A LA ROYNE.

Madame, oultre ce que je mande en la lettre du Roy, des propos de

milord trésorier et de Mr Walsingam, icelluy Walsingam a adjouxté

davantage qu'il supplioit Vostre Majesté vous souvenir de ce qu'il

vous avoit quelques foys dict, quand il estoit en France, qu'il vous

failloit réputer vostre poursuyte, touchant le mariage de la Royne, sa

Maistresse, comme l'expugnation d'une forte place, où y auroit de la

résistance et de la difficulté beaucoup, ainsy qu'il avoit bien

trouvé, estant icy, qu'il estoit fort malaysé de conduyre la dicte

Dame au poinct d'une ferme résolution de se maryer, et de l'y fère

persévérer; et n'estoit moindre la contradiction de recevoir ung

prince estranger en ce royaulme: toutesfoys plusieurs poinctz estoient

desjà vuydés là dessus qui rendoient, à présent, la matière plus

facille; et quand bien Monseigneur le Duc, enfin, ne pourroit venir à

bout d'une si haulte entreprinse, comme d'emporter la dicte Dame et ce

royaulme, qu'il ne s'en debvoit pourtant donner aulcune honte, non

plus que si l'on n'avoit pas prins la place forte qu'on auroit

assiégée, pourveu qu'on y eût bien faict son debvoir; et qu'icelluy de

Walsingam, voyant les deux principaulx et aulcuns aultres conseillers

de la dicte Dame marcher de très bon pied en cest affère, et y avoyr

ung très grand desir, il n'en vouloit avoyr ny moins de desir, ny

moins d'espérance, que eulx; bien qu'il me vouloit dire, tout

franchement, que, à son advis, ny les ungs ny les aultres ne s'en

pouvoient encores promettre l'yssue telle, ny si assurée, comme ilz la

desireroient.

De quoy, Madame, il se peut facillement comprendre qu'il y cognoit

encores des doubtes, lesquelz ne permettent qu'il puisse voyr bien

cler dans le fondz de l'affère. Dont estant encores à moy, qui suis

estrangyer, plus difficile d'y pénétrer, je suis contrainct d'en

demeurer en ung incertain sur le simple recueil, que je puis fère, de

la substance et des conjectures des parolles et des démonstrations de

la dicte Dame, et de ses dicts conseillers, comme je les vous ay desjà

escriptes et mandées, par le menu; et de supplier là dessus Voz

Majestez de prendre, de vous mesmes, et avec l'advis de vostre prudent

conseil, la résolution que jugerés meilleure et plus honnorable pour

Mon dict Seigneur, vostre filz. Et sur ce, etc.

Ce XXe jour de febvrier 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 26 / 273 题