MÉMOIRE A LA ROYNE.

Madame, m'ayant la Royne d'Angleterre donné toute la

commodicté que j'ay desiré de pouvoir, à loysir, traicter avec

elle en la mayson du comte de Pembrok, près de Salsbury, en

une chasse où elle a voulu que je l'aye accompaignée; après

que je luy ay eu faict le plus honnorable mercyement, qu'il

m'a esté possible, pour l'exèque du feu Roy, vostre filz,

qu'elle avoit faicte cellébrer à Londres, je luy ay touché,

sellon l'ordre de voz quatre dépesches, du XXIIIe et XXVIIe de

juillet, et Ve et VIIIe d'aoust, toutz les poinctz qu'elles

contiennent; et mesmement de la condoléance que son

ambassadeur vous avoit faicte de la mort du dict feu Roy,

vostre filz, et de l'excuse, dont il vous avoit uzé, sur ce

qu'elle ne vous avoit poinct dépesché de gentilhomme, exprès

pour cella:

Qui estoit, sellon son dire, pour ne vous augmenter davantage

voz souspeçons, et qu'elle s'attendoit de fère, de tout ung,

quand le Roy, vostre filz, seroit arryvé, lequel elle

envoyeroit saluer, et envoyeroit pareillement visiter Vostre

Majesté par ung personnage d'authorité, qui vous

signiffieroit, à toutz deux, le desir qu'elle avoit de

confirmer avecques luy l'amityé commancée avec le feu Roy, son

frère, et estre assurée de la sienne; et de voyr qu'il fît

bien administrer en son royaulme la justice aulx Angloys: qui

estoient, en substance, les principaulx poinctz que son dict

ambassadeur vous avoit lors déduictz;

Et que Vostre Majesté l'avoit prié de la remercyer infinyement

de la condoléance, et luy escripre hardiment que le personnage

d'honneur, qu'elle eût envoyé pour la fère, n'eût pas

augmanté, ains eût plustost dimynué vostre souspeçon; car

estimiés qu'elle luy eût commandé, voyant ce que luy en aviés

escript, de vostre main, de régler si bien les gens du dict

ambassadeur qu'on ne les eût plus trouvés à vous en donner

d'occasion; et que, de nouveau, vous vous estiés plaincte à

luy de ce que, depuis le partement de son secrettère, son

aultre serviteur, Jacomo, italyen, s'estoit esforcé de

ressusciter, avec le Bastard de Bourbon, et avec une des dames

de la Princesse de Navarre, les mesmes praticques qui avoient

engendré les dictes souspeçons; de quoy vous ne pouviés rester

sinon malcontante;

Mais, quand à l'amityé du Roy, vostre filz, qu'il lui

escripvît, d'assurance, que Vostre Majesté luy seroit caution

qu'il la luy continueroit, aussy longuement qu'avoit faict le

feu Roy, son frère, c'estoit jusques à la mort, si elle ne

l'interrompoit, de son costé; et que Vostre Majesté ne voyoit

chose plus convenable, pour la rendre perpétuelle, et pour

déchasser toutes souspeçons d'entre vous, que de parachever le

bon propos de Monseigneur le Duc, vostre filz;

Que, touchant fère justice aulx Angloix, qu'il estoit très

nécessayre qu'on l'administrât, bonne et prompte, aulx mutuels

subjectz, en l'ung et l'aultre royaulme.

Et là dessus je luy ay discouru l'ordre, que vous y aviés

desjà mis, pour les siens, en France, et qu'elle voulût

ordonner le semblable pour les Françoys, en Angleterre; et que

Vostre Majesté avoit donné une bien prompte provision, par

lettres patantes, à ses dicts subjectz, et, encores, pour

l'amour d'eux à d'aultres, estrangers, pour avoir l'entrée et

l'yssue libres par dellà, aussytost que aviez entendu que Mr

de La Meilleraye leur y avoit mis de l'empeschement.

Puis ay suivy à luy parler des ambassadeurs des princes

protestantz, qui sont allez trouver le Roy, vostre filz, et

des levées de reytres et de suysses, et aultres forces, que

faysiés acheminer vers luy à Lyon, desquelles vous desiriés

bien fort que la dicte Dame ne se voulût donner aulcune

souspeçon; car estoient pour la servir, plus que pour luy

nuyre; et que Voz Majestez prétendoient, par là, de fère la

paix, avec authorité, ou bien terminer bientost la guerre, par

la force; et qu'il ne tiendroit au Roy, vostre filz, ny à

Vous, que la dicte paix ne s'en suivît, à condicions si bonnes

et si seures, pour voz subjectz, que toutz les princes

chrestiens les auroient à tenir pour manifestes rebelles,

s'ilz ne s'en contantoient. Dont, en ce cas, vous la vouliés

bien prier de se porter en bonne amye, et en confédérée bonne

seur, vers le Roy, vostre filz, contre eulx.

La dicte Dame, devant toutes choses, ayant prins, sur le

mercyement de l'exèque, et sur l'office de la condoléance, un

argument de dire plusieurs choses à la louenge du feu Roy, et

du tort qu'elle se feroit, si elle n'en honnoroit la mémoyre,

m'a, au reste, respondu, qu'elle vous avoit amplement escript

de sa main tout ce qu'elle avoit eu sur le cueur, touchant les

particullaritez qu'elle avoit veues dans voz dernières

lettres, et touchant aulcunes aultres; lesquelles elle vous

prioit bien fort de les prendre, et de les fère prendre, de

très bonne part, au Roy, vostre filz, sellon qu'elles

procédoient d'une grande franchise, qu'elle desiroit estre

uzée entre vous; et vous ouvrir clèrement son estomac, affin

de nourrir une plus parfaicte et plus pure amityé, avec Voz

Majestez, si, d'avanture, vous ne vouliés mespriser la sienne;

et qu'il seroit en vostre main de pouvoir aussy seurement

respondre au Roy, vostre filz, pour elle, comme il vous

playsoit d'estre respondante à elle, pour luy; car,

indubitablement, vous, et luy, jouyriés de ce qu'elle avoit de

moyen et de pouvoir, et aultant qu'il y en avoit en sa

couronne, pour voz commodictés, si luy donniés bien à

cognoistre qu'elle se peût confier à Voz Majestez; et qu'elle

ne se souvenoit plus de la petite querelle qu'elle avoit eue

avec le Duc d'Anjou, et n'en vouloit avoir nulle avec le Roy

de France, ains luy ayder, en ce qu'elle pourroit, à establir

sa grandeur et accomoder ses affères;

Et, quant à parachever le propos de Monseigneur le Duc,

qu'elle estimoit que c'estoit une chose du tout délayssée,

laquelle auroit besoing d'ung esclarcissement de beaucoup de

faictz d'autruy, là où il luy suffisoit assez qu'elle peût

bien respondre des siens; qu'elle estoit infinyement marrye de

la fascherye que l'italien Jacomo vous avoit donnée, lequel

Vostre Majesté pouvoit fère bien chastier, si elle vouloit,

car c'estoit sans qu'elle le sceût, et contre son vouloir,

qu'il faysoit ces meschantes praticques; et qu'elle commançoit

d'avoyr cest homme là pour suspect, et pour ung qui trahissoit

son maistre; et, que je serois trop esbahy d'entendre ce

qu'elle avoit commancé de descouvrir, depuis ma dernière

audience, comme bon nombre de ducatz avoient couru, en ceste

menée, pour vous mettre l'une et l'aultre en peyne, et en

mauvais mesnage, toutes deux; que d'administrer justice, en

France, à ses subjectz, c'estoit ce, de quoy elle vous vouloit

infinyement requérir, parce que ses dicts subjectz

commançoient desjà d'uzer de parolles arrogantes contre elle,

et contre ceulx de son conseil, de ce qu'elle ne prenoit

aultrement à cueur leurs injures, pour leur en faire avoyr

leur réparation et revenche; et qu'indubitablement c'estoit la

chose qui pouvoit plustost admener une ropture entre vous,

s'il n'y estoit bien remédyé;

Qu'elle avoit grand playsir que les princes d'Allemaigne

eussent desjà envoyé devers le Roy, vostre filz, ainsy qu'elle

avoit aussy desjà faict élection d'ung de ses milords, pour le

luy dépescher, incontinent qu'elle entendroit son arryvée à

Lyon; et qu'il ne falloit doubter que toutz les Protestantz

n'eussent assez suspect son passage, qu'il avoit faict par

l'Italie; et que, s'ilz voyoient maintenant qu'il poursuivît

ses subjects, qui sont de leur religyon, par les armes, qu'ilz

ne jugeassent incontinent que les mesmes armes s'adresseroient

à eulx, aussytost qu'il auroit faict en son royaulme; dont ilz

pourvoyroient, de bonne heure, à leurs affères;

Et, si elle n'estoit pas trop ignorante des affères du monde,

elle pronosticquoit une plus obstinée et plus dangereuse

guerre en France, que n'avoient esté toutes les précédentes,

si le Roy et Vous, Madame, n'embrassiés la paix; ce qui luy

faysoit grandement louer la dellibération qu'aviés prinse,

qu'il ne tiendroit ny à luy, ny à Vostre Majesté, qu'elle ne

se fît; et que, pour ce regard, approuvoit elle bien fort les

levées des estrangers et les forces du royaulme, que faysiés

acheminer au devant de luy, à Lyon, affin qu'elles luy

peussent servir de meilleur moyen et de plus d'authorité en

cella; desquelles forces, pour ceste occasion, elle ne se

donnoit poinct de peur, ny n'en prenoit aulcune souspeçon,

jugeant qu'elles luy faysoient bien besoing pour luy, et qu'il

avoit assés où les employer, en son propre estat, sans en

aller troubler ses voysins; et qu'elle vous prioit toutz deux

de croyre fermement que, si voz subjectz ne se vouloient

contanter de la rayson, ny accepter les honnestes condicions

qu'il vous plerroit leur donner, et qu'il apparût tant soit

peu de rébellion en eulx, que non seulement elle leur

dényeroit toute retraicte et assistance en son royaulme, mais

qu'ilz n'auroient nulle plus mortelle ny plus irréconciliable

ennemye qu'elle, en tout ce monde universel;

Et se sont faictes, Madame, plusieurs aultres honnestes

déductions et plusieurs réplicques sur les susdicts propos,

desquels, et de toutes ses démonstrations, et de plusieurs

discours que j'ay eus avec ceulx de son conseil, je n'ay

poinct comprins qu'elle et eulx ayent aultre intention que

celle que je vous ay desjà mandée par mes précédentes, du

XXIIIe du passé: c'est de persévérer en l'amytié du Roy,

vostre filz, avec la considération toutesfoys et réserve de ce

qu'elle vous a dernièrement escript, de sa main; qui espère

encores que, sur cella mesmes, ce que je luy ay déduict de

raysons luy tiendront modérée sa trop violente impression.

Après estre de retour de la dicte Dame, j'ay trouvé que Mr de

Méru estoit arryvé en ceste ville, lequel m'a incontinent

envoyé ung des siens pour me dire qu'il me viendroit fère

entendre l'occasion qui le menoit par deçà, quand je serois de

loysir; dont soubdain, je luy ay renvoyé troys ou quatre des

miens, pour le conduyre en mon logis; mais cependant aulcuns

l'ont eu diverty de n'y venir poinct.

Vray est qu'il m'est depuis venu trouver, aulx champs, où il

m'a déclaré qu'il s'estoit retiré d'Allemaigne, pour éviter de

ne donner aulcune souspeçon de luy à Voz Majestez, ayant receu

une lettre de madame la connestable, laquelle il m'a monstrée,

qui l'advertissoit de la détresse, où elle estoit, d'entendre

le bruict, qui couroit de luy et de son frère, qu'ilz fussent

pour dresser des praticques en Allemaigne, et pour mener des

reytres en France; et qu'il advisât de s'oster de là: n'y

ayant aultre chose, en substance, dans la dicte lettre, sinon

qu'elle l'exortoit au reste de prier fort Nostre Seigneur et

la Vierge Marie;

Et que, suyvant le conseil de la dicte Dame, il estoit passé

en ce royaulme, comme en pays allié et confédéré du Roy, où il

ne pouvoit fère de moins que de bayser la main de la Royne

d'Angleterre, et la prier d'intercéder pour monsieur de

Montmorency, son frère, à ce qu'il playse à Voz Majestez Très

Chrestiennes le recognoistre pour vostre très fidelle et loyal

subject et serviteur, et pareillement luy, qui ne s'est jamays

entremis plus avant que de très humblement obéyr à tout ce que

luy aviez commandé; et que si, à ce retour du Roy, Voz

Majestez vouloient uzer de clémence et de douceur, vers le

dict Sr de Montmorency, et vers Mr le maréchal de Cossé, qu'il

s'yroit jetter à voz piedz; et sçavoit que touts les siens le

feroient de mesmes, pour n'entendre jamays à rien aultre chose

qu'à bien employer leurs vies pour vostre service.

Sur quoy l'ayant conforté de toute bonne espérance de Voz

Majestez, aultant que je l'ay peu, et sceu fère, je l'ay fort

admonesté d'accomoder tout son parler par deçà à la louange et

réputation de Voz dictes Majestez et de Monseigneur le Duc et

de la couronne de France, et n'uzer d'aulcun déportement qui

puisse estre ny contre vostre intention, ny contre le présent

estat de voz affères; et que, indubitablement, je le ferois

observer, pour ne vous dissimuler rien de ce que j'entendrois

de luy;

Et, quand à l'intercession qu'il vouloit rechercher de la

Royne d'Angleterre, qu'il pensât que la clémence et

débonnayreté du Roy et la vostre n'avoient à se mouvoir tant,

vers messieurs les mareschaulx, à l'entremise d'ung prince

estranger, ny pareillement leur justiffication en estre tant

advancée, comme elle le seroit par ung vray et naturel debvoyr

de bons et fidelles subjectz, s'ilz mettent peyne de le fère

eulx mesmes bien cognoistre à Voz Majestez.

Sur quoy il m'a fort pryé d'octroyer ung passeport à ung sien

argentier pour aller supplyer madame la connestable de luy

fère tenir, icy, de l'argent pour sa despence, me donnant sa

foy et son honneur qu'il n'auroit, ny par lettres, ny en

parolles, aultre charge que celle là; ce que je luy ay promis

de fère, pour ne l'estranger trop, et ne le laysser trop

praticquer de ceulx qui le voudroient mal persuader.

Avec Mr de Méru sont arryvés le cappitayne La Porte et le

cappitaine Chat, desquelz je n'ay oublyé ce qui m'en a esté

escript du vivant du feu Roy; dont je vous supplye très

humblement, Madame, me mander, à ceste heure, comme j'en

auray à uzer; et ce que j'auray à fère entendre, de la part de

Voz Majestez, au dict Sr de Méru et à eulx. Mr le vydame

monstre d'estre entièrement résolu de partyr, d'icy, bientost,

pour se retirer en Allemaigne.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 111 / 273 题