Sire, les sept premiers et principaulx du conseil d'Angleterre, avec
d'autres seigneurs de ceste court, sont venuz, le jour de St Martin,
prendre leur dîner en mon logys, et Mr de Walsingam, qui estoit l'ung
d'eux, m'a dict qu'il avoit charge de me fère les recommandations de
la Royne, leur Mestresse, et m'assurer qu'encor qu'elle fût absente
elle desiroit de communicquer, aussy bien que eulx, qui estoient
présentz à ceste conjouyssance, que je cellébroys, de l'heureux retour
de Vostre Majesté; et que, non seulement elle leur avoit volontiers
donné licence d'y venir, ains avoit prins grand plésir de voyr que,
allègrement et fort vollontiers, ilz y venoient. Pour laquelle
honneste démonstration d'elle, j'ay pryé le Sr de Walsingam de luy
dire que, mille et mille foys, je luy baysois très humblement les
mains, et que je ne fauldroys de le signiffyer à Vostre Majesté. Et
vous puis dire, Sire, quand à iceulx seigneurs du conseil, qu'il n'y
en a eu pas ung qui n'ayt mis quelque honneste propos en avant pour
honnorer vostre valeur et vertu, et pour cellébrer les rares et
excellantes qualitez que Dieu a mis en vostre personne; monstrans ung
singullier desir que l'amityé puisse continuer, bonne et droicte,
entre Vostre Majesté et la Royne, leur Mestresse, avec une bonne et
parfaicte intelligence entre voz deux royaulmes.
Sur quoy je leur ay remonstré que c'estoit de eulx mesmes que
principallement avoit à dépendre le succez de ce grand bien, parce
qu'ilz guidoient les intentions de leur Mestresse, et régloient les
actions de ses subjectz; et que je les priois qu'à l'appétit et
persuasion d'aulcuns, qui se faisoient, à crédit, et sans aulcune
juste occasion, eulx mesmes malcontantz, ilz ne voulussent dellibérer
chose aulcune, ny en dissimuler nulle aultre, par deçà, qui peût
susciter de l'altération en ceste bonne amityé: car pouvoient penser
que ce ne seroit par injures et déplaysir, ains par honnestes
gratiffications, et mutuelles bénefficences, que la dicte amityé se
rendroit perdurable.
Ilz m'ont répliqué que pleût à Dieu que toutz ceulx de vostre conseil
fussent d'aussy bonne intention vers la dicte amityé, et aussy promptz
de la vous persuader, comme ilz la desiroient de leur part, et
estoient prestz de la conseiller toujours à leur Mestresse; et
qu'encor que, quelquefoys même, ilz ne le vouloient pas nyer, ilz
prêtassent l'oreille aulx malcontantz, sellon qu'il n'estoit pas
expédient de la leur fermer du tout, si me prioient ilz de croyre
qu'ilz sçavoient assez bien comme s'excuser, et se couvrir de leurs
importunitez, et qu'en effect vous ne trouveriez que toute bonne
correspondance en leur Mestresse, et en eulx, et en tout ce royaulme,
pour veu qu'ilz peussent cognoistre de la disposition bonne en Vostre
Majesté.
J'ay à eulx toutz, en général, et encores à quelques ungs, en
particulier, aprofondy davantage ce propos, parce que, le jour
précédant, estant la nouvelle, dont j'ay faict mencion en la fin de ma
dernière dépesche, arrivée, j'eus advertissement que Me Quillegreu,
lequel est assez dilligent de brouiller tousjours les affères, estoit
aussy allé trouver Mr de Méru, et avoit assemblé les plus aspres
ministres chez luy, et puis l'avoit mené à Amtoncourt. De quoy
m'estant imprimé beaucoup de souspeçon, j'ay bien voulu tout clèrement
la leur descouvrir, mais ilz m'ont pryé de n'estre en peyne, et n'en
vouloir encores donner, de cest endroict, à Vostre Majesté; car vous
estiez en très bons termes avec la Royne, leur Mestresse, pour
establir une mutuelle et très ferme assurance entre vous, et que
pourtant il se failloit bien garder de ne rien précipiter.
Et s'en estantz, le jour d'après, iceulx seigneurs tournez vers leur
Mestresse, ilz ont trouvé que le frère de milord de North estoit
arrivé, lequel, en passant, a tenu à ceulx de ses amys, qu'il a
rencontrez en ceste ville, plusieurs propos de fort grande
satisfaction, du lieu d'où il venoit. Et j'ay aussytost envoyé en
court, pour observer, au vray, le rapport qu'il y feroit.
Ceulx de la Rochelle ont faict une fort ample dépesche aulx ministres
et aultres de la nouvelle relligyon, qui sont icy, du XIIIIe du passé,
par où j'entendz qu'ilz monstrent de desirer la paix, et qu'ilz ont,
au retour de Roger, vostre valet de chambre, que leur aviez envoyé,
dépesché incontinent le Sr de Bessons vers Vostre Majesté; et
néantmoins, pour n'espérer telles condicions de seureté, ny tant
d'exercisse de leur religyon comme ilz desireroient, ilz remonstrent
qu'ils font cepandant grand dilligence de se munir, par terre et par
mer, et de pourvoyr leur ville, pour soubstenir la guerre; et
sollicitent ceulx de deçà de leur moyenner du secours pour le
besoing, et de leur envoyer des armes et des pouldres, et aultres
monitions. En quoy je mettray peyne de leur y estre le plus oposant
qu'il me sera possible. Les dictz ministres font un grandissime cas de
la conversion du Sr Dampville, et disent qu'il a de grandes forces
aulx champs, qui marchent pour eulx, et beaucoup de bonnes et fortes
places à sa dévotion. Et m'a l'on confirmé, qu'ilz continuent de
mesler Mr de Savoye fort avant au discours de ces choses; et que
bientost l'on me sçaura dire en quelz propres termes ilz en parlent,
dont je ne fauldray d'en advertyr incontinent Vostre Majesté.
Il est advenu que la comtesse de Lenox, faysant son voïage vers le
North, s'est rencontré avec la comtesse de Cherosbery, et a moyenné,
pour le jeune comte de Lenox, son filz, le mariage de la fille de la
dicte comtesse, bien qu'elle en fût en termes avec la duchesse de
Suffolk, pour le filz de la dicte duchesse; et ont passé oultre à fère
les nopces, sans attandre la volonté de la Royne d'Angleterre;
laquelle s'en trouve si offancée qu'elle a contremandé la dicte
comtesse de Lenox et son filz; et pense l'on qu'elle les fera mettre
dans la Tour. Duquel évènement je suis, d'ung costé, bien ayse, parce
que le voïage de la dicte comtesse demeure interrompu, et qu'elle
n'yra poinct en Escosse; et, d'ailleurs, je crains qu'ayant faict
amityé avec la comtesse de Cherosbery, elle la rende ennemye de la
Royne d'Escosse.
J'ay sceu que, en Escosse, les choses se maintiennent encores assez
paysibles, et que le comte d'Athol, qu'on disoit avoir esté tué, se
porte bien, et n'a eu nul mal; et que le comte de Morthon a esté fort
malade, mais qu'à présent il est guéry, et qu'encor qu'il continue de
se fère haïr, il se faict néantmoins tousjours craindre et obéyr. Sur
ce, etc. Ce XVIIe jour de novembre 1574.
Je viens de recepvoyr vostre pacquet, du dernier du passé,
sellon lequel Me North a grande occasion de bien cellébrer la
faveur et bon traictement, que milord de North, son frère, a
receu de Vostre Majesté.