baillé au Sr de Vassal de ce qui est expédiant que Leurs
Majestez entendent de l'estat des choses d'Angleterre:
Que, au mois de juing dernier, le cappitaine Leython et le
jeune Quillegreu rendirent fort mal satisfaicte la Royne
d'Angleterre des choses de France, et firent que le comte de
Lestre, qui avoit tousjours entretenu la dicte Dame en
l'intelligence du Roy, et luy mesmes, qui s'estoit toujours
montré partial françois, demeura encores plus offencé qu'elle,
de ce qu'ils luy rapportèrent qu'on se deffioit grandement de
luy et qu'on l'avoit bien fort suspect par delà.
De quoy s'estant les passionnés Protestants bien apperceus, et
pareillement ceux qui portent, ici, le faict du Roy
d'Espaigne, et se voullants, les uns et les autres, servir de
l'occasion, ceux ici firent incontinent sçavoir au grand
commandeur de Castille, qu'il estoit temps qu'il envoyât par
deçà un personnage de qualité, pour renouveller l'amitié avec
cette princesse, et avec ce royaulme; et que, si le Roy, son
Maistre, y avoit tant d'affection, comme il en faisoit le
semblant, qu'il y trouveroit, à ceste heure, de la facilité et
disposition fort bonne. Dont, soubdain, il print espédiant d'y
envoyer don Bernardin de Mendossa; mais, pour monstrer que
l'occasion de sa légation n'estoit soubdaine, ains qu'elle
provenoit de plus loing, il fit courir le bruict que, de
certains blancs qu'il avoit rempli à cest effaict, c'estoient
des lettres bien fresches du Roy, son Maistre, qui enfin luy
estoient venues par la voye de Gènes, après que plusieurs
aultres siens pacquets avoient esté volés, en France, par ceux
de la nouvelle religion; et advertit ceux de son parti, ici,
qu'ils commenceassent d'ainsi le publier.
Lesquels ne faillirent pas de faire bien honneste cette
nouvelle, comme très oportune, sur le doubte où l'on estoit de
l'armée d'Espaigne, et se mirent à pratiquer des personnes
plus principalles, hommes, et femmes de ceste cour, et
proposer tout ouvertement, et avec grande expression, dans ce
conseil, les choses que s'ensuivent, ainsi que le Sr de La
Mothe Fénélon en a esté seurement adverti:
Que l'intelligence du Roy d'Espaigne estoit nécessaire et de
très grande utilité à l'Angleterre, considéré que le commerce
et la navigation des Anglois, qui estoient les deux choses sur
lesquelles se maintenoit principallement l'estat de ceste
couronne, estoient si meslées et fondées avec l'Espaigne et
Flandres, et pareillement celles des Espagnols et Flamans
avecque l'Angleterre, qu'il n'estoit pas possible que les uns
se pussent passer des aultres, ainsi que la preuve du suspens
et intermission du traffiq, où ils en avoient esté, ces quatre
ou cinq ans derniers, avoit faict sentir, de chasque costé,
que les inconvénients en venoient si grands que les pays s'en
estoient plusieurs fois cuidés rebeller;
Et qu'on n'avoit jamais peu bien establir le commerce en ce
royaulme de France, fust pour incompatibilité des deux
nations, ou par faulte qu'il n'y eust de bons ports par delà,
ou que les subsides y feussent trop grands, et les charrois
trop chers et difficilles, et les chemins mal seurs: ou qu'on
n'y trouvât à y faire la descharge, ni à charger ce qui
faisoit besoin par deçà: ou bien d'aultres désordres et
manquements de la police et de la justice du royaulme; de
sorte qu'ils jugeoient n'y avoir propos ni apparence qu'ils
deussent laisser leurs anciens entrecours, lesquels estoient
faciles et aisés, pour en commencer des nouveaux qui n'avoient
nulle aisance ni facilité;
Qu'il ne s'estoit veu, ni ne se voyoit rien au Roy d'Espaigne,
pour quoy la Royne, leur Mestresse, deubt rejetter son amitié
ny luy dénier la sienne, puisqu'il la venoit rechercher; car
il s'estoit tousjours monstré prince véritable et certain,
plain de grande modération, et d'intégrité, qui n'avoit poinct
meu de guerres injustes, ni qui ne feussent nécessaires; et
n'avoit usé, en icelles, ni fraude, ni mauvaise foy, ni exercé
aulcuns actes cruelz qui feussent hors du debvoir de la
guerre, ni contre les termes de la justice;
Qu'il s'estoit monstré si modéré qu'il n'avoit poinct refusé,
pour la diversité de religion, de confirmer les anciens
traictés avecques la Royne, leur Mestresse; et que, tant
qu'elle avoit esté de bonne intelligence avecques luy, il
avoit bien gardé que le Pape ni le concille n'avoient rien meu
contre elle; qu'elle n'avoit poinct de particuliers ennemis
auprès de luy, pour l'inciter à la fascher: et si le duc
d'Alve l'avoit d'aultrefois esté, il falloit considérer qu'il
en avoit esté aulcunement provoqué; et néantmoins son Maistre
ne l'en avoit pas despuys advoué, et le tenoit encores, à
cause de cella, assez recullé de luy;
Que les précédents Roys, prédécesseurs de ceste couronne,
avoient assez cognu que leurs affaires s'estoient tousjours
très bien portés avec l'intelligence d'Espaigne, et non
seullement ils en avoient maintenu leur estat en grande
seurté, et enrichi leurs subjects, mais avoient exécuté, avec
cet appuy, de grandes entreprinses ailleurs, et s'estoient
rendus formidables à leurs ennemis; et qu'en effaict, de tous
les aultres voysins, ils n'avoient jamais guières senti que
mal, dommage et ennuy, et de cestuy ci toujours beaucoup de
bien, faveur et support; et estoient pour en sentir plus que
jamais, et pour estre bien secourus de luy, à leur besoin, là
où les aultres estoient si ruinés et si empeschés, qu'ils ne
se pouvoient secourir eux mesmes;
Et que, si l'on venoit à l'occasion des derniers différents
d'entre la Royne, leur Mestresse, et le dict Roy d'Espaigne,
l'on trouveroit que c'estoit luy qui avoit à se plaindre; car
il estoit l'offencé, et ses subjects avoient esté beaucoup
plus pillez que les Anglois. Dont, puisque l'opportunité s'y
offroit très bonne, de pouvoir esteindre maintenant ceste
injure avec un tel prince, leur ancien ami et confédéré, et
avecques ses dicts subjects, qu'ils ne la debvoient nullement
laisser passer; et que eulx osoient bien respondre, sur leur
vie, que, si la Royne, leur Mestresse, voulloit bien user vers
luy, qu'elle ne sentiroit, par mer ni par terre, ny en nul
endroit de ses pays, ni en chose qui appartienne à sa grandeur
et couronne, ni en l'estat de sa relligion, aulcun
empeschement, dommage ny desplaisir, de tout le temps de sa
vie.
A laquelle opinion un chascung monstra non seullement de
consentir, mais d'y apporter quelque bonne parolle de
confirmation; dont feut délibéré que le dict don Bernardin
seroit bien et honnorablement receu, et seroit respondu avec
toute faveur.
D'autre costé, les principaux supposts de la nouvelle religion
se assemblèrent, plusieurs foys, en conseil, et appellèrent
souvant Villiers Calvart, et aultres ministres, et
pareillement les agents des princes protestants et de la
Rochelle; pour adviser, avec eux, de ce qui estoit à faire,
après la mort du feu Roy, et en l'absance de cestuy ci. Et
puis allèrent ressusciter, plus vifves que jamais, leurs
poursuittes en ceste cour: où ils feurent mieux ouis qu'ils ne
l'avoient encores esté, depuis ces nouveaux troubles: et
feurent assistés des mesmes partisans d'Espaigne, soubs
l'odeur de l'accord qui se menoit entre le grand commandeur de
Castille et le prince d'Orange; et, bien qu'ils ne
rapportassent pour lors l'espécialle promesse, qu'ils
demandoient de la dicte Dame, d'estre assistés de somme
désignée de deniers, et de nombre certain d'hommes et de
vaisseaux, et de la faire entrer en ligue ouverte avec les
princes protestantz, si eurent ilz beaucoup de bonnes
parolles, et firent tant qu'elle retourna souvent à la
délibération d'armer: et que un Orné, anglois, et un Labrosse,
françois, feurent dépeschés en Allemagne, et qu'on fît au dict
sieur de La Mothe Fénélon ceste déclaration qu'il a mandée
touchant les déprédations; et obtîndrent aussy que, sellon
qu'on verroit la disposition du temps et des choses le
requérir, ils seroient, de jour en jour, mieux respondus et
satisfaictz.
De toutes lesquelles délibérations estant, le dict ambassadeur
adverti, et craignant que la dicte Dame et les siens, non
seulement se bandassent, mais qu'ils s'efforceassent aussy de
bander, avec eulx, ceux de leur intelligence contre le Roy, il
envoya soubdain devers milord trésorier et le comte de Lestre,
et Mr de Walsingham, pour les reschaufer à la ligue de France;
et leur en fist représenter les utilités, et la grande seurté
qui en viendroit à tout ce royaulme. A quoy les deux
respondirent aulcunes parolles indifférantes, sans se voulloir
ouvrir de rien.
Mais le comte de Lestre, avec lequel feut besoing d'estreindre
un peu plus la négociation, parce qu'avecques luy plus qu'avec
nul aultre ces supposts protestants et les partisans
d'Espaigne s'efforçoient d'entrer en estroicte pratique, manda
franchement à ce dict ambassadeur qu'il avoit le cœur oultré
de despit et de regret, de ce qu'après avoir tant travaillé et
tant despandu, comme il avoit faict, pour avancer en ce
royaulme l'intelligence de France, il y avoit faict entrer la
Royne, sa Mestresse, et tout son conseil, il se trouvoit
maintenant de n'estre, en nulle part de la Chrestienté, tant
haï ni tenu pour suspect, que là; et que, quand il se
souvenoit qu'il s'estoit extrêmement formalisé pour la dicte
couronne, au préjudice des aultres alliances, et d'Espaigne et
d'Allemaigne, et de sa propre relligion; et qu'il n'estoit
nulle sorte de bons et bien rellevez offices qu'il n'eût faict
pour icelle, trop plus ouvertement que nul aultre estranger du
monde ne l'eût osé entreprendre, espérant d'y trouver du
refuge à son besoin, il ne pouvoit dire sinon que la France se
portoit par trop ingratement vers luy; mais que, pour cella,
il ne lairoit de conseiller à sa Mestresse de garder bien
l'amitié au Roy, quand il viendroit en son rang d'en parler,
ayant tousjour jugé que c'estoit le bien d'elle et de ses
subjects, car aultrement il n'y eût eu tant d'affection; et ne
falloit doubter que si le Roy la demandoit, et qu'il requist,
de bonne sorte, la confirmation de la ligue; qu'il ne
l'obtînt: mais qu'il craindroit par trop de s'en rendre
désormais plus solliciteur, ni instiguant, comme il avoit
faict, s'il ne voyoit bien procéder de meilleurs effaicts de
delà.
Comme aussy, il se délibéroit de conseiller, de mesmes,
l'amitié d'Espaigne, puisqu'il estoit si humainement recerché
de ne s'y opposer plus, et qu'à dire vray le Roy d'Espaigne ne
luy avoit jamais donné occasion que de luy estre fort
serviteur: car, quand il estoit entré en ce royaulme, il avoit
tiré luy et ses deux frères de prison, et leur avoit faict
rendre l'héritage de leur père, qui estoit confisqué; et quand
l'armée d'Angleterre avoit esté à Sainct Quentin, soubz le
comte de Pembrok, il luy avoit faict tenir le second lieu, et
commander à l'artillerie; et puis, au retour, il n'avoit
poinct escript, pour nul aultre, plus favorablement que pour
luy, à la Royne Marie, sa femme; dont son premier avancement
en estoit venu.
Et, après la mort de la dicte Royne, il avoit à luy et non à
pas un plus de ceste cour, escript de sa main, par le comte de
Férie; et luy avoit offert une pension de quatre mille escuz,
prévoyant bien qu'il estoit pour tenir quelque lieu
d'authorité en ce royaulme, laquelle pension il avoit
reffusée, bien que d'aultres en avoient accepté. Et depuis,
par l'évesque d'Aquila, il luy avoit faict mestre en avant de
s'ayder de luy pour espouser la Royne, sa Mestresse: et que,
indubitablement, il luy conduiroit l'effaict de ses nopces au
poinct qu'il le pourroit desirer, à ses propres despans, avec
le concours de tous les amis qu'il avoit en ce royaulme, et
avec la faveur des princes estrangers, jusques à luy offrir le
consentement et l'authorisation du Pape; et que, mesmes, s'il
voulloit incliner à la réduction de la religion catholique,
que le Pape luy octroyeroit un chapeau de cardinal pour son
frère, et d'establir luy et sa race, pour jamais, en ceste
couronne, qui avoit esté un poinct de ce dernier qui l'avoit
faict retirer de la praticque du dict d'Aquila; mais il ne
laissoit pourtant d'en avoir grande obligation à son Maistre;
Que, pour lors, il avoit eu plus d'inclination à la France, et
trop meilleur opinion des François que des Espaignols, ce qui
l'avoit, assez tost après, faict déclarer ouvertement pour le
Roy, jusques à avoir accepté, pour très grand honneur et
faveur, son ordre: dont le Roy d'Espaigne avoit commencé de
désespérer des choses de ce royaulme; mais qu'à présent la
preuve du temps et des personnes luy faisoit voir, et à tout
ce royaulme, que l'alliance d'un tel prince n'estoit
nullement à rejetter, et mesmes qu'il se conduisoit si bien
vers eux, qu'ilz ne sçavoient desirer rien de mieux de luy;
car, de tous les traictés, entrecours, et trafiqs de ses païs
il offroit cella mesmes aux Anglois que ses prédécesseurs leur
avoient, de tout temps, concédé, sans diminution quelconque;
et encores avec des privilèges davantage, s'ils en
demandoient; et, pour le regard des prinses, et aultres
différants, d'en fère entièrement comme ils voudroient;
touchant à son armée de mer et à ses forces, qu'elles seroient
pour servir et non pour nuire, en façon que ce feust, à leur
Mestresse, ny à son royaulme; et que, mesmes, le dict comte
entendoit que don Bernardin avoit charge d'offrir parti à la
dicte Dame, ne voullant poinct dissimuler au dict de La Mothe
Fénélon, que indubitablement il seroit bien venu en ceste
cour.
Là dessus, il vint bien à propos au dict Sr de La Mothe
Fénélon qu'il eût à demander audience, laquelle il n'obtint
pas pourtant, sans que les partisants d'Espaigne débatissent
assez qu'elle debvoit estre premièrement octroyée au susdict
don Bernardin, lequel la demandoit en mesmes temps, par ce,
disoient ils, qu'il venoit de loing. Néantmoins le dict de La
Mothe Fénélon luy feust préféré, et mit peyne, avec une lettre
du Roy, du XVe de juin, de Cracovia, et une aultre que la
Royne, sa mère, escripvoit, de sa main, à ceste princesse, de
la remestre en quelque bien bonne disposition vers eux; et ne
cogneut le dict Sr de La Mothe Fénélon qu'elle se réservât que
une seule chose: c'est que, si Leurs Majestez Très
Chrestiennes se voulloient tant laisser posséder aux princes
estrangers, ou bien à ceux des leurs, lesquels elle ne pouvoit
avoir sinon fort suspects, se souvenant qu'ils avoient peu
interrompre le mariage d'entre le Roy et elle, et qu'ils
voulleussent tant deppendre de leurs advis et persuasions,
qu'elle ne peût rien establir avec Leurs majestez mesmes, sans
danger d'estre bientost renversée par les aultres,
qu'indubitablement elle ne sçauroit se commettre à leur
amitié. Sur laquelle audience le dict ambassadeur fit une bien
ample dépesche à Leurs Majestez Très Chrestiennes, du XXIIIe
du passé.
Le jour ensuivant, le dict don Bernardin fust ainsi bien
honnorablement receu, et bien ouï et festoyé, et puis
favorablement licencié, comme le dict de La Mothe Fénélon l'a
despuis mandé. Et oultre les particullarités, qu'il a desjà
escriptes, de sa négociation, il a entendu, despuis, que
celle, qu'il avoit faicte, en privé, avoit esté de dire à la
dicte Dame que, puisqu'elle monstroit de se voulloir marier,
le Roy, son Maistre, luy voulloit bien offrir un party très
honnorable, et lequel il espéroit que seroit à son
contentement, premièrement de son frère, don Joan, lequel il
ne tenoit en aultre rang que de frère germain et utérin,
estant fils du grand Empereur Charles cinquiesme, et prince,
de soy mesmes, d'une telle vertu et singullière valleur, et de
telle perfection de nature, que nul aultre prince se pouvoit
justement préférer à luy, ou bien le prince Ernest, segond
fils de l'Empereur, prince excellent et rare, entre tous ceux
de la Chrestienté; et avec l'ung ou l'aultre luy faire des
avantages trop meilleurs et plus grands qu'elle n'en sçauroit
avoir de nul aultre party.
Or, n'a pu encores bien au vray sçavoir le dict de La Mothe
Fénélon quelle responce il a emportée; mais on l'a bien
adverti que ceux de ce conseil avoient plus pressé, que onques
ils n'avoient faict auparavant, la dicte Dame de se marier,
sans toutesfois l'adstreindre à un party plus qu'à un aultre,
mais d'en prendre quelqu'un qui luy peût plaire; et qu'elle
leur avoit monstré de n'en estre pas esloignée; et qu'il
sembloit que ses deux principaux conseillers inclinoient
toujours plus à Monseigneur le Duc, puisque le propos en
estoit si avant, que à tout aultre, pourveu que les choses,
qu'on luy avoit mises sus, n'y donnassent d'empeschement, bien
que je jugeois que, de ce costé, ni de l'aultre, on ne se
debvoit plus attendre à ceste poursuitte.
Néantmoins le dict don Bernardin manda au dict de la Mothe
Fénélon, après pleusieurs honnestes parolles de merciement,
sur une visitte qu'il luy envoya faire par le Sr de Vassal,
qu'il l'excusât, s'il ne le pouvoit venir voir, parce qu'il
estoit pressé de son retour devers le grand commandeur, et
qu'il ne sçavoit s'il avoit à passer incontinent devers le
Roy, son Maistre, sur certain incident de la présente
légation.
Cestuy ci ne feust plus tost party, que les Protestants et les
ministres retournèrent, en cour, renouveller leurs premières
instances, et en mectre encores d'aultres en avant, de ce
qu'ils estimoient estre besoin de pourvoir, à l'arrivée du
Roy.
Sur quoy, le dict de La Mothe Fénélon, pour ne laisser aller
les choses ni à leur poursuitte, ni à celle que le dict don
Bernardin avoit faicte; il envoya incontinent le Sr de Vassal
à la cour, parce que luy mesmes n'avoit argument assez propre
d'y aller: et luy bailla des lettres au comte de Lestre et à
Mr de Walsingam, pour avoir moyen, en négotiant avec eux, de
leur faire bien gouster les choses qui estoient pour le
service du Roy, et les divertir de l'opinion des aultres, qui
pouvoient estre au contraire, et approfondir s'il y en avoit
quelqu'une mauvaise, qui eût desjà passé en délibération.
Dont il receuillit de leurs propos assez de quoy prendre une
grande conjecture de l'intention de leur Mestresse, et de la
résolution de son conseil; ainsi qu'il plairra à Leurs
Majestez l'entendre de luy mesmes.
Lesquelles, possible, fairont le mesme jugement que faict le
dict de La Mothe Fénélon: c'est que, ne pouvant la Royne
d'Angleterre s'asseurer assez de quelle vollonté sera le Roy
vers elle, et se deffiant beaucoup de celle du Roy d'Espaigne,
elle et son dict conseil demeurent en suspens; et tiennent,
pour ceste occasion, suspendues leurs délibérations, donnant
entendre aux Protestants qu'il n'est encore temps qu'elle se
déclare, ni qu'elle attente rien contre les termes de la ligue
qu'elle a avec le Roy, jusques à ce qu'elle voye comme il se
déportera à son arrivée: et entretiennent ceux du party de
Bourgoigne d'une espérance, d'envoyer bientost un gentilhomme
devers le Roy Catholique, estant le jeune Coban desjà nommé
pour cest effaict; et néantmoins que ces expresses
démonstrations, qu'elle faict vers le dict Roy d'Espaigne et
vers les dicts partisants, sont plus pour mettre le Roy en
jalousie, que non qu'elle soit encores bien déterminée vers
eux; vray est que d'autant, que les choses se pourroient bien
disjoindre d'avecques le Roy, pour se réunir à l'un ou à
l'aultre des aultres partis, ou aux deux ensemble, parce que
tous deux sont fort appuyés et authorisés en ceste cour, il
sera bon d'y pourvoir de bonne heure.
Et le moyen plus aisé, en cella, semble estre que le Roy, à
cestuy sien advennement, veuille bien et favorablement
recevoir la légation, qui luy sera faicte de la part de ceste
princesse, et qu'il luy en dépesche bientost une aultre bien
honnorable, s'ouvrans, de chasque costé, à parler franchement
entre eux, sans plus de deffience, et sans essayer de se
convaincre l'un l'aultre sur ce qui a desjà passé, ains s'en
donner toute la mutuelle satisfaction qu'ils pourront; et que
le Roy face déclarer à la dicte Dame qu'il veut succéder à la
ligue du feu Roy, son frère, avec elle, et qu'il en requiert
la confirmation; et qu'au reste il face toute démonstration de
voulloir establir si bien, et à conditions si raisonnables, la
paix en son royaulme, que les eslevés soient convaincus de
manifeste rébellion s'ils ne l'acceptent.