AU ROY.

Sire, quand la Royne d'Angleterre est partie d'Aptomcourt, pour aller

en la mayson du comte de Lincoln, ainsy que je le vous ay mandé par

mes précédantes, milord trésorier ne l'a point suivye, ains s'en est

retorné reposer en sa mayson de ceste ville, pour achever de se bien

guérir, et pour confirmer sa santé, et Mr Walsingam, avecques luy;

avec lesquels deux j'ay continué de négocier, aultant que j'ay peu,

l'advancement du propos de Monseigneur le Duc. Et le dict grand

trésorier m'a faict sçavoyr comme, le jour après que je fûs party

d'avec la dicte Dame, il parla longuement à elle, sur la forme de la

responce qu'elle m'avoit faicte, et que, sellon aulcunes

considérations qu'elle luy avoit sceu bien déduyre, il jugeoit, veu

l'estat du propos, qu'elle ne me l'eût peu fère meilleure; et

qu'indubitablement elle s'attandoit que Monseigneur le Duc ne

refuzeroit de venir ainsy, en privé, avec quelque honneste et

honnorable, mais petite compagnye, des mieulx choisis de vostre court,

et des siens; et qu'il se pouvoit assurer qu'elle luy feroit tout

l'honneur et bonne chère qu'elle pourroit; et que, si elle n'avoit

affection et bonne espérance du mariage, elle ne consentiroit, pour

chose du monde, que la dicte entrevue se fît, ny en une façon, ny en

une aultre; mais que, pour l'incertitude de l'évènement, elle avoit, à

toutes advantures, estimé estre trop plus expédient de la fère ainsy,

en privé, que non à la descouverte.

Et Mr Walsingam dict que c'est tout le mieulx que la dicte Dame eût

peu fère, en la présente disposition du dict propos, et que, si jamays

l'on avoit remarqué aulcun indice en elle d'y vouloir, à bon escient,

entendre, que c'estoit à présent; et qu'elle se persuadoit que Vostre

Majesté, ny la Royne, vostre mère, ne refuzeriés, ny n'auriés

aulcunement mal agréable, que ceste privée entrevue se fît; et que,

luy, de sa part, espéroit que la présence de Monseigneur le Duc auroit

plus d'effect, à mener l'affère à sa conclusion, que nulle aultre

chose qu'on y peût applicquer, se persuadant qu'il satisferoit à

l'œil de la dicte Dame, ainsy qu'il sçavoit bien qu'elle avoit desjà

les aureilles très satisfaictes de la grande réputation de ses vertus;

et que deux choses seulement retenoient le dict Mr Walsingam en

doubte, l'une que la dicte Dame ne retournât trop facillement, d'elle

mesmes, à la naturelle inclination, qu'elle avoit, de ne se marier

poinct; et l'aultre, que ceulx, qui luy avoient faict passer beaucoup

d'années en ceste opinion, ne la luy temporisassent encores tout

exprès, pour enfin ne luy en laysser poinct prendre de meilleure, et

que c'estoit ce qui l'engardoit de ne s'ozer entremettre, sinon par

mesure, au dict affère. Auquel néantmoins, quand il viendroit à son

tour, il vous supplioit, Sire, et la Royne, vostre mère, de croyre

qu'il ne faudroit de s'y employer fermement et en homme de bien, comme

en chose qu'il réputoit utille et très honnorable à sa Maystresse, et

qu'il cognoissoit nécessayre à ces deux royaulmes.

Et c'est la substance de tout ce qui s'est peu tirer de la dernière

négociation d'avec les dicts deux personnages; qui pourra, possible,

après mes précédantes dépesches, assés servir de responce aulx poinctz

de celle de Vostre Majesté, du Ve du présent, que je viens maintenant

de recevoir, aulmoins jusques à ce que j'aye, de rechef, veu ceste

princesse, ou bien que m'ayés mandé d'aultres plus expresses nouvelles

là dessus.

La dicte Dame et ceulx de son conseil sont rentrés en quelque peu de

bonne espérance des choses d'Irlande, sur ce que le comte d'Essex a

escript qu'il s'estoit retiré, le mieulx qu'il avoit peu, du destroict

où l'on l'avoit enfermé; et que aulcuns, des principaulx du pays, luy

avoient mandé qu'ilz seroient prestz de se soubmettre à la dicte

Dame, si elle les vouloit tenir et traicter comme bons subjectz, et

leur laysser paysiblement jouyr de leurs terres, et qu'encores luy

payeroient ilz quelque petit tribut annuel, ainsy qu'il seroit advisé;

mais qu'il ne pouvoit encores assés bien juger s'ils luy avoient faict

tenir ce langage à feincte, ou bien à bon escient. Tant y a que cella

venoit d'aulcuns plus authorizés d'entre eulx; et que le comte de

Quildar, avec Me Gueret son frère, s'employent de grande affection à

réduyre tout le pays en quelque bonne tranquillité, soubz l'obéyssance

de la dicte Dame; néantmoins qu'il estoit bien d'advis qu'elle ne

layssât, pour cella, d'envoyer tousjours les hommes et les provisions,

qu'elle avoit ordonné pour la guerre de dellà, comme, à la vérité,

Sire, ceulx, qui cognoissent bien l'Irlande et les Irlandoys, disent

qu'elle y trouvera plus de difficulté et de résistance que jamays. Sur

ce, etc. Ce XXe jour de febvrier 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 25 / 273 题