AU ROY.

Sire, sellon le debvoir et servitude que j'ay à Vostre Majesté, je la

supplie très humblement avoyr agréable que je luy puisse, d'icy en

hors, par le Sr de Vassal, avec la présente, très humblement bayser

les mains, et me conjouyr, avec elle, ainsy de parolle et par escript,

comme je le fay infinyement du profond de mon cueur, de son heureulx

retour; sur lequel je fay ceste dévote prière à Dieu, que tout ainsy

qu'il luy a pleu de le guider, et le rendre favorizé des plus

souverains princes et potentatz de la terre et de toutz les peuples,

où elle a passé, et le rendre encores non moins desiré de ses bons et

naturels subjectz que leur propre vye, qu'ainsy sa divine providence

vous vueille maintenant, Sire, introduyre en ung règne qui soit d'une

continuelle félicité à Vostre Majesté, et d'ung bien assuré et

perdurable repos à voz subjectz; et qu'il vous face aussy contant de

la fidelle obéyssance qu'ilz vous doibvent, comme ilz vivront très

heureulx soubz vostre légitime et souverayne authorité. Il ne fault

pas qu'on juge autrement des extrêmes difficultez que Vostre Majesté,

par une grande magnanimité de cueur, en s'en venant, et la Royne,

vostre mère, par une singullière prudence, eu vous attandant, avez,

l'ung et l'autre, vertueusement surmontées, sinon que, par là, Dieu a

déterminé, sellon le grand soing qu'il a tousjours eu de la couronne

de France, de la restablir bientost en quelque meilleur estat et en

plus d'esplandeur qu'on ne l'a veue de longtemps. Et Dieu vueille que,

pour ce regard, Vostre Majesté me répute, en quelque endroict, digne

de son service; car je n'ay, pour nulle aultre occasion qui soit au

monde, plus cher le restant de mes jours que pour les dédyer toutz à

très humblement vous en fère.

Je desire bien que les choses d'icy vous soient entièrement cognues,

affin de prendre advis comme vous conduyre vers celles qui, en

l'endroict de ceste princesse et de son royaulme, peulvent concerner

le présent estat des vostres. Et s'il vous plaist, Sire, vous souvenir

des termes, où l'on en estoit, quand partistes pour vostre royaulme de

Pouloigne, sellon que, jusques allors, je vous en avoys tousjours

rendu bon compte; et entendre, à ceste heure, de la Royne, vostre

mère, ce que, depuis, du vivant encores du feu Roy, vostre frère, et,

après qu'elle a esté Régente, je luy en ay ordinairement mandé, joinct

l'ample instruction que, par le Sr de Vassal, présent porteur, je vous

en envoye, et ce que luy mesmes, par qui j'ay souvent négocyé avec des

principaulx de ce conseil vous en dira, il ne vous sera malaysé

d'eslire, entre plusieurs expédients là dessus, celluy qui plus

conviendra au bien de voz affères. Une chose vous supplyè je très

humblement, Sire, de considérer: qu'il y a ung grand nombre d'ans que

nulle entrée de règne n'a esté si curieusement observée, en la

Chrestienté, que sera la vostre, ny nuls actes de prince plus

dilligemment remarqués que ceulx que vous y ferés; que tant plus, sur

ce commancement, l'on les verra bien et sagement et sans précipitation

conduictz au seul but du bien et utillité de vostre couronne, tant

plus Vostre Majesté en demeurera redoubtée de ses voysins, et creincte

et révérée de ses subjectz, et son authorité en prendra, avec sa

grande réputation, ung très solide fondement pour tout le temps de son

règne; bien qu'à dire vray rien n'est advenu, du passé, que ceulx icy

ne monstrent desjà, comme je pense que feront ceulx des aultres

courts, de le vouloir tirer en argument de l'advenir, sellon qu'ilz

verront que les premiers déportements de Vostre Majesté procèderont.

J'ay commancé, par ma dépesche, du XXIIIe du passé, et continueray,

par ceste cy, de suplier très humblement Vostre Majesté de m'octroyer

tant de grâce qu'après une si longue résidance, de six ans continuels

que j'ay esté en ceste charge, avec la ruyne de mes meilleurs ans, et

de ma santé, et de mes affères; et avec la perte de ce peu de bien que

j'avoys, qui tout m'a esté osté, et ung de mes frères meurtry, et

troys aultres, pendant que j'ay esté icy, sont mortz; je puisse

maintenant, pour mon souverain bien et pour ma meilleure consolation,

aller voyr la face de Vostre Majesté; ayant la Royne, vostre mère,

pour diverses occasions qui sont survenues en vostre service,

tousjours différé, de temps en temps, de me retirer jusques à ceste

heure, que j'espère que Dieu l'aura voulu ainsy, affin que j'aye tant

plus d'heur d'estre rappellé et relevé de ma pouvreté, et récompensé

de mon tant long et très fidelle service, par la libéralle main de

Vostre Majesté, ainsy que, de rechef, pour une singullière estreyne à

cestuy sien très heureulx retour, très humblement, et au nom de Dieu,

je l'en requiers. Et je supplieray le Créateur, etc.

Ce XXIVe jour d'aoust 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 105 / 273 题