¡vive Cristo! Je pourrais si cela me convenait vous répondre que c'est
du droit du plus fort et la raison serait péremptoire, j'imagine.
--En effet, répondit le voyageur d'une voix railleuse, et c'est, je le
suppose, le seul que vous puissiez invoquer.
--Eh bien, vous vous trompez, mon gentilhomme; je ne l'invoquerai pas,
je vous arrête comme espion et convaincu de haute trahison.
--Allons, vous êtes fou, señor coronel, espion et traître, moi!
--Señor, depuis longtemps déjà le gouvernement du très excellent
seigneur, le président Juárez, a les yeux sur vous; vos démarches ont
été surveillées, on sait pour quel motif vous avez si précipitamment
quitté la Veracruz et dans quel but vous vous rendez à México.
--Je me rends à México pour affaires commerciales et le président le
sait bien, puisque lui-même a signé mon sauf-conduit et que l'escorte
qui m'accompagne m'a gracieusement été donnée par lui, sans qu'il m'ait
été nécessaire de la lui demander.
--Tout cela est vrai, señor; notre magnanime président, qui toujours
répugne aux mesures rigoureuses, ne voulait pas vous faire arrêter,
il préférait, par considération pour vos cheveux blancs, vous laisser
les moyens de vous échapper, mais votre dernière trahison a comblé
la mesure, et tout en se faisant violence, le président a reconnu la
nécessité de sévir sans retard contre vous; j'ai été expédié à votre
poursuite avec l'ordre de vous arrêter; cet ordre, je l'exécute.
--Et pourrai-je savoir de quelle trahison je suis accusé?
--Mieux que personne, seigneur don Andrés de la Cruz, vous devez
connaître les motifs qui vous ont engagé à quitter votre nom pour
prendre celui de don Antonio de Carrera.
Don Andrés, car tel était en réalité son nom, fut terrorisé à cette
révélation, non qu'il se sentît coupable, car ce changement de nom
n'avait été opéré qu'avec l'agrément du président, mais il fut confondu
par la duplicité des gens qui l'arrêtaient et qui, faute de meilleures
raisons, se servaient de celle-là pour le faire tomber dans un piège
infâme, afin de s'emparer d'une fortune que depuis longtemps ils
convoitaient.
Cependant don Andrés maîtrisa son émotion et s'adressant de nouveau au
guérillero:
--Prenez garde à ce que vous faites, señor coronel, dit-il, je ne suis
pas le premier venu, moi, je ne me laisserai pas ainsi spolier sans me
plaindre, il y a à México un ambassadeur espagnol qui saura me faire
rendre justice.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit imperturbablement don
Felipe; si c'est du señor Pacheco dont vous parlez, sa protection ne
vous sera je crois guère profitable; ce caballero qui se qualifie
ambassadeur extraordinaire de S. M. la reine d'Espagne a jugé
convenable de reconnaître le gouvernement du traître Miramón. Nous
n'avons donc, nous autres, rien à démêler avec lui et son influence
auprès du président national est complètement nulle, d'ailleurs je n'ai
pas à discuter avec vous; quoiqu'il arrive, je vous arrête. Voulez-vous
vous rendre ou prétendez-vous m'opposer une résistance inutile!
Répondez.
Don Andrés jeta un regard circulaire sur les gens qui l'entouraient, il
comprit que, à part ses domestiques, il n'avait à espérer de secours ou
d'appui de personne, alors il laissa tomber ses revolvers à ses pieds,
et croisant ses bras sur sa poitrine.
--Je me rends devant la force, dit-il d'une voix ferme, mais je
proteste devant tous ceux qui m'entourent contre la violence qui m'est
faite.
--Soit, protestez, cher seigneur, vous en êtes le maître, peu m'importe
à moi; don Jesús Domínguez, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier
qui, calme, impassible et indifférent, avait assisté à cette scène,
nous allons sans retard procéder à la visite minutieuse des bagages, et
surtout des papiers du prisonnier.
Le vieillard haussa les épaules avec mépris.
--C'est bien joué, dit-il; malheureusement, vous vous y prenez un peu
tard, caballero.
--Que voulez-vous dire?
--Rien autre chose, sinon que l'argent et les valeurs que vous vous
flattez de trouver dans mes bagages n'y sont pas; je vous connais trop
bien, señor, pour ne pas avoir pris mes précautions dans la prévision
de ce qui arrive en ce moment.
--Malédiction! s'écria le guérillero en frappant du poing le pommeau de
sa selle; _gachupine_ du démon, ne crois pas nous échapper ainsi, quand
je devrais te faire écorcher vif je saurai, je te le jure, où tu as
caché tes trésors.
--Essayez, répondit avec ironie don Andrés, en lui tournant le dos.
Le bandit venait de se révéler; le guérillero, après l'éclat auquel
l'avait emporté son avarice, n'avait plus de mesures à garder vis-à-vis
de celui qu'il prétendait dépouiller d'une façon si audacieusement
cynique.
--C'est bien, dit-il, nous allons voir, et se penchant à l'oreille de
don Jesús, il lui parla bas pendant quelques minutes.
Les deux bandits concertaient sans doute entre eux les mesures les plus
efficaces qu'ils comptaient employer afin de contraindre l'Espagnol à
révéler son secret et à se mettre à leur merci.
--Don Andrés, dit au bout d'un instant avec un ricanement nerveux
le guérillero, puisqu'il en est ainsi, je me ferai un scrupule
d'interrompre votre voyage; avant de retourner à la Veracruz nous nous
rendrons de compagnie à votre hacienda del Arenal, où nous serons
beaucoup plus commodément que sur cette route pour parler d'affaires,
veuillez, je vous prie, remonter dans votre voiture, nous partons;
d'ailleurs votre fille, la charmante Dolores, a besoin sans doute
d'être rassurée.
Le vieillard pâlit, car il comprit toute l'horrible portée de la menace
que lui faisait le bandit, il leva les yeux au ciel et fit un mouvement
pour se rapprocher de la voiture.
Mais au même instant un galop furieux se fit entendre, les soldats
s'écartèrent avec épouvante et un cavalier, arrivant à fond de train,
pénétra comme un ouragan au centre du cercle qui s'était formé autour
de la berline.
Ce cavalier était masqué, un voile noir couvrait entièrement son
visage, il arrêta brusquement son cheval sur les pieds de derrière et
fixant sur le guérillero ses yeux qui brillaient comme des charbons
ardents à travers les trous du voile qui le cachait:
--Que se passe-t-il donc ici? demanda-t-il d'un ton bref et menaçant.
Par un geste instinctif, le guérillero pesa sur la bride et fit reculer
son cheval sans répondre.
Les soldats et l'officier lui-même se signèrent avec terreur en
murmurant à demi-voix:
--El Rayo! El Rayo!
--Je vous ai interrogé, reprit l'inconnu après quelques secondes
d'attente.
Les quarante et quelques hommes qui l'entouraient, courbèrent
piteusement la tête et se reculant peu à peu élargirent
considérablement le cercle, semblant peu désireux d'entrer en
pourparlers avec ce mystérieux personnage.
Don Andrés sentit l'espoir rentrer dans son cœur; un pressentiment
secret l'avertissait que l'arrivée subite de cet homme allait sinon
complètement changer sa position, au moins la faire entrer dans une
phase plus avantageuse pour lui; de plus, il lui semblait, sans qu'il
lui fût possible de se rappeler où il l'avait entendu, reconnaître
confusément la voix de l'inconnu, aussi, lorsque chacun s'éloignait
avec crainte, lui, au contraire, s'en approcha avec un empressement
instinctif dont il ne se rendit pas compte.
Don Jesús Domínguez, le commandant de l'escorte, avait disparu; il
avait honteusement pris la fuite.
IV
EL RAYO
A l'époque où se passe notre histoire, un homme avait, au Mexique, le
privilège de concentrer sur sa personne toutes les curiosités, toutes
les terreurs, et qui plus est toutes les sympathies.
Cet homme était _el Rayo_, c'est-à-dire le Tonnerre.
Qui était el Rayo? D'où venait-il? Que faisait-il?
A ces trois questions, bien courtes cependant, nul n'aurait su répondre
avec certitude.
Et pourtant Dieu sait quelle prodigieuse quantité de légendes couraient
sur lui.
Voici en quelques mots ce qu'on savait de plus certain sur son compte.
Vers la fin de 1857, il avait tout à coup paru sur la route qui conduit
de México à la Veracruz, dont il s'était alors chargé de faire la
police à sa manière. Arrêtant les convois et les diligences, protégeant
ou rançonnant les voyageurs, c'est-à-dire dans le second cas, obligeant
les riches à faire à leur bourse une légère saignée en faveur de leurs
compagnons moins favorisés qu'eux de la fortune et contraignant les
chefs d'escorte à défendre contre les attaques des salteadores les
personnes qu'ils s'étaient chargés d'accompagner.
Personne n'aurait pu dire s'il était jeune ou vieux, beau ou laid,
brun ou blond, car jamais nul n'avait vu son visage à découvert. Quant
à sa nationalité, elle était toute aussi impossible à reconnaître; il
parlait avec la même facilité et la même élégance le castillan, le
français, l'allemand, l'anglais et l'italien.
Ce personnage mystérieux était parfaitement renseigné sur tout ce
qui se passait sur le territoire de la République, il savait non
seulement les noms et la position sociale des voyageurs auxquels il lui
plaisait d'avoir affaire, mais encore il connaissait sur eux certaines
particularités secrètes qui fort souvent les mettaient très mal à leur
aise.
Chose plus étrange encore que tout ce que nous avons rapporté, c'est
que el Rayo était toujours seul et qu'il n'hésitait jamais, quel que
fût le nombre de ses adversaires, à leur barrer le passage. Nous devons
ajouter que l'influence que sa présence exerçait sur ceux-ci était
tellement grande, que sa vue suffisait pour arrêter toute velléité de
résistance et qu'une menace de lui faisait courir un frisson de terreur
dans les veines de ceux à qui il l'adressait.
Les deux présidents de la République, tout en se faisant une guerre
à outrance pour se supplanter l'un l'autre, avaient, chacun en
particulier, essayé à plusieurs reprises de délivrer la grande route
d'un caballero si incommode et qui leur semblait être un dangereux
compétiteur, mais toutes leurs tentatives pour obtenir ce résultat
avaient échoué d'une façon déplorable: el Rayo, on ne sait comment,
mis en garde et parfaitement renseigné sur les mouvements des soldats
envoyés à sa recherche, apparaissait toujours à l'improviste devant
eux, déjouait leurs ruses et les contraignait à se retirer honteusement.
Une fois cependant, le gouvernement de Juárez espéra que c'en était
fait d'el Rayo et qu'il n'échapperait pas aux mesures prises pour
s'emparer de sa personne.
On avait appris que, depuis quelques jours, il passait toutes les nuits
couché dans un rancho situé à peu de distance de Paso del Macho: un
détachement de vingt dragons, commandé par Carvajal, un des guérilleros
les plus cruels et les plus déterminés, fut immédiatement et dans le
plus grand secret expédié à Paso del Macho.
Le commandant avait l'ordre de fusiller son prisonnier aussitôt qu'il
serait parvenu à s'emparer de lui, afin, sans doute, de ne pas lui
laisser le loisir de tenter une évasion pendant le trajet de Paso del
Macho à la Veracruz.
Le détachement partit donc en toute hâte; les dragons, auxquels
on avait promis une forte récompense s'ils réussissaient dans leur
scabreuse expédition, étaient parfaitement disposés à faire leur
devoir, honteux d'être depuis si longtemps tenus en échec par un seul
homme, et brûlant de prendre enfin leur revanche.
Les soldats arrivèrent en vue du rancho; à deux lieues environ de Paso
del Macho, ils avaient fait rencontre d'un moine qui, le capuchon
rabattu sur le visage et monté sur une mauvaise mule, trottinait en
marmottant son chapelet.
Le commandant avait invité le moine à se joindre à sa troupe, ce que
celui-ci avait accepté avec une certaine hésitation. Au moment où le
détachement, qui marchait un peu à la débandade, allait atteindre le
rancho, le moine mit pied à terre.
--Que faites-vous donc, padre? lui demanda le commandant.
--Vous le voyez, mon fils, je descends de ma mule; mes affaires
m'appellent dans un rancho peu éloigné, et tout en vous laissant
continuer votre route, je vous demande la permission de vous quitter,
en vous remerciant de la bonne société que vous avez bien voulu me
faire depuis notre rencontre.
--Oh, oh! fit le commandant en riant d'un gros rire, il n'en sera pas
ainsi, señor padre, nous ne pouvons nous séparer de cette façon.
--Pourquoi donc, mon fils? demanda le moine en s'approchant de
l'officier, tout en conduisant sa mule par la bride.
--Pour une raison bien simple, mon digne fray...
--Pancracio, pour vous servir, señor caballero dit le moine en
s'inclinant.
--Pancracio soit, reprit l'officier. J'ai besoin de vous, ou, pour être
plus vrai, de votre ministère; en un mot, il s'agit de confesser un
homme qui va mourir.
--Et qui donc?
--Connaissez-vous el Rayo, señor Frayle?
--¡_Santa Virgen_! Si je le connais, illustre commandant!
--Eh bien, c'est lui qui va mourir.
--Vous l'avez arrêté?
--Pas encore, mais dans quelques minutes ce sera fait, je le cherche.
--Ah bah! Où est-il donc?
--Tenez, là, dans ce rancho que vous apercevez d'ici, répondit
l'officier en se penchant complaisamment vers le moine et en étendant
le bras dans la direction qu'il lui indiquait.
--Vous en êtes sûr, illustre commandant?
--¡_Caray_! Si j'en suis sûr!
--Eh bien, je crois que vous vous trompez.
--Hein? Que voulez-vous dire, sauriez-vous quelque chose?
--Certes, je sais quelque chose, puisque el Rayo c'est moi! ¡_Ladrón
maldito_!
Et avant que l'officier, atterré de cette révélation subite à laquelle
il était si loin de s'attendre, eût repris son sang-froid, el Rayo
l'avait saisi par la jambe, l'avait jeté à terre, s'était mis en selle
à sa place, et, s'armant de deux revolvers à six coups cachés sous sa
robe, il se précipitait à fond de train sur le détachement, en faisant
feu des deux mains à la fois et poussant son terrible cri de guerre: El
Rayo! El Rayo!
Les soldats, aussi et même plus surpris que leur officier de cette
attaque si rude et si imprévue, se débandèrent et s'enfuirent dans
toutes les directions.
El Rayo, après avoir traversé tout le détachement, dont il tua sept
hommes et renversa un huitième du poitrail de son cheval, ralentit tout
à coup l'allure rapide de sa monture, et, après s'être arrêté pendant
quelques minutes d'un air de défi à une centaine de pas, voyant que
les dragons ne le poursuivaient point; ce que les pauvres diables,
épouvantés, n'avaient garde de faire, car ils ne songeaient qu'à
s'enfuir, en abandonnant leur officier, il tourna bride et revint vers
celui-ci, toujours étendu sur le sol, comme s'il eût été mort.
--Eh! Commandant, lui dit-il en mettant pied à terre, voilà votre
cheval, reprenez-le, il vous servira à rejoindre vos soldats; quant à
moi, je n'en ai plus besoin, je vais vous attendre au rancho où, si
vous conservez le désir de m'arrêter et de me faire fusiller, vous me
trouverez prêt à vous recevoir jusqu'à demain huit heures du matin; au
revoir.
Il le salua alors de la main, enfourcha sa mule et se dirigea vers le
rancho, où effectivement il entra.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il dormit paisiblement jusqu'au
matin, sans que l'officier et les soldats, si acharnés à sa poursuite,
osassent venir troubler son repos ils étaient repartis pour la
Veracruz, sans retourner la tête.
Voilà quel était l'homme dont l'apparition inattendue au milieu de
l'escorte de la berline avait causé une si grande frayeur aux soldats
et entièrement glacé leur courage.
El Rayo demeura un instant calme, froid et sombre en face des soldats
groupés devant lui, puis d'une voix brève et nettement accentuée:
--Señores, dit-il, vous avez, il me semble, oublié que nul, si ce
n'est moi, n'a le droit de commander en maître sur les grands chemins
de la République. Señor don Felipe Neri, ajouta-t-il en se tournant
vers l'officier immobile à quelques pas de lui, vous pouvez rebrousser
chemin avec vos hommes, la route est parfaitement libre jusqu'à Puebla;
vous me comprenez n'est-ce pas?
--Je vous comprends, caballero; cependant il me semble, répondit en
hésitant le colonel, que mon devoir m'ordonne d'escorter...
--Pas un mot de plus, interrompit violemment el Rayo, pesez bien mes
paroles et surtout faites-en votre profit, ceux que vous espériez
rencontrer à quelques pas d'ici, n'y sont plus; les cadavres de
plusieurs d'entre eux servent en ce moment de pâture aux vautours.
C'est partie perdue pour vous aujourd'hui, croyez-moi, tournez bride.
L'officier eut une seconde d'hésitation, puis faisant faire à son
cheval quelques pas en avant:
--Señor, dit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, je ne sais
si vous êtes un homme ou un démon, pour imposer ainsi seul contre tous
votre volonté à des hommes braves: mourir n'est rien pour un soldat,
lorsqu'il est frappé en pleine poitrine en face de l'ennemi; une fois
déjà j'ai reculé devant vous, je ne veux plus qu'il en soit ainsi,
aujourd'hui tuez-moi, mais ne me déshonorez pas.
--J'aime vous entendre parler ainsi, don Felipe, répondit froidement
el Rayo, la bravoure sied bien à un militaire; malgré vos instincts
pillards, et vos habitudes de bandit, je vois avec plaisir que le
courage ne vous manque point, je ne désespère pas de vous amener plus
tard à résipiscence, si une balle en coupant brutalement le fil de vos
jours n'arrête subitement le cours de vos bonnes intentions, ordonnez à
vos soldats qui tremblent, comme des poltrons qu'ils sont, de reculer
d'une douzaine de pas, je vais vous donner la satisfaction que vous
désirez.
--Ah! Caballero, s'écria l'officier, il serait possible, vous
consentiriez.
--A jouer ma vie contre la vôtre, interrompit railleusement el Rayo;
pourquoi non? Vous désirez une leçon; cette leçon, vous allez la
recevoir.
Sans perdre un instant, l'officier tourna bride et se mit en devoir de
faire reculer ses soldats, manœuvre que ceux-ci exécutèrent avec le
plus louable empressement.
Don Andrés de la Cruz, car maintenant nous lui rendrons son véritable
nom, avait assisté en spectateur fort intéressé à toute cette scène à
laquelle jusque-là il n'avait osé se mêler.
Cependant lorsqu'il vit la tournure que prenaient les choses il crut
devoir hasarder quelques observations.
--Pardon, caballero, dit-il en s'adressant au mystérieux inconnu, tout
en vous remerciant sincèrement de votre intervention en ma faveur,
permettez-moi de vous faire observer que, depuis trop longtemps déjà,
je suis arrêté dans ce défilé et que je désirerais continuer ma route
afin de mettre le plus tôt possible ma fille à l'abri de tout danger.
--Aucun danger ne menace doña Dolores, señor, répondit froidement
el Rayo; ce retard de quelques minutes seulement ne peut en aucune
façon avoir pour elle de fâcheuses conséquences, d'ailleurs, je
désire que vous assistiez à ce combat qui; en quelque sorte, se livre
pour soutenir votre cause; ayez donc patience, je vous prie. Mais
tenez, voici don Felipe qui revient; l'affaire ne sera pas longue.
Figurez-vous que vous pariez à un combat de coqs; je suis convaincu que
vous prendrez plaisir à ce qui va se passer.
--Mais cependant, reprit don Andrés.
--Vous me désobligeriez en insistant davantage, caballero, interrompit
sèchement el Rayo, vous avez je le sais, d'excellents revolvers que
Devisme vous a envoyés de Paris; veuillez être assez bon pour en prêter
un au señor don Felipe, ils sont chargés, je suppose?
--Ils sont chargés, oui señor, répondit don Andrés en présentant à
l'officier un de ses pistolets.
Celui-ci le prit, le tourna et le retourna entre ses mains, puis levant
la tête d'un air désappointé:
--Je ne sais pas me servir de ces armes, dit-il.
--Oh! C'est bien facile, allez, répondit courtoisement el Rayo et,
dans un instant, vous connaîtrez parfaitement leur mécanisme; señor
don Andrés, veuillez, je vous prie, être assez bon pour expliquer à ce
caballero le maniement, si simple, de ces armes.
L'Espagnol obéit; en effet, l'officier comprit au premier mot
l'explication qui lui était donnée.
--Maintenant, señor don Felipe, reprit el Rayo toujours froid
et impassible, écoutez-moi bien: je consens à vous donner cette
satisfaction à la condition que quelle que soit l'issue de ce combat,
vous vous engagiez, n'est-ce pas, à tourner bride aussitôt en laissant
le señor don Andrés et sa fille libres de continuer leur voyage comme
cela leur conviendra: est-ce convenu?
--C'est convenu, señor.
--Fort bien; maintenant, voici ce que vous et moi, nous allons faire:
dès que nous aurons mis pied à terre, nous nous placerons à vingt pas
l'un de l'autre; cette distance vous convient-elle?
--Parfaitement, seigneurie.
--Bon; alors, à un signal donné par moi, vous tirerez les six coups
de votre revolver: moi, je tirerai ensuite, après vous, mais une fois
seulement, car nous sommes pressés.
--Pardon, seigneurie, mais si je vous tue de ces six coups?
--Vous ne me tuerez pas, señor, répondit froidement el Rayo.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr; pour tuer un homme de ma trempe, señor don Felipe, dit
el Rayo, avec un accent de mordante ironie, il faut un cœur ferme et
une main de fer: vous ne possédez ni l'un ni l'autre.
Don Felipe ne répliqua pas, mais, en proie à une rage sourde, le front
pâle et les sourcils froncés à se joindre, il alla résolument se placer
à vingt pas de son adversaire.
El Rayo avait mis pied à terre, puis le corps fièrement cambré, la tête
rejetée en arrière, la jambe droite avancée et les bras croisés au dos,
il s'était placé en face de l'officier.
--Maintenant, dit-il, faites bien attention à viser juste; les
revolvers, si bons qu'ils soient, ont en général le défaut d'aller
toujours un peu haut; ne vous pressez pas, vous y êtes? Bien, allez!
Don Felipe ne se fit pas répéter l'invitation, il déchargea trois fois
coup sur coup son revolver.
--Trop vite, beaucoup trop vite, lui cria el Rayo, je n'ai même pas
entendu siffler vos balles. Voyons, plus de calme, tâchez de profiter
des trois coups qui vous restent.
Tous les regards étaient fixes, toutes les poitrines haletantes.
L'officier, démoralisé par le sang-froid de son adversaire et le
mauvais succès de son tir, se sentait malgré lui fasciné par la noire
statue impassible devant lui et dont il voyait seulement, à travers
les trous du masque, briller les yeux comme des charbons ardents; des
gouttelettes d'une sueur froide perlaient à chacun de ses cheveux qui
se dressaient d'épouvante, son assurance première l'avait abandonné.
Cependant la colère et l'orgueil lui rendirent la force nécessaire pour
cacher aux yeux des assistants l'agonie affreuse qu'il souffrait; par
un suprême effort de volonté, il reprit un calme apparent, et il tira
de nouveau.
--Ceci est mieux, dit railleusement el Rayo, seulement un peu trop
haut, voyons l'autre.
Exaspéré par cette dernière raillerie, don Felipe lâcha la détente.
La balle alla frapper le roc à un pouce au plus au-dessus de la tête de
l'inconnu.
Il ne restait plus qu'une balle dans le revolver.
--Faites cinq pas en avant, dit el Rayo; peut-être ne perdrez-vous pas
votre dernier coup.
Sans répondre à ce mordant sarcasme, l'officier bondit comme une bête
fauve, se plaça à quinze pas et tira.
--A moi, dit froidement l'inconnu en se reculant pour rétablir la
première distance; vous avez oublié de vous découvrir, caballero, ceci
est un manque de politesse que je ne saurais tolérer.
Saisissant alors un des pistolets passés à sa ceinture, il l'arma,
étendit le bras et tira sans se donner la peine de viser. La coiffure
de l'officier enlevée de sa tête alla rouler sur la poussière.
Don Felipe poussa un rugissement de bête fauve.
--Oh! s'écria-t-il, vous êtes un démon!
--Non, répondit el Rayo, je suis un homme de cœur. Maintenant, partez,
je vous laisse la vie.
--Oui, je pars, mais, homme ou démon, je vous tuerai; je le jure.
Dussé-je vous poursuivre jusqu'au fond des enfers.
El Rayo s'approcha de lui, le prit violemment par le bras, l'entraîna à
l'écart et, soulevant le voile qui cachait ses traits, il lui fit voir
son visage.
--Vous me reconnaîtrez à présent, n'est-ce pas? lui dit-il, d'une voix
sourde; seulement souvenez-vous que maintenant que vous m'avez vu
face-à-face, notre première rencontre sera mortelle; partez.
Don Felipe ne répliqua pas, il remonta à cheval, se mit à la tête de
ses soldats effarés, et reprit au galop la route d'Orizaba.