AU ROY.

Sire, j'ay esté, le XXe de ce moys, donner les bonnes pasques à la

Royne d'Angleterre, et luy ay dict que j'avoys expressément différé,

cinq ou six jours, de venir fère ce debvoir vers elle, pour attendre

qu'il m'arryvât quelque dépesche de France; car Vostre Majesté n'avoit

accoustumé, ny la Royne, vostre mère, ny pareillement Monseigneur le

Duc, d'estre tant longtemps sans me mander de voz nouvelles, affin

d'en fère tousjours part à la dicte Dame, ny sans me commander de vous

escripre souvant des siennes. Dont il pouvoit bien estre qu'il y eût

quelque chose de ce trouble qu'on publioit de vostre court, qui vous

retardoit ainsy; mais que je la supplioys bien de ne croyre que le

tout fût vray, car il se cognoissoit facillement que la pluspart de ce

qu'on en avoit escript estoit plus recueilly de la paillasse que prins

du cabinet; et que n'ayant de quoy traicter maintenant avec elle sur

des lettres fresches, je luy racompterois ce que me commandiés par voz

précédentes, du XXIIIe du passé: c'est que vous desiriés qu'elle ne

voulût interpréter, sinon à bien, qu'au partir de Saint Germain vous

n'eussiés prins le chemin de Picardye, comme vous luy aviez promis de

le fère, Car aviés esté contrainct de retourner vers Paris, pour

pourvoir aux affères qui vous estoient survenus; dont la supplyois

qu'elle vous voulût ung peu proroger le temps de l'entrevue, avec

promesse que vous la luy viendriés accomplyr, en la façon qu'elle la

vous accordoit, à la première sallie que feriés des environs de Paris,

après qu'auriés restably la paciffication de vostre royaulme. Et

cependant vous vouliés seulement impétrer d'elle que Mon dict Seigneur

le Duc peût mener quelques seigneurs et gentilshommes, non en grand

nombre, mais de bonne qualité, quand il passeroit de deçà, affin de

pouvoir plus honnorablement comparoir en sa présence.

Elle m'a respondu qu'elle me remercyoit infinyement des bonnes pasques

que j'estois venu luy donner, lesquelles luy seroient ung passage à

plus d'heur, puisque je le luy souhaytois, et qu'elle regrettoit, du

plus profond de son âme, que les vostres ne vous eussent esté ainsy

joyeuses et pleynes de repos comme elle les vous desiroit, et qu'elle

n'avoit peu contenir ses larmes, au récit, de ce qu'on luy avoit

escript, du trouble que vous aviés en voz affères publicques de vostre

royaulme, et aulx privés de vostre mayson; et que, sellon l'exemple,

non trop vieulx, mais bien fort calamiteux, qu'elle avoit en ses

cronicques, de la ruyne d'aulcuns roys et des frères des roys

d'Angleterre, ses prédécesseurs, par la division, en quoy aulcuns

ambicieux subjectz, et pleins de passion, les avoient entretenus,

lesquels en avoient esté eulx mesmes les premiers ruynés, elle vous

supplyoit, de tout son cueur, Sire, que voulussiés procéder sagement,

et par les prudentz advis de la Royne, vostre mère, et par meure

dellibération du conseil, sans aulcune perturbation d'esprit, à

l'examen de cest affère; et que, de vous proroger l'entrevue, elle ne

le vous voudroit pas refuzer; mais pensoit que les choses se

trouveroient changées, et qu'elle n'avoit garde de recevoyr vers elle

ce que vous jugeriés digne d'estre banny de vous.

Je luy ay réplicqué qu'elle se pouvoit promectre d'avoir aultres

nouvelles, et trop meilleures, par la procheyne dépesche qui viendroit

de Vostre Majesté, que celles qu'on luy avoit escriptes; et, comment

qu'il en fût, que je sçavoys bien que vous luy feriés part de la vraye

vérité du tout. Et ay adjouxté qu'elle voyoit bien comme il playsoit à

Dieu de vous succiter beaucoup d'affères, par la présumption et trop

grande licence d'aulcuns de voz subjectz, dont aviez besoing, plus

que jamays, d'estre consolé et assisté des princes de vostre alliance;

et que je la supplioys de ne vous vouloir maintenant deffalir, sellon

que, en telles grandes occasions, les bonnes et royalles, et

généreuses amityés, comme estoit la sienne, se sçavoient bien

monstrer; et qu'elle vous fît sentir, à bon esciant, qu'il ne vous

failloit recourir, pour tous ces accidantz, à nulle meilleure ny plus

certeyne confédération que celle qu'elle vous avoit jurée, affin que,

vous tenant ferme à icelle, vous n'eussiés occasion de vous unir, ny

vous obliger, à nul aultre nouveau party;

Et que j'avoys ung extrême regret que le comte de Montgommery eût

ainsy entreprins d'aller, de l'isle de Gersey, qui estoit à elle,

surprendre une de voz places en Normandye, sans considérer le tort

qu'il succitoit à la ligue d'entre Voz Majestez, et l'interromption

qu'il mettoit au commerce de voz deux royaulmes, et le préjudice qu'il

faysoit au bon propos du mariage. Dont je l'avoys desjà supplyée que,

pour tesmoigner du déplaysir qu'elle en avoit, elle luy voulût mander

de se départir de son entreprinse, et réparer sa faulte, ou

qu'aultrement elle vous mettroit sa femme et ses enfantz entre voz

mains; et qu'il y avoit deux personnages, de bonne qualité, en

Normandye, qui m'avoient escript que, par aulcuns propos du dict de

Montgommery, et aultres divers argumentz, il y avoit grande apparance

que la dicte Dame eût sceu et tenu la main à l'entreprinse du dict de

Montgommery, et davantage qu'elle eût adhéré à ceulx qui, peu

auparavant, avoient atiltré leur rendez vous près de St Germain, pour

surpendre Vostre Majesté.

Sur quoy, je l'assurois de vous avoyr escript, Sire, que, si rien de

semblable vous estoit rapporté, que je vous supplioys très humblement

de ne le croyre, car je me voulois soubmettre à telle punition de

mort, qu'il vous plerroit me condampner, qu'elle ny ceulx de son

conseil n'avoient esté consentz ny sçavantz de l'une ny de l'autre

entreprinse, cognoissant qu'elle avoit le cueur si royal et la

conscience si bonne, et avoit en si grande recommandation sa parolle,

son honneur et la droicture, qu'elle ne voudroit, pour chose du monde,

avoyr faulcé les promesses et les serrementz de vostre dernier

traicté, ny vous avoyr rendu, en eschange de la grande amityé que luy

portiés, et du pourchas que fesiés de son alliance, ung tel trêt

d'ingrate et d'ennemye princesse, oultre que les mutuelles lettres,

qu'aviez de la main l'ung de l'aultre, vous debvoient assurer de

toutes semblables souspeçons d'entre vous; et qu'elle jugoit assez que

ceste reprinse d'armes de voz subjectz estoit si inicque qu'elle ne

méritoit d'estre favorizée, ains d'estre mortellement poursuivye de

toutz les honnorables princes du monde, sellon que je la supplioys de

considérer qu'il ne pouvoit estre rien de plus injuste que de ne

vouloir avoyr esgard que Vostre Majesté, ayant ung royaulme composé de

beaucoup de grandz princes et seigneurs, et de beaucoup de noblesse,

et d'ung grand nombre de prélatz et gentz d'église, et de plusieurs

bonnes et puissantes villes, de sept ou huict parlementz, et d'une

infinité de subjectz toutz catholicques, lesquelz ne falloit doubter

que n'eussent en grande révérance l'église romaine, s'ilz voyoient

qu'advantagissiez par trop les Protestantz, il n'y eût danger qu'ilz

prînssent ung party tout contrayre à celle naturelle affection et vray

amour qu'ilz vous portoient. Dont falloit qu'ilz se contentassent de

ce que bonnement pouviez fère pour eulx, sans mettre vostre estat en

danger; et que, s'ilz n'eussent aulmoins fondé leur reprinse d'armes,

sinon sur l'instance d'estre mieulx accomodez de l'exercice de leur

religion, sellon que, par le dernier édict de la Rochelle, il ne leur

y estoit assez suffizamment pourveu, bien que, pour nulle occasion du

monde, les subjectz doibvent jamays recourir aulx armes en l'endroict

de leur prince, si seroient ilz encores plus tolérables que de

collorer leur grand meffaict, par ung aultre plus grand, de calompnier

vostre réputation, qu'ayez voulu, contre votre parolle, surprendre la

Rochelle, et décrété une généralle exécution contre eux; chose que la

dicte Dame pouvoit juger, par les aultres occasions et grandz

empeschementz où vous estiés lors occupé, tant de vostre malladye que

de l'expédition du Roy de Pouloigne, vostre frère, et de son passage

par l'Allemaigne, et de l'avoyr franchement commis à la foy des

Protestantz, et vous estre quasy du tout désarmé, là où ilz

demeuroient avec une puissante armée en Languedoc, et d'avoyr approuvé

l'exécution que ceulx de la Rochelle avoient faicte contre ceulx

qu'ilz accusoient de la conspiration, bien qu'ilz s'en soient purgez à

leur mort, et l'ayent prinse à leur dampnation au cas qu'il fût vray,

et d'avoyr, en mesme temps, poursuivy, avec plus d'affection que

jamays, le propos du mariage d'entre elle et Monseigneur le Duc,

combien leur prétexte avoit peu d'apparance de vérité:

Et que pourtant je la supplioys qu'elle me voulût accorder quatre

choses; esquelles le droict et l'honnesteté l'obligoyent vers Vostre

Majesté: l'une estoit de vous assurer, avec effect, de la confirmation

et entretènement de la ligue que vous aviez avec elle, affin que

n'eussiez occasion d'en chercher de nouvelle ailleurs; l'aultre,

qu'elle vous offrît l'assistance, en quoy la dicte ligue l'obligoit

vers vous, et la dényât du tout aulx eslevez, de sorte qu'en nulle

façon du monde, ny ouverte, ny dissimulée, ilz ne peussent tirer

aulcun secours d'elle ny de son royaulme; la tierce estoit de faire

despartir le comte de Montgommery de son entreprinse, ou bien remettre

sa femme et ses enfantz entre voz mains, et qu'à cest effect elle fît

arrester sa famille; et la quatriesme, qu'elle voulût ainsy juger de

Vostre Majesté, comme d'ung prince qui vouloit bien traicter toutz ses

subjectz, et accommoder, avec toute seureté, en l'exercice de leur

nouvelle religyon, ceulx qui en estoient, aultant que, sans altérer

l'estat de vostre couronne, vous le pourriez fère.

Qui a esté ung propos, Sire, que, sur aulcuns advis qu'on m'a donnés,

de bonne part, j'ay estimé estre nécessayre que je tînse à la dicte

Dame.

Et elle m'a respondu qu'elle réputoit à ung très bon office que je

vous eusse ainsy escript à la descharge d'elle et de ses conseillers,

et qu'elle appeloit Dieu à tesmoing, et le prioit de fère tomber sur

elle la punition de mort, à quoy je m'estois soubmis vers vous, au cas

qu'elle ny eulx eussent eu aulcune participation aulx entreprinses de

voz eslevez, et que les choses que je luy demandois estoient si

raysonnables qu'elle n'en vouloit refuzer pas une; mesmes elle avoit

pensé de vous envoyer ung gentilhomme pour les vous offrir; ou bien,

encores mieulx que cella: tant y a qu'elle considéroit de ne se

debvoir trop ingérer en ceste cause, laquelle sembloit aulcunement

appartenir à sa religyon, de peur que, possible, vous eussiés son

office plus suspect que agréable, néantmoins qu'elle vous prioit, de

tout son cueur, d'adviser qu'est ce qu'il vous plerroit qu'elle fît

pour vous, en la présente occasion de voz affères, et qu'elle vous

promectoit devant Dieu que, droictement et de bonne affection, elle

s'y employeroit.

Et, sur ce, m'a renvoyé aulx seigneurs de son conseil, en l'assemblée

desquelz j'ay proposé les mesmes choses que j'avoys faict à elle. Et

eulx, après aulcunes excuses de l'occasion que les eslevez avoient de

souspeçonner le danger de leurs vyes et de leur religyon, m'ont

protesté, avec grands sèrementz, d'estre innocentz de toutes leurs

entreprinses, et que, non seulement ilz estoient marris, mais qu'ilz

déploroient la désolation de vostre royaulme, et que, pour le bien de

leur Mestresse et de sa couronne, ilz voudroient éviter, de tout leur

pouvoir, la diminution de vostre grandeur; dont, en ce qu'ilz auroient

moyen de la relever et conserver, ilz seroient prestz de s'y employer

très volontiers, en la façon que leur Mestresse le leur commanderoit.

Et m'estant, le jour après, arryvée la petite dépesche, que Vostre

Majesté m'a faicte, du Xe du présent, laquelle a esté onze jours en

chemin, je n'ay eu, par icelle, que adjouxter à ma précédente

négociation, ny de quoy leur respondre rien de plus certain sur les

particullaritez dont ils m'interrogeoient, que auparavant. Dont j'ay

advisé de ne retourner vers elle jusques à la venue de mon secrettère,

mais bien leur ay envoyé comunicquer la plus petite des deux lettres

de Vostre Majesté, et celle de Monseigneur le Duc, affin qu'ilz

vissent que les choses n'alloient de la façon qu'on les leur avoit

escriptes. Sur ce, etc.

Ce XXIVe jour d'apvril 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 48 / 273 题