A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, la lettre du Roy, vostre fils, a esté singullièrement bien

receue de ceste princesse, et nonobstant qu'à l'ouverture d'icelle,

ainsy qu'elle a jetté l'œil sur le seing, elle ayt ung peu soupiré

de ne trouver plus _Charles_, elle n'a layssé de prononcer fort

gracieusement que c'estoit maintenant ung _Henry_ qu'elle y trouvoit.

Et a leu tout du long, avec son grand plésir, et bien curieusement, la

dicte lettre, et m'a très volontiers accepté en la continuation de

ceste charge, avec plus de faveur qu'elle ne m'avoit jamays faict,

dont je metz sommayrement en la lettre du Roy ce que, pour ce regard,

elle m'a respondu; ayant davantage recueilly de ses propos, qu'encor

qu'elle ne soit _lyonne_, elle ne layssoit d'estre yssue et tenir

beaucoup de la complexion du _lyon_, et que, sellon que le Roy la

traictera doulcement, il la trouvera doulce et traictable, aultant

qu'il le sçauroit desirer; et s'il luy est rude, elle mettra peyne de

luy estre le plus rude et nuysible qu'elle pourra. Et s'est eslargie

en aulcuns poinctz qui seroient longs à mettre icy; lesquels

néantmoins elle me les a bien voulu fère sonner: et m'a prié de vous

en mander ung entre aultres qu'elle estime le plus considérable, mais

je l'ay supliée qu'elles mesmes le vous voulût escripre.

Et ay suivy à luy dire que j'avoys à luy toucher d'ung aultre faict,

qui estoit de très grande importance, comme de celluy d'où avoit à

dépandre l'establissement ou la ruyne de toutz les fondementz de

l'amityé qui se pouvoit espérer pour jamays entre ce jeune prince,

nostre nouveau Roy, et elle; et lequel, s'il n'estoit remédié,

pourroit engendrer de la meffiance beaucoup entre eulx, pour les

conduyre à des discordes et malcontantements, qui, petit à petit, les

feroient, possible, tomber en ropture. Et de tant que cella estoit au

long fort bien déduict en une lettre de Vostre Majesté du XXe du

passé, en laquelle toute la conception de vostre cueur estoit

clèrement expliquée, il estoit expédient, ou qu'elle prînt la peyne

de la voyr, ou qu'elle eût la patience de l'ouyr lire.

Et, là dessus, s'estant rendue fort attentifve, avec quelque

esbahyssement que ce pouvoit estre, m'a prié que je luy voulusse lyre

la dicte lettre, ce que j'ay faict; et ayant layssé le premier

article, qui estoit en chiffre, j'ay commancé en l'endroict où est

dict: _J'ay sceu certaynement que aulcuns, qui sçavent beaucoup du

secret de la Royne d'Angleterre, se sont layssez entendre_, etc.,

jusques à la fin du propos, qui concerne le malcontantement qu'on vous

a dict qu'elle avoit du Roy, de ce qu'on luy avoit rapporté qu'il

avoit mesdict d'elle. Et m'estant arresté là dessus, pour entendre ce

qu'elle me diroit, s'estant trouvée ung peu surprinse, et n'avoyr

encores bien preste sa responce, elle m'a prié d'achever le reste de

la lettre, s'il y avoit chose dont j'eusse à luy parler.

Et ainsy j'ay continué les aultres articles, qui estoient de

l'espérance de la paciffication, des exploicts qui se faysoient

cependant en la guerre, du faict de Mr le maréchal de Dampville, de la

maladye de Mr le maréchal de Cossé, de vostre bon desir à la

justiffication de Mr de Montmorency et du dict Sr de Cossé, de

l'exécution du comte de Montgommery et du faict des pleinctes des

marchandz; sur toutz lesquelz poinctz nous avons longuement discouru.

Mais j'ay ramené, le plus tost que j'ay peu, le discours à silence,

affin de retourner au premier article, dont elle m'a prié que je le

luy voulusse encor lyre ung coup.

Et puis m'a dict que, quand bien elle auroit esté cy devant offancée,

ceste lettre luy apportoit maintenant tant de satisfaction qu'elle

avoit occasion de demeurer contante, et qu'elle n'avoit point sceu

que le Roy eût mesdict d'elle, car elle ne luy en avoit jamays donné

occasion, ny il n'en avoit eu le subject, ny, comme elle pensoit,

aussy la volonté; mais qu'elle ozoit bien dire qu'il l'avoit peu

traicter plus honnorablement qu'il n'avoit faict, car indubitablement

elle avoit eu l'intention et la volonté très bonnes vers luy, de

l'espouser, de bon cueur, et n'avoit attandu autre chose sinon qu'il

fît quelque déclaration de se contanter de sa religyon en privé; et

que lorsqu'elle pensoit l'avoyr aulcunement eue, et qu'elle s'estoit

tant advancé que d'envoyer ung de ses conseillers, avec exprès

pouvoir, pour conclurre le propos par dellà, il s'estoit trouvé qu'il

avoit prins une aultre bien contrayre résolution. En quoy elle ne

vouloit pourtant ny pouvoit justement le blasmer d'avoyr évité le

mariage avec une vieille; mais elle me tournoit dire, de rechef, que

la bonne affection et la bonne façon, dont elle avoit procédé vers

luy, méritoit qu'il eût ung peu plus d'honneste respect à elle.

Je luy ay réplicqué ce que j'ay estimé propre pour luy ramantevoyr que

les difficultez avoient tousjours procédé d'elle, et de ceulx qui,

pour elle, avoient manyé le propos; et qu'il n'avoit tenu, sinon à

elle mesmes et à eulx, que ce prince n'eust esté tout sien. Et m'a

semblé, Madame, qu'elle a eu bien agréable la recordation d'aulcunes

choses qui avoient passé en cella; qui luy ont faict remettre sur

aulcuns gracieulx propos, qui ont donné une fort gracieuse fin à

cestuy cy.

Et lors je luy ay présentée la lettre que Vostre Majesté luy

escripvoit, laquelle, quand elle a veu qu'elle estoit toute de vostre

main, m'a demandé si je sçavoys de quoy ce pouvoit estre; et je luy ay

respondu que non, mais que, si c'estoit de chose qui procédât de mon

advertissement, j'estois là tout prest pour en respondre.

Elle m'a lors appellé à lyre avec elle la dicte lettre et n'en a perdu

ung seul mot, et s'est fort arresté sur ce que Monseigneur le Duc vous

avoit revellé la praticque, et sur le poinct du secrettère, et de ce

que vous affermiez qu'il ne parloit que de luy mesmes, et de la part

d'aulcuns turbulans qui y mestoient les noms des deux princes, affin

qu'elle y adjouxtât plus de foy, et de ce que vous luy aviez bien

voulu escripre fort confidemment toute ceste hystoyre, affin qu'elle

ne se layssât tromper d'une si meschante négociation. Et ayant

longuement poisé toutz ces poinctz, et iceulx releus plus de trois

foys, avec diverses contenances, elle a appellé le comte de Lestre qui

s'est venu mettre sur un genoul devant elle; dont je me suis levé.

Et, après qu'ilz ont eu conféré une petite espace de temps, s'en

estant retourné, elle m'a rappellé et m'a faict rassoyr. Puis m'a

dict, que c'estoit, à ce coup, que Vostre Majesté s'estoit portée en

vraye et naturelle mère vers elle, et luy avoit monstré ung très

expécial signe de grande amityé, dont elle vous en remercyoit de tout

son cueur; et ne s'esbahyssoit plus, si vous aviez eu de la souspeçon

beaucoup, bien que, pour ne la vous augmenter davantage, elle avoit

différé de vous envoyer ung gentilhomme, qui estoit tout prest, pour

vous aller fère la condoléance du feu Roy, vostre filz; et que, si

plus tost elle eût eu vostre lettre, indubitablement elle l'eût faict

partir, mais que désormays elle feroit de tout ung, d'envoyer ung

milord vers le Roy, vostre filz, et vers vous, aussytost qu'il seroit

arryvé; et qu'elle estoit bien ayse que Monseigneur le Duc se fust

ainsy acquitté du debvoir de bon filz à vous réveller ce qu'il

sçavoit, ainsy que nature l'obligeoit de le fère, et que c'estoit de

luy que vous pourriés sçavoyr si elle luy avoit faict proposer chose

aulcune qui fût contre Voz Très Chrestiennes Majestez, ny contre le

repos de vos affères; et qu'elle ne cognoissoit le secrettère ny nul

de toutz les serviteurs de son ambassadeur, mais qu'elle s'enquerroit

qui il pouvoit estre, pour le fère bien chastier; et vous prioit

d'approfondir davantage le dict affère, affin de luy en pouvoir fère

plus grande communicquation; et que vous pouviés croyre qu'elle ne se

layrroit circonvenir à fère jamays chose qui vous peût offancer; et

vous respondroit plus amplement par une sienne lettre, affin de vous

donner aultant de satisfaction d'elle, en cest endroict, comme vous

luy en aviés faict recevoyr par celle que vous luy aviez escripte.

Je l'ay infinyement remercyé de sa bonne et vertueuse dellibération,

et n'ay rien oublyé de ce que j'ay estimé pouvoir servir pour luy fère

voyr que, non seulement elle debvoit sçavoyr gré, mais qu'elle se

debvoit réputer grandement attenue à Vostre Majesté de cest

advertissement.

Et, après ce propos, nous sommes entrés en devis de don Bernardin de

Mandossa, duquel elle m'a dict qu'encor qu'il l'eût bien fort faicte

presser de son audience, qu'elle la luy avoit néantmoins remise après

la mienne, et qu'elle pensoit qu'il ne venoit poinct pour parler pour

la France.

Je luy ay respondu que je ne faysois doubte qu'il ne vînt pour

remettre sur la parciallité de Bourgoigne, mais, de tant qu'elle

mesmes estoit le chef de la part françoyse par deça, que je la

supplyois de maintenir et deffendre bien ce party, duquel elle se

prévaudroit mieulx que de nul aultre de la Chrestienté.

Et, sur ce, m'estant licencié d'elle, les seigneurs du conseil m'ont

détenu quelque temps, sur la déclaration qu'ilz m'avoient auparavant

faicte en ceste ville, et dict qu'ilz verroient qu'est ce que

réuscyroit de la bonne et honnorable responce que je leur avoys

rendue, car entendoient que les désordres et injures continuent plus

grands que jamays sur leurs subjectz, et que freschement ung vaysseau

de guerre du Hâvre de Grâce avoit pillé ung navyre marchand anglois

qui venoit de Roan, quasy sur l'emboucheure de la rivyère de Seyne.

Dont le sieur de Walsingam m'a baillé une nothe de leurs pleinctes,

avec la marque, en marge, de celles où ilz desireroient estre

principallement pourveu. Dont je vous supplye très humblement, Madame,

mander en Picardye, Normandye, Bretaigne et la Guyenne, qu'on m'envoye

aussy ung rolle des pleinctes des subjectz du Roy, aulxquelles il n'a

esté satisfaict par deçà, et ung extrêt des jugementz donnés, depuis

dix ans en çà, au prouffit des Anglois, avec actuelle restitution,

parce qu'on exagère fort à ceste princesse que je ne luy en pourrois

fère apparoir d'une seule, et que ses subjectz sont mesprisez et très

maltraictés en France. Et sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour de juillet 1574.

La dicte Dame m'a dict qu'elle a commandé de préparer les

obsèques du feu Roy, vostre filz, dont Vostre Majesté me

commandera si j'auray à m'y trouver, et si je assisteray au

service, et à la cérimonye, qui s'y fera sellon la religyon

receue en ce royaulme.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 93 / 273 题