AU ROY.

Sire, ayant la Royne d'Angleterre sceu par milord trésorier, lequel,

après estre guéry, est, ces jours icy, retourné à la court, que je ne

me tenois assez bien satisfait de la responce qu'elle m'avoit faicte,

ny de la lettre qu'on m'avoit depuis escripte, elle a baillé charge à

Mr Walsingam, venant en ceste ville, de m'y donner quelque si bonne

interprétation que j'en peusse rester contant; mais, entendant que je

debvois aller retrouver la dicte Dame, il a mieulx aymé que ce fût

d'elle que je la receusse que non pas de luy. Et ainsy, après que j'ay

eu faict part à la dicte Dame de toutes les particullarités de vostre

lettre, du XVIIIe du passé, et mesmement de ce qu'aviés réduy les

princes et seigneurs de vostre conseil à procéder, dorsenavant, d'ung

bon accord aulx choses de vostre service; et du bon ordre qu'aviés

commancé restablyr en vostre royaulme; et de la paciffication

qu'espériés bientost du costé du Languedoc, sellon les bonnes

nouvelles qu'en aviés freschement receues; aussy de celle qui

continuoit vers la Rochelle, et comme l'alarme que s'estoient donnée

ceulx de la ville se trouvoit de peu de fondement, dont ceulx qui y

avoient accouru s'en estoient desjà retournés presque toutz en leurs

maisons; et que néantmoins vous y aviés dépesché Mr de Saint Suplice

pour examiner bien le faict, et y fère droictement observer l'édict;

luy touchant, à ce propos, ce qui s'estoit entendu, qu'on eût traicté

avec elle d'envoyer des forces par dellà, mais que vous n'en aviés

rien creu, comme aussy il n'en estoit besoing, veu l'honnesteté dont

me commandiés luy offrir beaucoup plus grand chose que cella; puis des

remonstrances que son ambassadeur vous avoit faictes pour le commerce

des Angloys en vostre royaulme, et pour y avoyr justice et pour leur y

estre les anciens privilèges restitués, et pour la satisfaction

d'aultres leurs pleinctes du présent, en quoy soubdain vous aviés

commandé fère des dépesches à Roanet et ez aultres endroicts pour y

pourvoir; je suis enfin venu à luy dire que, touchant le propos du

mariage, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur le

Duc, vous estiés infinyement resjouys de deux choses que je vous avois

escriptes: l'une est que Me Randolphe luy eût, par son rapport et par

le pourtraict qu'il luy avoit apporté, donné pleyne satisfaction de ce

qu'elle avoit desiré sçavoyr, du visage et de la disposition de Mon

dict Seigneur, contre les faulx rapports qu'on en avoit faicts;

l'aultre, que, sellon les propos que j'avoys depuis ouys d'elle, et

sellon ceulx que ses deux conseillers m'en avoient tenus, je vous

avois faict espérer qu'elle vous feroit une bonne responce. Dont me

commandiés que je la conjurasse bien fort de la vous vouloir fère

bientost, ainsy bonne et favorable, comme vostre longue attante et

vostre persévérance, et les honnestes satisfactions que vous estiés

tousjours efforcée de luy donner, et la conjoincte et constante bonne

affection de toutz trois vers elle, la vous faisoient justement

mériter.

A quoy elle, monstrant ung singulier plaisir des susdictes

particullarités, lesquelles luy avoient osté les souspeçons, où l'on

l'avoit volue mettre de vostre costé, m'a respondu plusieurs

honnestetés, sellon sa coustume, de la confiance qu'elle prenoit, de

jour en jour, plus grande de vostre amityé, et de la parfaicte

assurance que vous vous deviés donner pour jamays de la sienne. Et

puis, sur le propos de Monseigneur le Duc, m'a dict qu'elle avoit esté

en peyne d'entendre que je n'eusse ainsy bien prins sa responce, comme

elle pensoit me l'avoyr faicte fort bonne, sellon que j'avoys bien

cognu que la perplexité, où l'avoient mise aulcuns, qui avoient

naguyères veu Monseigneur le Duc, (lesquels, pour l'acquit de leur

loyaulté, s'estoient venus descharger vers elle de ce qu'elle m'en

avoit desjà dict), ne portoit pas qu'elle me peût parler plus

ouvertement et plus cordiallement qu'elle avoit faict; car estimoit

toucher à son honneur, premier que Vostre Majesté et la Royne, vostre

mère, azardissiés la venue de Mon dict Seigneur par deçà, qu'elle vous

deût clèrement mander tout ce qu'on luy en proposoit, et ce qu'on luy

en faysoit craindre. Mais, affin que ne prinssiés argument qu'elle

n'eût procédé tousjours fort sincèrement en cest endroict, et qu'elle

ne desirât de bon cueur le mariage, s'il plaisoit à Dieu que eulx deux

se peussent complayre, et que ne tombissiés en aulcune malle

satisfaction d'elle, elle vous avoit bien voulu, de rechef, accorder

l'entrevue, en privé, pour estre néantmoins, premier, bien considéré

de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et entièrement réglé

par l'opinyon que pourriés avoyr que, nonobstant ceste nouvelle

confirmation de rapport, la présence seroit pour donner bon succès au

mariage: car si ne l'aviés telle, comme aussy, si elle ne s'en estoit

réservée une bien bonne espérance vers elle, elle vous supplieroit

fort franchement, et de la plus grande affection de son cueur, que

vous volussiés déporter entièrement de la dicte entrevue, affin de

n'azarder rien de ceste tant bien fondée amityé et confédération, où

elle se retrouvoit maintenant avec Vostre Majesté et avec vostre

royaulme.

Je luy ay, par ma réplicque, si clèrement remonstré le peu de

correspondance que sa responce apportoit à voz honnorables offres, et

aulx honnestes satisfactions que luy aviés données, qu'il sembloit que

mal volontiers, et à regret, elle accordât la dicte entrevue, et

qu'elle eût comme à mespris, et quasy à honte, ce en quoy vous

estimiés l'honnorer et defférer beaucoup à sa grandeur, et que je

m'esbahissois comme elle ne s'appercevoit que c'estoit une imposture,

par trop impudente, que de luy renouveller plus ce faulx rapport, qui

estoit convaincu par le tesmoignage de Randolphe et par le pourtraict,

et encores plus convaincu par l'offre de ce qu'on soubmettoit cella au

jugement que ses propres yeux en pourroient fère; qui luy engagoys ma

vye que, non seulement elle n'y verroit point de deffault, ains

qu'elle y trouveroit tant de perfections qu'elle se repputeroit bien

heureuse d'estre aymée d'un tel prince, et qu'indubitablement elle

viendroit amoureuse de luy. Dont la suppliay qu'elle voulût amander sa

responce, affin que vous en peussiés recevoyr plus de satisfaction.

Elle, soudain, appela les comtes de Lestre et de Sussex et les deux

secrettères, Mrs Smith et Walsingam, pour leur fère entendre mon

instance, sur laquelle, après qu'ilz eurent longuement débattu entre

eulx, je ne peus, de toute leur déduction, tirer rien de mieulx que

devant, parce que desjà elle avoit mandé à son ambassadeur de vous

dire le mesmes que je vous avois escript; sinon, quand au passeport,

qu'elle ne luy avoit donné aulcune charge de vous en parler, mais elle

me confirma, de rechef, qu'aussytost qu'auriés résolu la dicte

entrevue, ainsy en privé, qu'elle ne faudroit de me la fère bailler

très honnorable et bien seur, et qu'au reste elle vous rendoit

beaucoup de mercys de la tant ample satisfaction que luy avés donnée à

ses escrupulles, et de ce que n'en aviés voulu prendre d'elle; qui

vous prioit de croyre, Sire, qu'elle n'avoit presté, ny presteroit

jamays, l'oreille à praticque quelquonque qui se fît jamays contre

vostre estat, et qu'elle estoit très ayse qu'eussiés prins à cueur le

traffic de ses subjects en vostre royaulme, comme elle feroit le

semblable pour les vostres par deçà; et ne sçavoit à quoy il pouvoit

tenir qu'on n'eût desjà conclud ce faict entre les deux pays, comme il

estoit porté par le traicté; et ne vouloit, pour la fin, oublyer de

vous fayre ung très expécial mercyement pour Me Vuarcop son

pensyonnayre, pour lequel elle ne s'estimoit moins gratiffiée, en ce

que feriés pour luy, que si la plaincte touchoit à elle mesmes.

Et, après que je me fus ainsy licencié d'elle, j'entretins longuement

ses conseillers sur ce que vous trouveriés peu de satisfaction en la

responce qu'elle vous avoit ceste foys faicte; mais ilz me dirent

qu'il y avoit des considérations qui la contreignent de protester

ainsy ces choses premier que de passer plus avant, et qu'ilz ne

peuvent encores que fort bien espérer de tout l'affère, me déduysant

plusieurs raysons là dessus: lesquelles, pour estre trop longues, je

les remettray à une aultre foys, pour adjouxter seulement, icy, Sire,

que j'ay baillé à la comtesse de Montgommery les provisions qu'avés

octroyées à son mary, laquelle s'en est resjouye infinyement, et les

luy a envoyées incontinent, à Gerzé, d'où il en fera la responce et le

très humble mercyement à Vostre Majesté. Et sur ce, etc.

Ce IXe jour de febvrier 1574.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 20 / 273 题