meilleure et plus digne façon que j'ay peu,

à la Royne d'Escosse, vostre seur, la lettre que Vostre Majesté luy a

escripte, du VIIIe du passé; et elle m'a mandé qu'elle s'en est

resjouye, oultre mesure, et plus que de nulle autre chose, qui luy

eût, en ce temps, peu advenir, de quelle part qui soit au monde, et

m'a faict tenir la responce, qui est de sa main, laquelle j'ay

adjouxté à ce pacquet; et croy que la consolation et visite de vos

lettres, à ceste pouvre princesse, vous sera imputé à ung euvre de

grande charité devant Dieu, et ung office de singullière

recommandation envers les princes souverains, et envers les gens de

bien de toute la terre. La dicte Dame loue Dieu de vostre heureuse

arrivée, et le prie incessamment, pour le bon succès de voz affères,

et pour la grandeur et félicité de Vostre Majesté. Elle est si

subjecte à calompnies, et ses ennemys sont si promptz à luy attribuer

l'occasion de toutz les maux et désordres qui surviennent en ce

royaulme, qu'ilz ont voulu imprimer à la Royne, sa seur, qu'elle

estoit cause du mariage du comte de Lenox avec la fille de la comtesse

de Cherosbery, et qu'elle avoit ligué la duchesse de Suffolc et la

comtesse de Lenox avec la dicte comtesse de Cherosbery pour monopoler

plusieurs choses pour elle dans ce royaulme; là où, au contrayre, elle

crainct, plus que chose du monde, que de la racointance de ces troys

dames, desquelles les deux luy ont esté tousjours très ennemyes, ne

luy viegne beaucoup de traverse en ses affères et ung préjudice, par

trop grand, à sa propre liberté. Dont, de quelle part que puisse

procéder le mal, elle a senty qu'on faysoit, là dessoubz, une aspre

menée pour l'oster de la garde du comte de Cherosbery, et la mettre en

des mains qu'elle n'a moins suspectes que la mort. Sur quoy m'a

escript qu'elle recouroit, comme vostre belle seur, et vostre

principalle allyée, et de vostre sang, à la protection de Vostre

Majesté, et, qu'en cas qu'on la voulût mettre en mains suspectes,

qu'elle vous supplioyt de vous y oposer, et de protester de la

conservation de sa vye, et de vanger sa mort, et le tort et injure

qu'on luy feroit; et que c'est bien ce qu'elle doibt et peut justement

espérer de l'appuy de vostre couronne.

Je ne luy ay encores respondu, mais, ayant descouvert, premier

qu'elle, toute ceste trame, j'ay mis le plus de dilligence et de soing

que j'ay peu d'y remédier, et espère que les choses n'iront si mal,

comme ses ennemys le procurent, ny comme elle a eu juste occasion de

le craindre. Néantmoins il vous plerra me commander, là dessus, vostre

volonté, et me mander ce que j'auray à luy respondre.

Le Sr de Vassal est arryvé, avec vostre dépesche, du Xe du présent,

sur laquelle j'espère voyr bientost ceste princesse, et je satisferay,

puis après, à toutz les chefz de vos lettres, le plus tost et le

mieulx que ma santé, laquelle je sentz, de jour en jour, évidemment

empirer, en ce lieu, me le pourra permettre. Et vous diray cepandant

Sire, que, sur ce que j'ay faict cognoistre en ceste court, que les

allées et venues, que Mr de Méru y faisoit, m'estoient suspectes et

plus encores celles des ministres; il m'a esté respondu, quand aulx

ministres, qu'on ne pouvoit, en Dieu et conscience, refuzer d'ouyr ce

qu'ilz trouvoient nécessayre d'estre dict et remonstré, ou bien

proposé, pour la deffance de leur relygion, qu'ilz avoient commune

avec cest estat, et qu'à cella je m'oposeroys en vain; mais quand à

l'aultre, que je n'avoys à me plaindre de faveur qu'on luy fît, car

l'on n'avoit encores veu ny ouy parolle de luy, qui ne fût sellon

l'honneur et dignité de Vostre Majesté, et pour le repos de vostre

royaulme; et ne se cognoissoit rien en luy qui sentît la rébellion,

car, quand il en monstreroit le moindre signe du monde, il ne

trouveroit plus tel visage, en ceste princesse, ny aulx siens, comme

il avoit faict, ny n'auroit plus aucun accez à eulx.

Je ne puis, à dire vray, Sire, bien descouvrir s'il trame rien avec la

dicte Dame, mais je ne me puis contanter que le ministre Villiers, et

quelques aultres, ses semblables, soient ordinayrement, et trop

souvant, en secrette conférance avecques luy; et que je commance

d'entendre qu'il se parle, parmy les siens, de retourner bientost en

Allemaigne. Je travailleray de le réduyre au poinct que m'avez mandé

de vostre intention par toutz les moyens et plus vifves persuasions

qu'il me sera possible; et vous rendray compte de ce qu'il m'aura

dict.

Quelqu'ung m'a rapporté, du costé d'Ouest, là où la comtesse de

Montgommery et sa famille sont, que le jeune Lorges y est arrivé

secrettement, en habit incognu, pour voyr sa femme: et je le croy, en

partye, parce que Mr de Walsingam m'a mandé qu'il avoit receu des

lettres de la Rochelle, que je pense qu'il a apportées, et qu'on luy

mande qu'on se dellibéroit entièrement d'attandre l'extrémité, parce

que l'exemple de Fontenoy[2] leur monstroit qu'il ne leur seroit gardé

capitulation, ny promesse, qu'on leur fît. Sur ce, etc.

[2] Après une vive résistance, les protestans qui occupaient

Fontenay-le-Comte capitulèrent le 16 septembre 1574; mais,

pendant que l'on discutait les dernières conditions, les

catholiques furent introduits dans la ville par surprise. Les

articles, déjà accordés, ne furent pas exécutés.

Ce XXVIIe jour de novembre 1574.

Le comte de Sussex, grand chambelland de ceste princesse, a

prins des lettres de moy à Mr de Matignon et au cappitayne

Lago, pour pouvoir tirer le nombre de cinq centz tonneaulx de

pierre blanche, de Caen; dont il desire qu'il playse à Vostre

Majesté leur escripre, à toutz deux, de tenir la main que,

sans empeschement, ny destourbier, ny sans aulcun grief, ses

gens puissent fère transporter librement la dicte pierre deçà

la mer. De quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre

Majesté le vouloir gratiffier.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 146 / 273 题