AU ROY.

Sire, devant le dixiesme de ce moys, je n'avoys poinct cognu que les

Angloys eussent aulcune dellibération contre Vostre Majesté, ny pas

une contre le repos de vostre royaulme, en faveur des eslevez; ains

que toutz leurs appretz et appareils, tant par mer que par terre,

s'adressoient contre l'armée d'Espaigne, à laquelle, nonobstant qu'ilz

eussent accordé l'octroy du passage libre, et de pouvoir entrer dans

les portz, et toutes aultres faveurs et rafraychissementz qu'elle

voudroit demander, comme à flote d'amys et confédérez, la résolution

estoit néantmoins prinse de luy oposer une aultre gagliarde armée, de

toutz les grandz vaysseaulx de ceste princesse, et de plusieurs

aultres particulliers, jusques au nombre de cent; non sans quelque

secrette intelligence, avec le prince d'Orange et avec ceulx de la

Rochelle, que, au cas qu'avec cent aultres bons navyres qu'ilz

debvoient avoyr lors en mer (sçavoir le dict prince, soixante dix,

pour sa part, et iceulx de la Rochelle trente, équippés aulx despens

du contract de sel qu'ilz ont faict avec les Ollandoys), icelluy

prince attachât le combat, qu'indubitablement il seroit assisté des

Angloys. Et desjà estoit arresté que l'amyral mesmes d'Angleterre, et

plusieurs gentilshommes de court, et aultres principaulx personnages

du royaulme, yroient à l'entreprinse. Dont les six premiers

vaysseaulx, avec deux mille cinq centz hommes, debvoient sortir, le

XXe du présent, soubz la conduicte de milord Havart, et le reste de

l'armée s'aller dresser, en la plus grande dilligence que fère se

pourroit, à Porsemue, pour estre preste, ung peu avant la St Jehan.

Mais aussytost que les deux évènementz, de l'exécution du comte de

Couconnas et de La Molle, et puis de l'emprisonnement de MMrs les

mareschaulx de Montmorency et de Cossé, ont esté rapportés icy, le Xe

de ce moys, par le courrier de leur ambassadeur; à quoy ilz adjouxtent

davantage que Mr le mareschal Dampville a esté aussy faict prisonnier

à Narbonne, il n'est pas à croyre la mutation et changement de

volontés qu'on a incontinent veu en ceste court. Et n'ay peu encores

descouvrir, Sire, si, en leurs fréquentes et longues tenues de

conseil, ilz ont rien ordonné contre ce qu'ilz avoient dellibéré

auparavant, ny à quoy présentement ilz se résolvent; tant y a que je

supplye très humblement Vostre Majesté de donner tout le meilleur

ordre, qu'elle pourra, aulx portz et places qui regardent

l'Angleterre; car, là où auparavant je n'entendoys, de toutes partz,

icy, que bonnes parolles de paix avecques la France, maintenant l'on

m'en rapporte, à toute heure, de bien contrayres. Et je sçay bien que

ceulx cy n'ont faute d'inclination à la cause des eslevez, et si, sont

si picqués de l'exécution de ces deux gentilshommes, et de la

détention des aultres trois seigneurs, croyant fermement que cella a

esté conduict par la menée du party, qu'ilz estiment estre leur

adversayre, que je ne fay doubte que Vostre Majesté n'ayt à sentir, ou

ouvertement, ou soubz main, de la contradiction, de ce royaulme, avant

la fin de l'esté; bien que je m'y opposeray le plus qu'il me sera

possible.

Et suyvant ce qu'il vous a pleu me commander, Sire, que je advertisse

les gouverneurs, mes voysins, de ce que je pourrois descouvrir qui

leur importeroit, j'ay desjà escript, de ma main, à Mr de Calliac une

entreprinse qu'on avoit sur Bolloigne, laquelle a esté offerte au

prince d'Orange, qui, sellon qu'on m'a dict, l'a refuzée; et depuis,

celluy, qui l'a mené, a esté icy, et a parlé à ceulx de ce conseil.

Aussy a parlé à eulx ung, qu'on nomme Lelua, homme de peu d'apparance

et de petite qualité, qui dit estre envoyé de la part du Prince de

Condé, pour encourager à la guerre les françoys qui sont par deçà, et

les assurer que, dans le prochain moys de juillet, il sera avec une

armée bien près de Paris.

Et le comte de Montgommery a escript, de son costé, en ceste court,

conformément à ce que m'avez mandé de luy, qu'il estoit sorty de St

Lo; mais dict que c'est avec trois centz chevaulx, et ce, à deux fins:

l'une, pour soulager les vivres et monitions de la place, et l'autre

pour assembler des forces, affin d'aller lever Mr de Matignon de

devant le dict St Lo, ainsy qu'il l'a levé, luy, de devant Valoignes;

mais aulcuns présument qu'il l'a faict pour ne se vouloir enfermer, et

pour munir, le mieulx qu'il pourra, Quarantan, qui est ung lieu sur la

mer, affin de s'en pouvoir rettirer quand il voudra. Et cependant il

sollicite avec très grande instance ceulx qui ont, icy, affection à

son entreprinse, de l'aller trouver bientost, ou bien de luy envoyer

ung bien prompt secours, dont j'entendz que le jeune La Moyssonnyère,

qui se faict nommer le cappitaine Mondurant, s'est desjà secrettement

appresté, avec soixante ou quatre vingts françoys, pour s'y acheminer,

à la file.

Et d'ailleurs j'ay aulcunement suspect cest armement des Angloys,

parce que aulcuns des parans et amys du dict Montgommery vont dessus:

ce qui me faict, de rechef, suplier très humblement Vostre Majesté de

fère réytérer, tout le long de la coste, l'advertissement de s'y tenir

sur ses gardes, et envoyer ung peu de renfort de gens de guerre

partout; bien qu'à dire vray, Sire, ceste princesse ne m'a encores

faict démonstration, ny déclaration aulcune, que je puisse ny doibve

sinon interpréter en très bonne part; car m'ayant assigné l'audience à

jeudi dernier, et se trouvant, d'avanture, pressée de beaucoup

d'aultres affères, elle me dépescha ung de ses valletz de chambre pour

me pryer que je voulusse avoyr pacience jusques au deuxiesme jour

ensuyvant; mais, comme le messager me fallit, j'arrivay lorsqu'elle

n'y pensoit pas. Néantmoins elle ne voulut que je m'en retournasse

sans la voyr, dont supercéda ses aultres affères, et m'ouyt fort

volontiers.

A laquelle je récitay, par le menu, la teneur des deux dépesches de

Vostre Majesté, du IIe et IIIe du présent, sur lesquelles je confesse

librement qu'elle monstra de ne rester guyères contente, ny de

l'exécution des deux premiers, ny de la prison des deux seconds; mais

elle fit bien une grande allégresse de l'amandement qu'aviez senty en

vostre mal, et de l'espérance qu'aviez de vostre prochaine et

parfaicte guérison, pour laquelle elle vous prioit de croyre qu'elle

faysoit continuelles prières à Dieu, aussy dévotement comme pour la

conservation de sa propre vye.

Et s'est mise à discourir qu'elle creignoit bien fort que, par les

aguetz et artiffices d'aulcuns, qui avoient faict de grands dessings

sur vostre malladye, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, ne vous

layssissiés conduyre à jouer vous mesmes, contre vostre propre repos,

et seureté, ces divers roolles qu'aviez commancé en vostre mayson, car

elle le conjecturoit ainsy sur aulcunes dilligences, qu'on luy avoit

mandé, qui s'estoient faictes en Allemaigne, et qu'elle desireroit, de

bon cueur, pouvoir estre quelques heures près de Voz Majestez, pour

vous dire librement ce que, possible, vous ne sçavez, ny nul vous

l'ozoit dire; et que, d'une chose avoit elle à se plaindre grandement

de vous deux, touchant l'exécution de La Molle, et en faysoit plus de

tort à la Royne que non pas à vous, car, principallement, elle s'en

estoit addressée à elle pour la prier qu'elle voulût considérer, en

cella, l'honneur de son filz, lequel elle luy proposoit pour mary;

dont elle pensoit avoyr aulmoins impétré que, quand le procès seroit

parachevé, la communicquation luy en seroit sommayrement faicte,

premier que de passer à l'exécution, ainsy que son ambassadeur le luy

avoit escript; et la lettre, que je luy avoys faicte voyr, de la

Royne, sembloit parler en ce sens; mais que toutes ses prières et

remonstrances n'avoient peu gaigner une heure de temps en cella, dont

elle voyoit bien que son crédit devers Voz Majestez estoit par trop

petit; et néantmoins qu'elle n'attandoit sinon une pareille

précipitation de jugement contre les aultres deux prisonniers, par la

dilligence de leurs adversayres, qui vous vouloient fère ruyner ce

party, affin que le leur se trouvât seul, et supérieur, et nullement

contredict en vostre royaulme; ce qu'elle n'estimoit estre la seureté

de Voz Majestez.

Néantmoins, puisque, ny ce qu'elle vous pourroit donner de conseil, ny

de consolation, ny d'assistance, en voz présentz affères, pouvoit

estre bien prins, ny tenu en grand compte, elle s'en déporteroit, et

recourroit à prier Dieu pour vous, qu'il voulût bien conduyre voz

affères, et donner à elle le sens de conduyre bien les siens par deçà

la mer, adjouxtant plusieurs aultres choses en termes fort exprès,

tant des personnes que des évènementz passés, et de ceulx qu'elle

crainct à l'advenir; et avec tant d'apparance d'affection que j'ay

esté contrainct de luy réplicquer:

Que je la supplioys de se souvenir que, en toutes grandes et

excellantes qualités de bonne seur, elle estoit germayne de Vostre

Majesté, et, comme telle, il falloit qu'elle jugeât ceste matière

d'estat, et non sellon le discours de ces passionnez, que je

cognoissois bien, qui avoient parlé à elle; et qu'elle debvoit penser

de ne pouvoir avoyr amityé en France qui luy sceût estre utile, ny

inimityé qui luy peût estre dommageable, que aultant qu'elle se feroit

proprement amye ou ennemye de Vostre Majesté, et non de quel qui fût

de voz subjectz; et que je ne voulois rien dire contre le comte de

Couconnas et La Molle, qu'aultant que Vostre Majesté m'en avoit

escript, suyvant leur condempnation par arrest de vostre parlement, ny

de MMrs les mareschaulx de Montmorency et de Cossé, sinon qu'ilz

avoient esté tenus, jusques icy, pour fort honnorables, fort prudentz

et fort loyaulx conseillers et subjectz; desquelz néantmoins la

réputation, sur l'examen de leurs faictz, ne pourroit estre aultre que

celle que vous en aurez; et que je la supplioys qu'en lieu de se

courroucer, elle se voulût condouloyr, avecques vous, de la violence

qu'elle jugeoit bien que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère,

aviez souffert en vous mesmes, premier que de la fère à ces deux

personnages, lorsqu'aviés esté contrainct de mettre la main sur eulx;

et que vous en souffriés encores plus, à ceste heure, en les gardant

en prison, que eulx d'y estre gardés;

Et qu'au reste, de plusieurs grands ennuys, qui vous venoient de ces

accidantz, celluy estoit très grand, que vous vous trouviés contrainct

de différer, pour quelques jours, vostre voyage de Bolloigne; lequel

néantmoins vous proposiés plus fermement que jamays d'accomplir,

aussytost qu'auriés ung peu accommodé voz affères, affin de conduyre

l'entrevue, puisque l'affère n'estoit plus accroché qu'à ceste seule

difficulté: qu'elle peût avoyr agréable la personne, sellon que ne

desiriés rien tant au monde que de vous conjoindre en une perpétuelle

confédération et alliance avec elle et avec sa couronne, par le moyen

de ce mariage;

Et sur ce qu'elle avoit craint que Monseigneur le Duc fût en maulvaise

intelligence avec Voz Majestez, auquel cas, elle disoit de ne pouvoir

jamays plus avoyr si bonne opinion de luy comme auparavant, que

j'avoys commandement de luy respondre, encores une foys, ce que la

Royne Mère en avoit respondu à son ambassadeur, et ce que je avoys eu

charge de luy en dire, icy, à elle: que vous l'aviez trouvé si

esloigné de cella, et avoyr l'inclination si droicte et si vertueuse,

à tout ce qui estoit de son debvoir vers Dieu et Vostre Majesté, et

vers la Royne, sa mère, que toutz deux n'y pouviés desirer rien de

plus, ny de mieulx, pour vostre parfaict contantement; et luy aviez

trouvé ung desir qui tendoit tant à acquérir honneur, avec dignité et

réputation, sans blasme, que vous pouviés dire qu'il avoit le cueur

aultant généreulx et royal que prince qui fût au monde.

Elle m'a respondu que je me gardasse bien d'avoyr si maulvayse opinion

d'elle, qu'elle eût emprunpté ce qu'elle m'avoit dict du discours de

pas ung des siens; ains qu'elle l'avoit prins de la vraye bonne

affection qu'elle portoit à Vostre Majesté, et qu'elle prioit Dieu

qu'elle eût veu plus de mal en ces accidantz, que vous n'en y eussiés,

puis après ce, trouvé; et que, de vostre voyage, de Bolloigne, elle

pouvoit bien présumer que les ennemys du propos, lesquelz vous

sçavoient bien tirer ailleurs, vous pourroient bien divertyr d'y

venir, mais qu'elle remettoit cella à Dieu; seulement me vouloit dire,

et me l'a dict en riant, qu'elle estoit d'assez bon lieu pour avoyr

ung prince libre à mary, et qu'elle n'en vouloit poinct de pire

condicion.

Et ainsy, après plusieurs devis, dont les aulcuns ont esté proférés

d'affection, et les aultres ont esté assez gracieulx, je me suis, pour

ceste foys, licencié d'elle.

Et sur ce, etc. Ce XVIe jour de may 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 58 / 273 题