Madame, j'ay envoyé devers le comte de Lestre le Sr Acerbo
pour le prier de troys choses: l'une, qu'il voulût oster,
d'entre la Royne d'Angleterre et moy, cette difficulté qu'elle
faysoit de ne me vouloir recevoyr comme ambassadeur, luy ayant
à dire une chose fort expécialle et d'importance que Vostre
Majesté luy mandoit; l'aultre, de m'advertyr en quelle
disposition elle estoit demeurée vers Voz Majestez et vers la
France, après qu'elle eût ouy le rapport de ceulx de son
conseil, sur ce qui s'estoit passé naguyères entre eulx et
moy; et la troysiesme, qu'il promît ardiment à la dicte Dame,
sur la parolle de Vostre Majesté, que la confirmation de la
ligue avec le Roy, vostre filz, s'en suyvroit, tout ainsy
qu'elle l'avoit eue avec le deffunct, son frère, et que je luy
en obligeoys ma vye; et plusieurs aultres bonnes parolles et
promesses au dict comte pour l'eschaufer, plus que jamays, au
party du Roy, et de ne se laysser surmonter ny aulx partisantz
d'Espaigne, ny aulx passionnez protestans.
A quoy, après avoyr conféré avec la dicte Dame, il m'avoit
mandé, comme de luy mesmes, qu'il me prioit de n'estre point
marry, si je ne pouvois estre receu comme ambassadeur, car, à
la vérité, je ne l'estois poinct; et s'il advenoit que quelque
chose se trettât avecques moy, en celle qualité, que tout
cella seroit de nulle valeur; mais qu'il me respondoit, sur
son honneur, si je venois trouver la dicte Dame, qu'elle ne me
tiendroit en aultre lieu et rang que comme elle avoit
accoustumé, bien que non d'ambassadeur;
Et, au regard de ce qui s'estoit passé entre ceulx du dict
conseil et moy, qu'après que luy et milord trézorier, et les
deux secrettères, en avoient eu rendu compte en bien bonne
sorte à la dicte Dame, elle avoit dict que ma responce luy
sembloit telle que de plus honnorable ne s'en pouvoit fère, ny
qui fût plus pleyne de satisfaction; et qu'elle avoit lors
faict arrester, en son dict conseil, que, premier que
d'innover rien aulx trettés d'entre le Roy et elle, ny
attempter rien contre les Françoys, qu'on attandroit de voyr
s'il sortiroit aulcun effect des bonnes parolles et
déclarations que je leur avoys faictes; vray est que ceulx,
qui nous estoient peu amys, avoient tant faict qu'il avoit
esté réservé, au cas que les violences continuassent de nostre
costé, et que les Anglois fussent maltraictés en France, et
déprédés par les Françoys, et qu'on ne leur fît quelque
satisfaction du passé, qu'on leur permettroit de se revencher
sur mer, et prendre leur récompense sur les dictz Françoys,
ainsy qu'ilz la pourroient avoyr: qui pouvois penser que leur
seroit chose assez aysée, mais mal convenable à l'amytié;
Et que la dicte Dame avoit dict, tout hault, que Vous, Madame,
vous estiez trompée et circonvenue vous mesmes, d'avoyr prins
tout aultrement l'intention d'elle qu'elle n'estoit; car
prioit à Dieu de la punir très griefvement si elle avoit
pensé, ny consenty jamays, à chose qui deût offancer le feu
Roy, vostre filz, ny vous, ny troubler aulcunement voz
affères; et que, s'il luy apparoyssoit que, quelz que ce
soient en France, de ceulx que vous aviez suspectz, eussent
vollu rien attempter contre la personne du feu Roy ny contre
la vostre, ny contre l'estat, que ce seroit elle qui
solliciteroit très instammant qu'on leur tranchât la teste;
Que, quand à respondre, sur la parolle de Vostre Majesté, de
la confirmation de la ligue à la dicte Dame, qu'il s'y
employeroit très volontiers, car c'estoit chose qu'il desiroit
infinyement, et espéroit qu'elle l'accepteroit, et ne s'en
monstreroit ny refuzante ny dédaigneuse, pourveu qu'elle en
fût honnestement recherchée;
Et qu'au reste, il n'estoit besoing que, par nouvelles
persuasions et promesses, je le sollicitasse au party du Roy,
car il s'estoit desjà déclaré tant parcial françoys, en toutes
les compétences d'entre les deux maysons de France et de
Bourgoygne, qu'il sçavoit n'avoyr, aujourd'huy, ung plus
capital ennemy au monde que le Roy d'Espaigne; et que les
Protestantz n'avoient guyères meilleure opinyon de luy, en ce
qui concernoit Voz Très Chrestiennes Majestez, car estoient
bien advertys que, sur les diverses instances que j'avoys
souvant faictes à la dicte Dame contre eulx, ce avoit esté luy
qui l'avoit, en temps et lieu, tousjours faicte résouldre de
ne les assister ny d'argent, ny d'hommes, ny de monitions, ny
d'aultres moyens, pour soustenir la guerre; et que mesmes,
aussytost que j'avoys eu dernièrement faict ma plaincte à elle
du comte de Montgommery, qu'il l'avoit induyte de deffendre
que, de quinze centz hommes, les mieulx choysis d'Angleterre,
lesquelz estoient desjà secrettement enrollez pour aller
trouver le dict comte en Normandye, il n'y en passât ung seul;
dont luy reprochoient que la ruyne de ce pouvre gentilhomme,
et de toutz ceulx de leur religyon au dict pays, s'en estoit
ensuyvie; et, nonobstant que la France se monstrât très
ingrate en son endroict, et que les meffiances et souspeçons,
que Vostre Majesté avoit prinses de luy, fussent de très
maulvayses récompanses de ses bons, voyre souveraynement bons,
offices passez, qu'il ne layrroit pourtant de les continuer
encores meilleurs et plus fervans que jamays; et qu'il me
promettoit que bientost je m'en appercevroys.