AU ROY.

Sire, entendant que la Royne d'Angleterre avoit faict assembler ceulx

de son conseil, sur une dépesche qu'elle avoit receu d'Allemaigne, et

sur troys aultres qui luy estoient venues, coup sur coup, du costé de

France, les deux de son ambassadeur résidant, et la troysiesme de

milord de North, avant qu'il outrepassât Paris; et encores sur ce que

luy avoit rapporté ung courrier freschement retourné d'Escosse; et

que, là dessus, les ministres, et, incontinent après eulx, le Sr de

Sueneguen avoient esté devers elle; je n'ay peu demeurer longtemps

sans m'esclarcyr des escrupulles que tout cella m'avoit engendré. Qui,

pour ne vivre en plus de peyne, ay trouvé moyen de parler, à part, et

bien au long, avec le comte de Lestre, et l'ay curieusement examiné

si, de nul costé, estoit survenue occasion qui eût admené du

changement en la bonne dellibération où me sembloit naguyères avoyr

layssé la Royne, sa Mestresse, et eulx toutz, vers les présentz

affères de Vostre Majesté.

Lequel m'a respondu en somme que, de divers endroicz de la

Chrestienté, la dicte Dame estoit admonestée de se préparer à la

guerre, parce que vous aviez proposé de la luy fère, et que de cella

l'on luy admenoit tant d'argumentz et de raysons apparantes qu'il me

confessoit qu'elle ne sçavoit à quoy s'en tenir; et que ceulx, qui

mettoient peyne de ne la laysser aller à ceste persuasion, n'avoient

qu'y pouvoir opposer, sinon la seule parolle, que je leur avoys

donnée, de la bonne intention de Vostre Majesté vers elle; et que le

dict comte et quelques autres, qu'il ne me vouloit pas nommer,

s'estoient formalizés, pour moy, de dire qu'ilz ne m'avoient encores

jamays veu négocier à faulces enseignes, ny sans que j'eusse charge

bien expresse et bien fondée de tout ce que je disois, et qu'il

m'assuroit que la dicte Dame demeuroit encores fermement résolue

d'attendre l'évidence de voz effectz vers elle; et que, si elle les

cognoissoit bons et pleins d'une vraye et non feincte amityé,

qu'indubitablement elle vous uzeroit d'une très ferme correspondance,

et vous pourriez assurer d'avoyr en elle la plus entière et parfaicte

de toutes les amies, qu'ayez au monde; et, au contrayre, aussy, si

vous la provoquiez, que nulle, en toute la terre, vous seroit plus

mortelle, ny plus irréconciliable ennemye, qu'elle; et que, pour le

présant, il me pouvoit jurer que, non seulement des ouvertes

dellibérations de la dicte Dame, mais des plus secrettes, qui se

fissent dans son cabinet, Vostre Majesté avoit occasion d'en demeurer

très contant, et mesmes d'en sentir beaucoup d'obligation à elle; et

qu'il desiroit que, bientost après le retour de milord de North,

Vostre Majesté envoyât quelque personnage d'honneur et bien choisy par

deçà; car espéroit qu'il vous rapporteroit toute satisfaction, ne me

voulant toutesfoys dissimuler que sa Mestresse estoit en très bons

termes avec le Roy d'Espaigne, mais que cella n'empescheroit qu'elle

ne fût encores en meilleurs avec vous.

Et de ceste mesme substance ont esté les responces d'aulcuns aultres

de ce conseil avec lesquelz j'ay envoyé négocyer; ayant à vous dire,

Sire, touchant ce dernier poinct, que m'a touché le comte de Lestre,

de la réconciliation avec le Roy d'Espaigne, que le Sr de Sueneguen,

estant naguyères à Amptoncourt, a tant faict que, bien qu'on ne l'ayt

beaucoup prié de résider davantage par deçà, il a néantmoins obtenu

que la légation du mestre des requestes, laquelle avoit esté

interrompue, s'effectueroit présentement; et mesmes j'entendz qu'ilz

passent aujourdhuy la mer, de compagnye, pour aller trouver le grand

commandeur de Castille. A quoy a bien aydé certain advis, qui est

freschement arryvé, par chiffre, de Bruxelles, à Mr Walsingam, comme

la paix se va fère aulx Pays Bas.

J'ay retiré, avec assez de difficulté, ung passeport, signé de huict

de ce conseil, pour envoyer ung des miens porter les lettres de Vostre

Majesté en Escosse; mais je suis tousjours en peyne de ce que j'ay

mandé, par mes précédantes, que le comte de Morthon ne voudra, en

façon du monde, recepvoir personne qui n'ayt addresse au Prince

d'Escosse comme à Roy, et à luy comme à régent. Dont attandray encores

le segond commandement de Vostre Majesté là dessus. Et vous diray

cependant, Sire, que j'ay faict une négociation, depuis huict jours,

en quelque endroict de ce royaulme, par laquelle j'espère qu'il sera

mis assez d'empeschement à celle tant chaude praticque, qu'on menoit,

d'avoyr le dict jeune Prince d'Escosse par deçà, et que les picques,

qu'on nourrissoit entre ceste princesse et la Royne d'Escosse,

demeureroient pour la pluspart esteinctes. Du Rua n'a point encores

esté renvoyé par le vidame, et sont, toutz deux, avec le prince

d'Orange. Ce qu'il a publié, que les affères alloient bien, de là où

il venoit, semble avoyr esté plus dict à artiffice, pour le cuyder

ainsy fère acroyre, que pour la vérité. Car l'on a, depuis, remarqué

que les ministres ont esté fort troublés du peu d'espérance, qu'il

leur a donnée, que les forces d'Allemaigne vueillent marcher pour

eulx, s'il n'y a du contant, ou assurance de plus grand somme, qu'ilz

n'ont moyen, pour encores, de fournir, ny de bailler respondant. Et

vouloit le dict Rua destourner le vidame de n'aller poinct par dellà,

l'assurant qu'il n'y advanceroit rien. Néantmoins les ministres, pour

maintenir, par ung aultre endroict, leurs affères en réputation,

publient que Mr le maréchal Dampville s'est ouvertement déclaré pour

eulx, et qu'il s'est saysy de Beaucayre, Montpélier, Aygues Mortes et

Narbonne; et que le cappitaine Montbrun a deffaict sept enseignes de

gens de pied de Vostre Majesté, et qu'à Lusignan, ceulx de dedans ont

faict une si brave sallye, qu'ilz ont mis en roupte tout le camp de Mr

de Montpensier: et s'y mesle, je ne sçay quoy, de Mr de Savoye, ez

dictz propos, que je n'ay encores bien comprins. Sur ce, etc.

Ce XIIIe jour de novembre 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 138 / 273 题