Sire, affin que la Royne d'Angleterre ne pensât que l'occasion de
n'avoyr heu de voz nouvelles, depuis vostre arryvée à Lyon, provînt
d'ailleurs que de voz grandes occupations, j'ay envoyé fère aulcuns
honnestes complimentz vers elle, et pour l'assurer que bientost il me
viendroit quelque dépesche de Vostre Majesté pour luy en fère sçavoyr
de bien bonnes, et pour luy donner toute honneste satisfaction de
vostre part; ce qu'elle a eu très agréable: et l'ung de ses expéciaulx
conseillers m'a mandé que cest office estoit venu bien à propos pour
luy oster une fâcheuse impression, qu'on luy donnoit, de Vostre
Majesté, et ne m'en a pas déclaré davantage. Mais j'estime que c'est
ce que ung aultre m'a descouvert que, ayant naguyères esté tenue une
assemblée de conseil, en ceste ville, par ceulx de la nouvelle
religyon, pour pourvoyr à leurs affères, ilz ont, incontinent après,
faict semer, en ceste court, que par des lettres qui leur estoient
venues de dellà la mer, l'on les avoit seurement advertys que les
dellibérations du concille de Trante, contre ceulx de leur dicte
religyon, avoient esté renouvellées et confirmées ez mains de Vostre
Majesté passant par Italye; et que vous vous estiés obligé, Sire, à
Nostre Saint Père, et aulx princes et estatz catholicques, par
sèrement solennel, qu'aussytost qu'auriés, avec leur secours, pourveu
aulx troubles de vostre royaulme, et recouvert l'obéyssance de voz
subjectz, que vous entreprendriés la guerre contre ceulx de voz
voysins qui refuzeroient d'obéyr à l'église romayne; et oultre cella,
vous aviez faict résouldre, en vostre conseil privé, depuis vostre
arryvée à Lyon, que l'Inquisition seroit reçue en France, mais qu'ilz
s'assuroient bien que les courtz de parlement et le peuple, et les
meilleurs de vostre royaulme, sinon, par advanture, quelques
éclésiastiques, s'y oposeroient, et qu'indubitablement il sourdiroit
de là une très grande et généralle révolte, par laquelle la pluspart
des Catholicques prendroient lors les armes, sans estre attainctz de
rébellion, et les Huguenotz continueroient de les exécuter sans estre
arguez de maulvayse conscience. Et se sont efforcez de fère bien
mordre dans ce dernier poinct la dicte Dame, et ceulx de son conseil,
qui, à ce que j'entendz, y ont prins goust, comme au meilleur remède
de la peur où les aultres deux les mettent, craignantz infinyement que
le premier esclat ne tombe sur eulx. Et ont adjouxté que, d'ung bon
endroict, ilz estoient aussy advertys que Vostre Majesté me donroit
bientost charge de ouvrir, en termes honnestes et bien gracieulx, un
propos à la dicte Dame pour mettre en liberté la Royne d'Escoce; et
que si, dans une ou deux foys, elle ne vous y faysoit quelque responce
de satisfaction, que vous me feriés, puis après, parler plus rudement
à elle, et la sommer ouvertement de sa dellivrance ou que Vostre
Majesté se mettroit en debvoir d'y pourvoyr.
Lesquelles choses j'ay bien mis ordre, Sire, aussytost que j'en ay
esté adverty, qu'elle ne les ayt receues pour vrayes; néantmoins ilz
luy ont mis de poignantz escrupulles dans le cueur, et luy ont fondé,
sur cestuy dernier, leurs principalles remonstrances: qu'elle se
debvoit dépescher de sa cousine. Néantmoins j'espère qu'elle ne se
layrra encores conduyre à nulle dellibération qui vous puisse estre
préjudiciable, ny qui puisse interrompre, de sa part, l'amityé, que
premièrement elle ne voye comme il luy succèdera de la vostre.
Le Sr de Sueneguen lequel est demeuré, icy, agent pour le Roy
d'Espaigne, m'est venu visiter, et m'a bien voulu fère sentir qu'il
avoit beaucoup de contantement de ceste court, et de la disposition,
qu'il y voyoit maintenant bien bonne vers le Roy, son Maistre, et
qu'il pensoit avoyr beaucoup faict, pour son service et pour la
conservation de ses Pays Bas, de luy avoyr reconfirmé l'amityé de
ceste princesse. Et néantmoins il semble que le dict Sr de Sueneguen
ne rejette de communicquer avec les flammantz, qui sont refouys par
deçà, ny laysse, pour la faveur et support qu'on leur y faict, de
procurer tousjours que les affères de son Maistre y soient
pareillement favorisés et supportés. Et estime que c'est beaucoup, en
ce temps, de garder que l'on ne s'y déclare ouvertement contre luy.
Mr le vidame de Chartres est encores icy, tout prest pour partir au
premier bon vent. L'on me vient de dire qu'il court une nouvelle,
parmy ceulx de la nouvelle religyon, que Mr le Prince de Condé est
approché vers Genève, et qu'il a intention, n'ayant peu tirer des
forces, ainsy qu'il prétendoit, d'Allemaigne, de pénétrer, s'il peut,
avec ce qu'il a des siens, jusques en Languedoc, pour employer là sa
personne, et azarder sa vye à la deffense de sa religyon. Sur ce, etc.
Ce XXIVe jour d'octobre 1574.