AU ROY.

Sire, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, du XXe du passé, j'ay

dict à la Royne d'Angleterre que vous aviés prins en fort bonne part,

et vous estiés bien fort resjouy de la venue du cappitaine Leython,

comme de celluy dont aviés trouvé que toutz les poinctz de la

légation, qu'il vous avoit explicquée, de par elle, estoient aultant

de tesmoignages de la vraye et indubitable amityé qu'elle vous

portoit, et qu'en premier lieu il vous avoit faict grand bien de voyr

le soing qu'elle prenoit de vostre santé; dont luy en aviez grande

obligation, et que vous la vouliés assurer que, grâces à Dieu, vous

alliés en amandant, et qu'ung accès de tierce double, qui vous avoit

prins le XVIIe du passé, avoit mis voz mèdecins en bonne espérance

qu'il retrancheroit les accidantz de la quarte, et que ce seroit une

parfaicte guérison, dont en sentirez desjà du solagement; et quand

aulx honnorables offres qu'elle vous avoit mandé fère de vous vouloir

assister, aultant qu'elle pourroit, en voz présentz affères, pour

maintenir et conserver vostre authorité, que c'estoit ung des vrays

fruictz que vous alliés recueillant de la longue persévérance en

laquelle vous vous estiés confirmé, depuis vostre règne, à ne vous

vouloir départir, pour occasion ou persuasion, ou instigation, qu'on

vous eût peu donner au contrayre, jamays de son amityé; et que vous

expérimantiés, à ceste heure, avec vostre grand contantement, combien

il vous venoit bien à propos d'avoyr sceu acquérir et conserver une si

grande et si parfaicte, et si constante amye, et bonne voysine, comme

elle vous estoit; et qu'elle pouvoit croyre et croyroit, avecques

vérité, que vous luy uzeriés, toute vostre vye, une semblable

correspondance, et vous porteriés, en toutes les choses qui

surviendroient au monde, très droictement et cordiallement, vers elle,

aultant qu'elle le pourroit desirer, et espérer, du plus entier et

esprouvé amy qu'elle eût en la Chrestienté; et puisqu'elle se

monstroit de ceste bonne disposition vers voz affères, qu'à la mesure

qu'ilz vous surviendroient, vous les luy feriés entendre, affin d'uzer

de son assistance et de son conseil, et de son bon secours, là où

verriés d'en avoyr besoing;

Et, au regard des propos que le dict cappitaine Leython avoit tenus,

de Monseigneur le Duc, en l'honneste et honnorable et très modeste

façon qu'elle luy avoit ordonné d'en parler à Vostre Majesté et à la

Royne, vostre mère, que toutz deux en aviés senty ung ayse et ung

contantement trop plus grands qu'il ne vous estoit possible de

l'exprimer, cognoissant, par là, la bonne affection qu'elle luy

portoit, et la bonne opinyon et estime en quoy elle le tenoit, sans

avoyr donné foy à plusieurs rapportz que vous pensiés bien qu'on luy

avoit faictz de luy; ce qui vous faysoit espérer, de bien en mieulx,

du bon propos dont vous la recherchiés plus que jamays, qu'elle voulût

accepter ce vertueux prince pour tout sien, et que vous ne faudriés,

ny la Royne, vostre mère, aussytost que la violence de voz affères

vous permettroit ung peu de respirer, de venir en çà, pour le luy

consigner; et qu'elle s'assurât qu'en toute vraye amour et

intelligence, Monseigneur le Duc et le Roy de Navarre estoient très

unis avec Voz Majestez par ung lyen si estroictement attaché, que

nulle chose au monde le pourroit jamays rompre; que, de ce qu'elle

vous avoit faict parler du comte de Couconnas et de La Mole, et de

l'emprisonnement de Mrs de Montmorency et de Cossé, je layssois bien à

ses ambassadeurs de luy fère entendre les responces que Voz Majestez

Très Chrestiennes leur en avoient faictes, et comme elles leur avoient

faict voyr que la procédure de ceulx cy estoit la vraye justiffication

de Monseigneur le Duc et du Roy de Navarre;

Mais que j'avoys bien à me plaindre de ce que ses dicts ambassadeurs

vous avoient dict que j'avoys promis, de vostre part, aulcunes choses

en cella, icy, à elle, que, puis après, vous n'aviez pas accomplyes;

et que je la priois de se souvenir comme, par une lettre que je luy

avoys monstrée, là dessus, de la Royne, vostre mère, elle luy avoit

mandé qu'après que le procès seroit faict et parfaict aux dictz de

Couconnas et de La Molle, elle luy feroit entendre le tout, non

qu'elle luy eût promis de luy envoyer le dict procès, car ce n'estoit

chose digne de sa grandeur, ains c'estoient actes secretz de vostre

court de parlement, où, possible, plusieurs aultres se trouvoient

defférez, qui n'estoit loysible de les réveller; mais que, bientost

après, je luy estois allé dire comme iceulx Couconnas et La Molle

avoient librement confessé d'avoyr voulu suborner Monseigneur le Duc,

et le Roy de Navarre, pour les distrayre d'avec Voz Majestez, et

d'avoyr, à cest effect, faict atiltrer des chevaulx, et ordonné des

rendez vous, pour les transporter en quelque lieu, hors de la court;

et que eulx mesmes s'estoient jugés dignes de plus rigoureuse mort que

celle qu'on leur faysoit souffrir: qui estoit bien luy donner, à elle,

ung très ample compte de leur condampnation; mais que je layssois ce

propos pour luy dire que ses bonnes démonstrations vous rendoient si

parfaictement assuré de sa bonne et droicte intention vers vous, qu'il

faudroit bien qu'il vous advînt beaucoup de mal, du costé d'elle, et

qu'elle se déclarât, à bon escient, contre vous, premier que vous

peussiés croyre qu'elle se voulût déterminer de vous nuyre ou de vous

offancer;

Et pourtant que vous la priés de vous esclarcyr franchement d'ung

advertissement, qu'on vous avoit donné, qu'elle mettoit présentement

ses grands navyres de guerre dehors, avec les barques pour les suyvre,

soubz prétexte d'assurer sa coste, au passage de l'armée d'Espaigne,

et que, n'estant la dicte armée si preste à passer, l'on vouloit

inférer que son armement s'addressoit contre vous, en faveur des

eslevez de vostre royaulme;

Et qu'à cest effect elle avoit, depuis naguyères, envoyé secrettement

recognoistre et figurer les portz et advenues de Normandye et

Bretaigne, et que l'on vous vouloit mettre en grande souspeçon d'elle,

mais que vous ne le feriés pas, ains croyriés ce qu'elle vous en

manderoit, et vous en reposeriés en sa parolle.

Puis luy ay adjouxté ce qu'aviés ordonné pour les plainctes de ses

subjectz, et l'offre que faysiés d'aulcuns vaysseaulx de conserve avec

ceulx que, par commune intelligence, elle voudroit envoyer, de sa

part, pour tenir la navigation seure.

Et, pour la fin, luy ay compté des bons exploictz que voz cappitaines,

et chefz de guerre, alloient exécutant en la Gascoigne, Poictou et

Normandye, pour réprimer les eslevez, et pour réduyre aulcunes places,

qu'ilz avoient prinses, à vostre obéissance.

La dicte Dame, se trouvant très contante de tout le propos, m'a

respondu qu'elle avoit ung grand plésir que la légation du cappitaine

Leython vous fût agréable, et qu'à ceste intention l'avoit elle, d'ung

cueur pur et entier, très volontiers dépesché; et se donnoit honte

que, plus tost, elle ne vous eût envoyé visiter en vostre malladye,

attandu que, du succès d'icelle, venant Vostre Majesté à

convalescence, ce luy estoit le plus souverain contantement qu'elle

pouvoit desirer; et, au contrayre, s'il vous mésadvenoit, c'estoit le

plus grand ennuy et le plus grand trouble qu'elle pourroit sentir au

monde: dont pouviés croyre qu'elle prioit Dieu dévotement pour vostre

longue et heureuse vye, et juroit que nulle aultre personnage, de

toute la terre habitable, elle préféroit à vous à le desirer tenir la

couronne de France. Et s'est curieusement enquise des accidans de

vostre maladye, et qu'elle sera tousjours en frayeur jusques à ce

qu'elle entendît que vostre santé soit bien confirmée; que, au regard

de ses offres, elle les vous confirmoit, de rechef, en tout ce que

estimeriés estre bon et honneste de l'employer, pour la conservation

de vostre authorité.

Et, touchant les propos qu'elle vous avoit faict tenir, de Monseigneur

le Duc, elle espéroit que vous auriés bien cognu qu'ilz ne tendoient

qu'à l'honneur de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et à

celle de vostre mayson, et à garder bien entière la réputation de

vostre frère, dont nul justement en pouvoit fère sinon une bonne et

saincte interprétation; que de ce, qu'elle vous avoit faict toucher du

comte de Couconnas et de La Molle, que j'excusasse si ses ambassadeurs

en avoient ainsi parlé, car ce avoit esté de son commandement, et que

c'estoit pour ne pouvoir rester contante que, à son instance, Vostre

Majesté et la Royne, vostre mère, n'eussiés voulu supercéder, huict

jours, leur exécution, car, possible, eussiés vous apprins des choses

que vous ne sçavez pas, et qu'elle pense que vous ne les sçaurés

jamays;

Que, de l'armement de ses navyres de guerre, à la vérité, elle avoit

commandé d'en mettre douze dehors, à cause de l'armée du Roy

d'Espaigne; puis, que, sur les lettres qu'il luy en avoit escriptes,

elle luy avoit accordé le passage libre, et l'entrée et

refraychissement dans ses portz, dont ne se vouloit trouver désarmée à

un tel advènement, comme ce n'estoit pas aussy la coustume des

princes; et aussy qu'on disoit qu'ung de ses rebelles d'Irlande, nommé

Stuqueley, avoit la conduicte de six navyres de la dicte armée, mais

qu'elle espéroit bien que le Roy d'Espaigne seroit si sage qu'il ne

mouveroit rien contre elle; et qu'elle pensoit que ne fussiés bien

adverty du faict de la dicte armée, car entendoit qu'elle seroit

bientost à la voylle, et que mesmes, d'ung aultre costé, avant ne fût

dix jours, que don Johan d'Austria vous envoyeroit demander son

passage par la Bourgoigne, avec l'armée qu'il mène d'Italye, pour les

Pays Bas; et qu'elle vous promettoit, sur son honneur, qu'en ordonnant

de son appareil, elle n'avoit jamais pensé, ny n'avoit esté faicte une

seule mencion des choses de France, ny ce n'estoit qu'imposture et

faulceté de vous avoyr rapporté qu'elle eût envoyé recognoistre la

coste de Normandye et Bretaigne, car juroit qu'il n'en estoit rien; et

que pouviés croyre qu'elle aymeroit mieulx estre morte que si, ez

pleins termes d'amityé où elle estoit de présent avecques vous, elle

estoit trouvée de vous avoyr uzé ung tel trêt; mais, quand elle en

voudroit venir là, qu'elle chercheroit, premier, l'occasion de se

départir de l'amityé; et qu'elle vous vouloit bien confesser, tout

librement, qu'elle s'estoit mise en estat de pouvoir repoulcer le mal,

qu'on luy voudroit fère, plustost que d'estre contraincte de le

souffrir;

Que, de l'ordre qu'aviés prins pour les plainctes de ses subjectz,

elle vous en remercyoit grandement, et vous prioit qu'avec les

provisions de justice, il vous pleût pourvoyr à l'exécution d'icelles,

car c'estoit ce dont ses subjectz se plaignoient le plus; et que,

touchant les deux chefs de cest article, elle en communicqueroit avec

ceulx de son conseil pour, puis après, m'y fère avoyr responce; et

qu'au reste elle se resjouyssoit beaucoup des aultres nouvelles, dont

luy aviez faict part: que voz cappitaines alloient, avec les armées,

réduysant vos provinces, mais qu'elle desiroit plustost que, sans

armes, avec une bonne paciffication, vous peussiés réduyre, en union,

toutz voz subjectz à la parfaite obéyssance de vostre authorité.

Je luy ay respondu que ses responses estoient si vertueuses, et

pleynes d'honneur, que je ne y voulois uzer d'autre réplicque que de

l'en remercyer, le plus humblement qu'il m'estoit possible, et de

l'assurer que je mettrois peyne d'en contanter bien fort Voz Très

Chrestiennes Majestez.

Là dessus, elle m'a très expressément prié de vous présenter, et à la

Royne, vostre mère, ses très affectueuses et très cordialles

recommandations; et que vous croyés que, sans excepter ceulx mesmes

qui, de plus près, vous appartiennent, elle est une de celles, de ce

monde, qui plus desire vostre bon portement, et longue vye, et la

conservation de vostre grandeur, et la prospérité de voz affères. Et

s'estant encores longtemps arrestée à discourir de Vostre Majesté, et

des présentz évènementz de France, et des deux prisonniers, et de ce

qu'on dict de Mr le mareschal Danville, et aultres particullaritez,

auxquelles j'ay mis peyne de luy satisfère le mieulx que j'ay peu, je

me suis licencié d'elle. Et sur ce, etc. Ce VIIIe jour de juing 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 67 / 273 题