ADVIS, A PART, A LA ROYNE.

Madame, en ceste conférance, que j'ay eue avec le comte de

Lestre, oultre les propos que je déduictz en la lettre du Roy,

vostre filz, qu'il m'a tenuz, il m'a dict davantage que la

Royne, sa Mestresse, ne se pouvoit donner, à ceste heure, tant

de repos, du costé de France, comme elle avoit faict jusques

icy, parce qu'on luy avoit révellé que Vostre Majesté ne

l'aymoit nullement, et que toutes ces honnestes

démonstrations, dont uziés vers elle, n'estoient que pour

l'entretenir, pendant que le Roy, vostre filz, et Vous,

estiés bien empeschés ailleurs; mais que, toutz deux, luy

gardiés une dangereuse pensée, pour l'effectuer, quand le

temps vous y pourroit servir;

Néantmoins qu'elle résistoit fort à ceste persuasion, et

desiroit, plus que chose du monde, qu'elle peût cognoistre

qu'il en alloit aultrement, car, si elle se pouvoit bien

assurer de vostre droicte amityé, encor qu'elle se sentît bien

avoyr des ennemys près du Roy, néantmoins elle n'auroit plus à

estre ny en difficulté, ny en doubte, d'aulcune chose de

dellà.

Sur quoy j'ay admené au dict sieur comte la pluspart des

évènementz, qui ont apparu en la Chrestienté, depuis que

Vostre Majesté manye les affères de France jusques à

maintenant; et que l'ordre et succez d'iceulx avoit bien peu

fère voyr à la Royne, sa Mestresse, que, oncques, il ne luy

estoit advenu de rencontrer une si constante amye, ny sy

persévérante, en toutes occasions, comme Vostre Majesté luy

avoit toujours esté.

Et l'ay pryé qu'il voulût bien remarquer cella pour en rendre

capable sa Mestresse, et pour la mettre hors de ceste faulce

et fascheuse impression qu'on luy avoit voulu donner. Ce qu'il

a monstré de beaucoup gouster, et m'a promis de fère en sorte

que sa Mestresse le gousteroit, et s'en contanteroit.

Et me remettant, Madame, pour ceste foys, de toutes aultres

choses au contenu de la lettre du Roy, vostre filz, je

adjouxteray seulement, icy, une nouveaulté qui est arrivée, en

ceste ville, le VIe de ce moys, qu'après la première marée du

matin, ainsy que l'eau commançoit à baysser, une aultre marée

est soubdain revenue, qui a remonté: et est venue si haulte

qu'elle a inondé bien avant dans le pays, chose que ceulx cy

ont prinse pour un grand présage et y donnent diverses

interprétations.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 139 / 273 题