Sire, j'ay, avec révérance et respect, très humblement baysé la
lettre qu'il a pleu à Vostre Majesté m'escripre, de Cracovia, du XVe
du passé, laquelle m'a esté d'une souverayne consolation; et m'a
confirmé, quand au trespas du feu Roy, vostre frère, cella mesmes que
j'en avoys indubitablement veu, que la dolleur avoit d'aultant plus
faict d'impression dans vostre cueur que plus vous l'aviés magnanime,
généreulx et royal, sellon qu'à tels est tousjours la douleur plus
naturelle, et l'humanité plus familière, que n'est aulx aultres. Et
semble qu'avez voulu davantage augmenter vostre regret par la
recordation de l'amityé qu'il vous portoit, et des advantages que, de
son vivant, il s'estoit efforcé de vous donner en son royaulme; en
quoy vous avez bien fort honnoré la mémoyre de luy, et orné grandement
vostre réputation, et apporté beaucoup de soulagement au grand mal que
nous portions de sa mort. Qui vous promects bien, Sire, qu'il seroit
encores plus grand et insupportable, sans l'assurance, que nous
donnez, de vostre brief retour; dont je prie Dieu qu'il vous veuille
ramener sain et sauf, bientost, aulx vostres, et rendre vostre règne
très heureux, et très heureux le fère sentir à ceulx à qui venés
naturellement commander.
Il n'est pas à croyre combien d'inconvénientz et de désordres se
préparoient au monde pour l'opinyon, que quelques ungs avoient, qu'on
vous deût susciter des empeschementz et des difficultez non petites en
Pouloigne, pour ne vous en laysser partir de longtemps. Et est certain
que voz affères, et ceulx de la France, commançoient d'en venir, icy,
aussy bien qu'aillyeurs, à quelque mespris, et moy en assés de
défaveur; mais je vous puis dire que la seule nouvelle de vostre
arryvée en Autriche, les a, en l'endroict de ceste princesse, plus
relevez que jamays, laquelle, à dire vray, ne s'est jamays esloignée
de sa bonne inclination. Et ne se pourroit desirer une plus ouverte
signiffication de grand contantement que celluy, qu'elle a monstré
avoyr, de la lettre de Vostre Majesté, laquelle je luy ay présentée,
le XXe de ce moys, avec voz très affectueuses et très cordialles
recommandations à toutes ses bonnes grâces; et elle l'a fort
volontiers et attentivement leue.
Et, luy ayant, après, touché les poinctz de celle que Vostre Majesté
m'adressoit, desquels elle a fort gousté celluy qui l'assure de la
continuation de vostre amityé, et de vous trouver non moins entier et
persévérant vers elle que le feu Roy l'a tousjours esté jusques à son
trespas, elle m'a respondu qu'elle confessoit d'avoyr extrêmement
senty la mort du dict feu Roy, comme d'ung fort grand et fort esprouvé
amy, qu'elle avoit perdu; mais que, maintenant, le playsir ne luy
estoit moindre de voyr que, en la mesme place, elle avoit recouvert
ung aultre amy, qui n'estoit dissemblable, ny de rien inférieur au
premier; et que, de nulle part du monde, luy eût peu venir chose, en
ce temps, qui plus luy eût apporté de vray contantement que faysoit
vostre lettre, et l'assurance de vostre amytié, et la nouvelle de
vostre brief retour, et la confirmation de la régence de la Royne,
vostre mère, et la continuation de ma légation, icy, auprès d'elle:
qui estoient choses, desquelles elle me prioit de vous en rendre, de
par elle, le plus grand mercys que je pourrois, attendant qu'à vostre
arryvée en France elle vous en envoyât davantage, par ung de ses
milords, espéciallement remercyer: lequel satisferoit aussy aulx
aultres honnestes debvoirs qu'elle sçavoit estre tenue vous rendre,
sur le trespas du feu Roy, et sur vostre heureulx advènement à la
couronne, sellon qu'elle s'en vouloit dignement acquiter, le plus
qu'elle pourroit, pour l'honneur et grandeur de Vostre Majesté, et
pour vous donner une non moins assurée confirmation de son amityé,
qu'il vous playsoit l'assurer de la vostre; avec plusieurs aultres
parolles et plusieurs démonstrations qui ont semblé procéder d'une
vrayement bonne affection.
Mais je ne metz icy le tout, affin que je ne préocupe la légation de
celluy qu'elle vous doibt bientost envoyer; et adjouxteray seulement
que je remercye très humblement Vostre Majesté du favorable jugement,
que sa lettre faict de mon service passé, et de la bonne opinyon qu'il
luy plaist prendre de celluy de l'advenir. Qui vous promectz bien,
Sire, que je n'ay dressé, ny dresserai jamays, l'heur et la félicité
de ma vye à nul meilleur but, au monde, que de vous en pouvoir fère
qui vous soit agréable; et ay réputé à grand honneur qu'il vous ayt
pleu ainsy, de loing, me continuer en ceste charge jusques à vostre
retour, après lequel je vous supplie très humblement avoyr tant de
compassion de moy que de m'en retirer, et m'octroyer tant de grâce que
je puisse aller voyr la face de Vostre Majesté, et luy bayser très
humblement les mains, ainsy que très humblement je les luy bayse,
d'icy en hors, de toute l'affection de mon cueur; et prie le Créateur
qu'il vous doinct, etc. Ce XXIIIe jour de juillet 1574.