Madame, en une partie de la lettre que je fay présentement au Roy, je
y mectz les advis que j'ay à mander à Voz Majestez, et, en l'aultre,
je y touche les propos que ceste princesse m'a ceste foys tenus,
laquelle m'a fort prié de vous représanter, le plus vifvement que je
pourrois, la juste occasion, qu'elle avoit, de se tenir pour offancée
que n'eussiés voulu avoyr quelque esgard à ce qu'elle vous avoit faict
dire et remonstrer pour La Molle et Couconnas, qui pourtant n'estoit
chose qui touchât à elle, ains proprement à l'honneur de vostre filz
et par conséquent au vostre. Sur quoy, après l'avoyr layssée ung peu
eslargir en sa collère, je me suis vifvement opposé à la pluspart de
son discours, et en sommes venus en une contestation non petite; mais
encor que je sçay bien que la rayson a esté de mon costé, elle, comme
grande Royne, ne s'est volue laysser vaincre, jusques à ce que je luy
ay dict que je m'assuroys que Vostre Majesté luy feroit cognoistre que
l'exécution, dont elle se pleignoit, de ces deux gentilshommes, estoit
très juste, et n'avoit peu estre plus longtemps différée; et qu'il
faudroit qu'elle prînt rayson en payement. Ce qu'elle, à la fin, a
accepté. Et puis, j'ay suivy à luy dire que je vous escriprois
ardiment que j'avoys facillement recueilly, du propos et des
contenances d'elle, qu'elle n'avoit nulle malle impression de
Monseigneur le Duc, vostre filz.
Elle m'a respondu qu'elle ne vouloit estre si ingrate que d'avoyr en
mauvayse estime ung prince, qui monstroit de l'avoyr bonne d'elle;
mais que je vous disse ardiment, et s'est mise à soubrire, qu'elle ne
prendroit poinct de mary, les fers aulx pieds. Et, pour ceste foys, je
n'ay peu tirer aultre chose d'elle sinon qu'elle verra ce que le
cappitaine Leython luy rapportera de la part de Voz Majestez.
Au surplus, Madame, je me suis beaucoup consolé de ce que, en me
commandant, par vostre lettre du IIe de ce moys, d'avoir encores ung
peu de pacience jusques à ce que ces présentz affères soient ung petit
remis, il vous plaist m'assurer, qu'aussytost qu'ils le seront, Vostre
Majesté mesmes me moyennera mon congé, et fera que le Roy, qui monstre
estre bien contant de mon service, m'uzera quelque digne récompense.
Je remercye très humblement Vostre Majesté de l'une et de l'aultre
promesse, et, comme ayant besoing de toutes les deux, je les accepte
et supplie très humblement Vostre Majesté les accomplir, et qu'il luy
playse se souvenir que nul gentilhomme, de toutz ceulx qui sont au
service de Voz Majestez, a esté plus longuement continué, et sollicité
au travail, que moy, ny plus longtemps oblié à la récompense; et que
beaucoup de nécessitez me pressent, à ceste heure, de ne pouvoir plus
attandre. Dont, entre aultres, je vous puis assurer, Madame, avecques
vérité, que la cherté est si extrême, icy, que, depuis ung an, toutes
provisions sont enchéries par moytié, et quelques unes excèdent le
double, de sorte qu'il s'en fault par trop que l'estat ordinayre
d'ambassadeur y puisse suffire. A quoy je supplye très humblement
Vostre Majesté y fère avoyr de l'esgard, et qu'il ne me soit faict
tant de tort que de me oster, ou retarder, les gages de la chambre et
la pension de douze centz livres: car, avec les autres pertes que j'ay
faictes, ce seroit me conduyre à mendicité, dont j'espère que Vostre
Majesté m'en préservera. Et sur ce, etc.
Ce XVIe jour de may 1574.