Sire, suyvant ce que je vous ay mandé, par le postille de ma
précédente, du dernier du passé, que ceste princesse avoit dellibéré
d'envoyer ung gentilhomme devers Vostre Majesté, elle, premier que de
le dépescher, a bien voulu m'en parler, et m'a envoyé prier que je la
vînse trouver à Grenvich; auquel lieu, après aulcunes parolles de la
diverse façon de ceste audience, en laquelle elle se trouvoit
requérante, au lieu que j'avoys accoustumé tousjours de requérir, elle
m'a dict:
Qu'ayant considéré la diversité des choses qu'on mandoit de France,
elle avoit escript à son ambassadeur qu'il fît dilligence de sçavoyr,
le plus près qu'il pourroit, le vray estat d'icelles, affin qu'elle
peût uzer, là dessus, vers Vostre Majesté, du debvoir, en quoy vostre
commune confédération, et vostre mutuelle amityé, l'obligeoit; et
qu'il luy avoit freschement escript qu'il avoit eu deux audiences de
Voz Majestez Très Chrestiennes, et qu'encor que ne fussiés bien guéry
de la fiebvre quarte, que néantmoins vous n'aviez layssé de bien fort
bénignement l'ouyr, et pareillement la Royne, vostre mère, l'avoit
escouté, aultant qu'il avoit voulu, et luy avoit amplement respondu;
et que, de là et d'aulcuns aultres advertissementz, qu'on luy avoit
donné, d'ailleurs, il l'avoit maintenant esclarcye, le plus qu'il
avoit peu, comme le tout alloit, dont estimoit toucher maintenant à
elle de vous envoyer visiter sur trois occasions:
L'une, de vostre malladye, pour vous tesmoigner combien elle en avoit
de déplaysir, et combien, de bon cueur, elle desiroit vostre santé;
l'autre, sur les troubles de vostre royaulme, pour vous offrir ce
qu'estimeriés qu'elle peût fère pour la conservation de vostre
authorité, car elle seroit preste de vous y assister de toute sa
puissance; et la troysiesme, pour se condouloir de ceste plus privée
et domesticque calamité du souspeçon, qu'on vous avoit donné, de
Monseigneur le Duc, vostre frère;
Et que, sur ceste dernière, elle me vouloit dire librement que, si, en
nulle des deux entreprinses, de St Germain, ny du boys de Vincennes,
ny en nulle aultre occasion du monde, Mon dict Seigneur se trouvoit,
peu ny prou, coupable vers la personne ny l'estat de Vostre Majesté,
qu'elle protestoit de ne le voyr jamays, car elle n'avoit d'amityé
avecques luy, qu'aultant que Vous mesmes et la Royne, vostre mère, y
en aviez voulu mettre; et n'y en pouvoit jamays avoyr d'aultre que
celle que vous y establiriés, parce qu'elle faysoit principalement
estat de la vostre. Néantmoins, si les choses alloient ainsy, comme
aulcuns disoient, que Mon dict Seigneur eût esté adverty, par des
siens, de prendre garde à luy, parce qu'on vouloit attempter à sa
personne, et que, sur cella, il eût pensé de se retirer en quelque
lieu pour, de là en hors, fère entendre son faict à Vostre Majesté, et
à là Royne, vostre mère; et que, pour ceste occasion seulement, vous
fussiés entré en quelque deffiance de luy, qu'elle estimoit que, pour
chose si légière, Vostre Majesté luy debvoit avoyr espargné l'escorne
et l'escandalle de mettre en doubte qu'il ne vous ayt tousjours esté
très fidelle et très obéyssant frère et subject; et qu'elle vouloit
encores passer oultre, de tant que Vous et la Royne, vostre mère,
l'aviez tant honnorée que de la rechercher d'alliance pour luy, et que
luy mesmes s'estoit offert à elle, bien qu'ilz ne fussent, ny,
possible, seroient jamais l'ung à l'autre; néantmoins y ayant, elle,
faict desjà quelque responce, si, d'avanture, aulcuns particulliers
s'estoient cependant ingérés de mener une si pernicieuse trame que de
vous avoir faict mettre la main sur luy, en deffaveur du dict propos,
et pour l'interrompre, qu'elle estimoit toucher, par trop, à son
honneur, de s'en ressentir contre eulx, en toutes les façons qu'elle
pourroit, et qu'indubitablement elle se mettroit en son debvoir de le
fère; et que ces trois occasions l'avoient faicte résoudre de vous
envoyer promptement le cappitaine Leython, espérant qu'auriés
agréable, et prendriés de bonne part sa bonne et saincte intention;
laquelle ne tendoit qu'à vostre honneur, et à l'honneur des vostres,
et à vostre repos.
Je luy ay respondu que je ne pouvois sinon beaucoup louer, et la
remercyer infinyement du propos qu'elle me venoit de tenir, voyant la
grande considération, qu'elle y avoit, de la santé de Vostre Majesté,
du repos de vostre royaulme, et de l'union de Mon dict Seigneur le Duc
à vostre parfaicte intelligence; et que sa légation là dessus ne
pourroit estre sinon très honnorable pour, elle, et convenable au
besoing qu'aviez d'estre, en ce temps, visité, conseillé et assisté
des princes de vostre alliance; et que, pour le regard du dernier
poinct, je luy avoys faict voyr ce que Mon dict Seigneur le Duc
m'avoit luy mesme escript, du Xe du passé, comme il n'avoit eu, ny
n'auroit jamays, aultre volonté que de se conformer, en tout et par
tout, à la vostre; et que je la supplioys de ne vouloir penser
aultrement de luy qu'ainsy que Vostre Majesté et la Royne, vostre
mère, en avoient respondu à son ambassadeur; et que, si elle vouloit
avoyr pacience de dépescher le dict cappitaine Leython, jusques à ce
que j'eusse receu lettres de Vostre Majesté, je l'informerois si
clèrement de la vérité de ce qui en estoit, qu'elle le pourroit, puis
après, fère partir avec plus de fondement.
Elle m'a réplicqué que les advertissementz, qu'elle avoit, n'estoient
légiers, ny vains, et que pourtant elle ne vouloit plus temporiser là
dessus, et si, vouloit que le dict Leython fût plus tost par dellà,
qu'on ne sceût qu'elle le vous eût dépesché.
J'ay adjouxté que je la supplioys donc de deux choses: c'est que je le
peusse accompaigner d'ung mien gentilhomme, pour le fère traicter et
bien recevoyr partout, et qu'elle le voulût adresser seulement à Voz
Majestez, et le charger de ne fère, ny dire, ny uzer, en ce temps,
sinon ainsi que luy ordonneriez.
Elle m'a respondu qu'elle m'accordoit volontiers ce dernier, et mesmes
de ne voyr poinct Mon dict Seigneur le Duc; s'il ne vous playsoit,
mais qu'au reste il n'estoit poinct besoing de tant de traictement au
dict Leython, et qu'elle vouloit qu'il y allât fort secrettement. Et
puis a adjouxté certaynes plainctes d'aulcuns de leurs navyres
marchandz, qui ont esté nouvellement assallis par des françoys, et du
peu de justice qu'on leur administroit en France; ce qui animoit les
Angloys de s'en vouloir revencher.
A quoy je n'ay esté court de luy bien respondre que ceulx, qui
faysoient l'injure et la violence, se pleignoient. Dont, Sire, ayant
considéré le langage et les contenances de la dicte Dame, l'altération
en quoy son ambassadeur, qui est par dellà, semble l'avoyr mise,
l'estroite négociation que le Sr de Montleroy, venant de Ollande, a eu
avec aulcuns de son conseil, premier que de se rembarquer pour la
Rochelle, et l'advancement qui se met en l'accord des Pays Bas, je
suis tombé en de nouvelles souspeçons; lesquelles il vous plerra
entendre du Sr de Sabran, présent porteur, qui, pour en éviter encores
de plus grandes, je l'ay bien voulu joindre au voyage du dict
cappitaine Leython. Et sur ce, etc. Ce IIIe jour de may 1574.