Sire, le baron d'Aubigny, de Bourgoigne, est ce gentilhomme que le
grand commandeur de Castille a envoyé devers ceste princesse, lequel
parle assez bien le langage de ce pays, car il a esté nourry page de
la feue Royne Marie d'Angleterre, et est arrivé, le XIIIIe de ce moys,
en ceste ville, et, le troysiesme jour après, il a passé oultre à
Hamptoncourt. Les deux commissayres des Pays Bas, qui estoient
avecques luy, sont encores, derrière, à Donquerque, parce qu'ils n'ont
voulu passer deçà sans ung saufconduict de la dicte Dame, laquelle le
leur dépescha hier; et ilz seront, de brief, icy, pour vacquer
quelques moys à radresser l'entrecours, et accorder les différants des
prinses, s'ils peuvent. Je ne sçay encores comme l'affère leur
succèdera.
Les quatre cappitaynes, qui doibvent aller en Irlande, ont faict la
monstre de leur huict centz hommes, et ont touché deniers. Ilz
s'achemineront dans deux ou trois jours; et j'entends qu'on les haste
ainsy de partir, parce qu'il est venu nouvelles que les Angloys ont
esté, de rechef, bien battus de dellà, et l'ung des filz du milord
Housdon tué, et que le comte d'Essex est asssiégé en ung destroit de
pays, où, s'il n'est secouru dedans ung moys, il sera contrainct de
se rendre; et a mandé que le comte d'Esmond a faict ligue avec trois
aultres comtes du pays, qui dellibèrent de mettre chacun dix mille
hommes en campaigne, à ce prochain printemps, oultre le secours qu'ilz
attandent de Mac O'Nel l'escossoys. Dont ceulx cy se trouvent assés
empeschés comme remédier à cest affère, et mesmement qu'on leur mande
que les Irlandoys, lesquels on disoit que s'enfouyeroient à la
première harquebouzade qu'ilz orroient, se monstrent aultant ou plus
assurés harquebouziers que les Angloys, dont souspeçonnent qu'il y ayt
des françoys et hespaignols parmy eulx, qui les dressent ainsy et qui
les conduysent.
Quand au faict de la Rochelle, ce qu'il vous a pleu, Sire,
dernièrement m'en escripre, a faict que, en ceste court, ny parmy les
Angloys, ny encores parmy voz subjects qui sont icy, l'on n'en parle
plus de la façon qu'on faysoit, et que chascun commance de se proposer
des considérations fort apparantes pour juger que l'entreprinse n'a
esté dressée, ny du sceu ny du commandement de Voz Majestez Très
Chrestiennes. Il est vray que, en l'endroict des ungs, ny en
l'endroict des aultres, parce qu'ilz sont touts assés ombrageux et
deffiants, je ne puis, pour encores, advancer guyères que de les fère
demeurer paysibles, et sans rien mouvoir, jusques à ce qu'ils voyent
comme les choses procèderont, et comme ceulx de Languedoc se
réduyront, et qu'est ce que résultera de ceste assemblée de conseil
que Vostre Majesté tient maintenant à St Germain en Laye, car
monstrent que, jusques allors, ilz ne pourront guyères bien déposer la
crainte et l'espouvantement où ilz sont. Et si, m'a t on, depuis deux
jours, Sire, confirmé cella mesmes, que je vous ay naguyères mandé,
touchant recevoir des forces d'Angleterre en ce quartier de la
Guyenne qui est entre Loyre et Garonne, et susciter là une grande
révolte contre Vostre Majesté. En quoy, encores que je n'espère estre
si endormy, si l'on en venoit à des actes prochains, que je ne vous en
puisse bien advertyr, si vous suppliè je très humblement, Sire, de
faire cepandant sonder, par vos lieutenants et gouverneurs, s'il y a
estincelle aulcune de telle impression ès cueurs de voz subjects au
dict pays; car je confesse que cest advis me vient d'ung endroict,
d'où, d'aultres foys, l'on m'a interpretté les actions de ceulx de la
nouvelle religion en tout aultre sens que je ne l'ay, puis après, peu
vériffier, ny qu'il ne s'est à la fin trouvé.
Tant y a que ceste princesse ne m'a peu dissimuler qu'on n'ayt mis
peyne de luy donner une malle impression de la prinse de ces dix
navyres, qui a esté faicte sur ses subjects, en allant et retournant
de Bourdeaulx, et de ce qu'on luy a dict que, dans la rivyère de
Bourdeaulx, Vostre Majesté faict tenir deux grands navyres de guerre
touts prets, et ung en Brouage, et quatre fort grands à Brest, quelque
autre nombre à St Mallo, cinq au Hâvre de Grâce, sept à Dieppe, et
vingt huict navires bretons, de cent et six vingts tonneaulx chacuns,
à Callays, qui y sont depuis deux moys, et les gens de guerre toutz
prets, en Picardye, pour les embarquer. A quoy, encor que je luy aye
abondamment satisfaict, je sents néantmoins qu'on la veult, par là,
mettre en allarme, affin que, de son costé, elle face aussy armer et
mettre hors aulcuns de ses grands navyres de guerre, comme je ne fay
doubte qu'on ne la conduyse facillement à cella; et que sir Artus
Chambernan et Me Hacquens qui ont esté, ces jours passés, fort
négociants en ceste court, n'obtiennent aussy commission d'armer des
vaisseaulx, vers le Ouest, pour courre ceste mer estroicte, ou pour
estre prets à toutes occasions. A quoy j'auray l'œil le plus ouvert,
que je pourray, pour en advertyr incontinent Vostre Majesté.
Au regard du propos de Monseigneur le Duc, j'attands, d'heure en
heure, Sire, que la dicte Dame me face appeller à Hamptoncourt pour me
bailler sa responce. Et le comte de Lestre m'a promis qu'il sera fort
dilligent et soigneux de luy recorder qu'elle ne me la vueille plus
prolonger; et encores, à toutes advantures, j'envoye le Sr de Vassal
présentement devers luy affin qu'il ne l'oublye. Cepandant j'ay visité
milord de Burgley, à son commancement de guérison, pour conférer de
cest affaire avecques luy, lequel m'a pryé de presser, le plus que je
pourray, icelluy affère, et que, nonobstant qu'il soit contredict de
plusieurs, que je n'en veuille encores mal espérer. Sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour de janvier 1574.