A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, ce n'est sans rougir de honte qu'il fault que, par ceste cy,

je vous mande, touchant l'armement de ceste princesse, tout le

contrayre de ce que, par celle du premier de ce moys, je vous avoys

escript: qu'elle l'avoit desjà interrompu, et avoit faict licencier

les gens de guerre, et les marinyers, et les ouvriers, et officiers de

ses navyres, et faict cesser les provisions des victuaylles, et

révoqué toutes aultres commissions en cella, chose que j'ay veue de

mes yeulx. Et mesmes la dicte Dame estoit desjà entrée en marché avec

le Sr Boyssot, gouverneur de Fleximgues, qui estoit lors icy, pour luy

vendre les dictes victuailles. Mais estant, samedy dernier, survenu

des nouvelles de France à la dicte Dame, lesquelles j'entendz que ne

luy ont pleu; et, bientost après, d'autres, du costé de Biscaye, comme

l'armée d'Espaigne se debvoit mettre en mer le cinquiesme de ce moys

en nombre de troys centz voylles, toutes à double équippage de guerre;

et encores d'aultres fascheuses nouvelles, le mesmes soyr, comme les

deux milords, dont je vous ay cy devant escript, s'estoient desrobez

pour passer en Flandres, la peur et les souspeçons luy ont renouvellé

plus grandz que jamays. Dont soubdain elle a faict contremander ce qui

estoit licencyé, et envoyé argent de toutes partz pour haster les

soldatz et les maryniers; et maintenant elle faict fère une extrême

dilligence de pouvoir, avant le XXVe du présent, mettre ses grands

navyres dehors, en nombre de XXV, aultant bien équippés qu'il y en ayt

en ceste mer, avec les barques et aultres vayssaulx qui suyvront,

oultre les particulliers qui seront bien aultant. Et l'admyral mesmes

d'Angleterre se prépare, avec beaucoup de noblesse, pour y aller

commander; chose néantmoins qu'à mon advis ne pourra estre si tost

preste, et de laquelle j'espère, et desire de bon cueur, que je puisse

encores une foys changer les advis que j'auray à vous en mander, non

qu'on ne m'ayt donné beaucoup de bonnes parolles d'assurance que rien

de cest appareil n'est contre la France. Néantmoins je ne puis fère,

pour aulcunes considérations que j'ay, que je ne le souspeçonne

beaucoup, et que je ne le rende suspect à Vostre Majesté, veu

mesmement la déclaration assez rude que les seigneurs de ce conseil

m'ont naguyères faicte, comme je le vous ay mandé du VIIIe; et veu que

les ministres françoys de ceste ville, qui sont bien les plus

passionnez du monde, sont ceulx qui le sollicitent. Joinct que les

partisans de Bourgoigne, lesquelz sont trop plus ferventz, pour ceste

heure, que les nostres, et qui sont très bien estipendiés,

s'efforceroient de traverser cella, s'ilz sentoient qu'il y eût rien

au dommage du Roy Catholicque.

Et à propos des dictz partisans de Bourgoigne, je vous puis assurer,

Madame, qu'ilz ont faict tout ce qu'ilz ont peu pour induyre ceste

princesse de rompre avecque vous; et n'est sans apparance que, ez

praticques qu'avez descouvertes par dellà, il y ayt de leur artiffice

beaucoup, sans le sceu et oultre la volonté d'elle. Car desjà ilz

avoient tant faict, icy, à la sollicitation d'ung hespagnol,

naturalizé en ceste ville, lequel pourchassoit pour luy une lettre de

marque contre les Portugoys, que ce conseil avoit résolu qu'on en

octroyeroit aussy, avec toutes provisions de représailles, et

d'arrest, aulx marchantz angloys contre les Françoys. Et sans ce que

la dicte Dame, quand l'on luy en est allé parler, a dict qu'il falloit

qu'on m'en notiffiât la déclaration, et qu'on entendît là dessus ma

responce, premier qu'elle le consentît, l'on eût desjà passé oultre;

bien qu'elle n'a faict grand difficulté de passer la lettre contre les

Portugoys. Et c'est sur quoy iceulx de ce conseil m'ont tenu depuis le

propos que je vous ay mandé; sur quoy je leur ay faict, sur le champ,

la responce, et eulx leur réplicque que Vostre Majesté a veue par ma

dépesche du VIIIe de ce moys. Et je joins dans un mémoyre à part ce

qui s'en est ensuivy.

Et depuis, Madame, l'on m'a adverty que les dictes lettres de marque

ont esté suspendues. Je ne sçay si, à présent, l'on les remettra. Et

le Sr Artus Chambernon m'est venu dire que, puisqu'il vous playsoit

fère rayson à son fils du dot de sa femme, qu'il garderoit qu'il ne

l'allât pourchasser, sinon vers Vostre Majesté, par la voye que luy

permettriés de le fère. Et sur ce, etc.

Ce XIIe jour de juillet 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 85 / 273 题