Madame, après estre levez du conseil, milord trézorier et le
comte de Lestre, m'ayantz retiré à part, m'ont remonstré en
combien de deffiance de vostre amityé et de celle du Roy,
vostre filz, vous aviez mis ceste princesse par les estranges
façons dont aviez procédé vers ses ambassadeurs et leurs gens:
de les avoir ainsi faict observer comme si vous la teniés
desjà pour vostre déclarée et mortelle ennemye, et mesmes de
ce tret, qu'aviez faict uzer, par le grand commandeur de
Champaigne, au cappitaine Leython, le jour qu'il estoit party
de Paris, bien qu'il luy eût dict que ce n'estoit de vostre
part; et qu'ilz promettoient à Dieu qu'ilz ne voyoient ny
sçavoient qu'il y eût eu, cy devant, ny qu'il y eût, à
présent, en l'intention de leur Mestresse, chose aulcune qui
vous deût raysonnablement esmouvoyr contre elle; et que, si
elle avoit voulu monstrer quelque recognoissance vers
Monseigneur vostre filz, de l'obligation, en quoy elle se
sentoit estre, de ce que le feu Roy, son frère, et Vous, le
luy aviés présenté, et que luy mesmes s'estoit offert à elle,
que vous la debviés avoyr segondée en cella, si aviés nul
desir de leur mariage, car pouviés croyre qu'elle ne tendoit
qu'à fère tout ce qu'elle jugeoit bon pour le bien et
contentement de Voz Majestez Très Chrestiennes et pour
l'honneur de vostre couronne, et pour conserver et accroystre
la réputation de Mon dict Seigneur, vostre filz; et qu'il
falloit dire ou que vous estiés fort circonvenue en l'opinyon
qu'on vous faisoit prendre de leur Mestresse, ou que vous luy
portiés une fort maulvayse volonté.
Je leur ay respondu qu'à dire vray, là où la meffiance
pénétroit et pouvoit mettre racyne, qu'elle y suffocquoit
facillement toutes les plantes d'amityé; mais que je les
suplioys de considérer, par leurs prudences, si, en ung temps
qu'il vous estoit advenu, Madame, de perdre le feu Roy, vostre
filz ayné, et avoyr absent le Roy, son frère, vostre segond
filz, en ung pays très loingtain; et que son royaulme, durant
vostre administration, se trouvoit ombragé, en plusieurs
endroictz, de diverses guerres intestines, où vous aviés six
armées aulx champs pour luy, l'une en Normandye, une en
Poictou, une en Gascoigne, une en Languedoc, une en Daulfiné
et une aultre en Champaigne, et deux mareschaulz de France
prisonnyers, et le Prince de Condé, qui se préparoit en
Allemaigne, pour venir, avec nouvelles forces, troubler
davantage voz affères; et que le comte de Montgonmery estoit
par ce costé descendu en Normandye; et que les eslevez ne
faysoient de rien tant d'estat que du secours d'Angleterre;
et que plusieurs ministres, et aultres françoys fuityfs, ne
cessoient de dellibérer icy, toutz les jours, des moyens
d'entretenir la guerre par dellà; et que les gens de leur
ambassadeur s'estoient efforcez de mener, jusques en vostre
court, de très dangereuses praticques; si toutes ces choses là
ne vous debvoient bien avoyr causé de la souspeçon;
Et que je leur voulois librement dire que la Royne, leur
Mestresse, et eulx vous debvoient sçavoyr grand gré de l'ordre
que vous aviés tenu, là dessus, pour conserver l'amityé; car
aviés envoyé Mr Pinart, secrettère des commandementz, devers
leurs ambassadeurs pour les prier doulcement d'ouvrir les
yeulx sur ces maulvais déportementz de leurs gens, et y
vouloir pourvoyr; et m'aviez commandé de déclarer, icy, à leur
dicte Mestresse, les poinctz et termes de la dicte pratique;
et luy nommer les propres personnes qui la menoient, la priant
qu'elle jugeât combien il vous debvoit estre grief, qu'au nom
d'elle l'on entreprînt telles choses près de Vostre Majesté,
en vostre mayson, et jusques dans vostre cabinet, sans vous en
fère part;
Et que vous promectiés à Dieu que vous aviés fermement creu
que c'estoit sans qu'elle le sceût, et contre sa volonté,
qu'ilz le faysoient; et que cella procédoit de l'artiffice des
eslevez, ou bien des ministres réfugiés par deçà: dont l'aviés
priée qu'elle fît cesser ces choses, et qu'elle voulût
entretenir et nourrir tant de vraye amityé avecques vous, que
rien ne se peût traicter de par elle en France, comme vous luy
promettiés bien que rien ne se traicteroit de par Voz Majestez
Très Chrestiennes par deçà, sans une privée communicquation
d'entre vous deux.
En quoy ilz pouvoient voyr combien grande occasion l'on vous
avoit donné de souspeçon, et combien vous aviés mis peyne de
garder qu'elle ne vînt à altération; et qu'ilz debvoient ainsy
juger de Vostre Majesté, comme d'une princesse qui leur aviez
conservé, quinze ans durant, l'amityé du feu Roy, vostre filz,
et qui luy conserveriés perpétuellement celle du Roy, son
frère, et conduyriés à bon effect le propos de Monseigneur le
Duc, si eulx mesmes ne vous donnoient occasion d'en uzer
aultrement.
Et les ayant layssez en cella, Mr Walsingam m'est venu ramener
jusques hors du logis, qui m'a dict que, de tousjours, il
avoit plus esté françois qu'espaignol, et pourtant qu'il
s'advanceroit de me prier franchement que je me voulusse
souvenir combien j'avoys tousjours trouvé sa Mestresse bien
inclinée à la France; et combien elle méritoit que Voz
Majestez Très Chrestiennes tînsiés en grand compte son amityé,
et la traictissiés, en toutes choses, honnorablement et avec
dignité, et respect; et que c'estoit une princesse très
débonnayre, très vertueuse et paysible, à laquelle falloit
donner de la satisfaction; et que pourtant, sur la déclaration
qu'elle m'avoit faicte fère par ceulx de son conseil, il
estoit nécessaire que Vostre Majesté la contantât
honnestement, en faysant avoyr satisfaction, par justice, à
ceulx de ses subjectz qui plus luy faysoient de presse.
A quoy je luy ay respondu que, jusques icy, il s'estoit veu
beaucoup de correspondance entre Voz Majestez et entre ces
deux royaulmes, et que, de vostre costé, il ne s'y trouveroit
ny resfroydissement ny diminution; dont luy pouvois promettre
que la satisfaction seroit faicte par justice à leurs
subjectz, s'il leur playsoit l'administrer de mesmes bonne
aulx Françoys par deçà.