Juárez est un Indien cauteleux, rusé et profondément dissimu

LES

NUITS MEXICAINES

PAR

GUSTAVE AIMARD

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX

MDCCCLXIV

A

Mlle LAURE DÉJAZET-AIMARD

_Ma fille bien aimée, l'ange de mon foyer, je dédie

ce livre comme témoignage de ma profonde tendresse

pour elle._

GUSTAVE AIMARD.

Viry-Châtillon, 30 octobre 1863.

LES

NUITS MEXICAINES

I

LAS CUMBRES

Nulle contrée au monde n'offre, aux regards éblouis des voyageurs,

de plus charmants paysages que le Mexique; entre tous, celui de _las

Cumbres_ ou des cimes est sans contredit un des plus saisissants et des

plus gracieusement accidentés.

Las Cumbres forment une suite de défilés au débouché des montagnes,

à travers lesquelles serpente par des méandres infinis le chemin

qui conduit à Puebla de _los Ángeles_ (la ville des Anges), ainsi

nommée, parce que les anges, selon la tradition, en construisirent

la cathédrale. La route dont nous parlons, construite par les

Espagnols, descend sur le flanc des montagnes par des angles d'une

hardiesse vertigineuse, flanquée à droite et à gauche par une suite

non interrompue d'arêtes abruptes, noyées dans une vapeur bleuâtre;

à chaque tournant de cette route suspendue pour ainsi dire au-dessus

de précipices garnis d'une luxuriante végétation, le spectacle change

et devient de plus en plus pittoresque, les cimes des montagnes ne

s'élèvent pas l'une derrière l'autre, mais s'abaissent graduellement,

tandis que celles qu'on a franchies se dressent au contraire à pic en

arrière.

Le 2 juillet 18.., vers quatre heures de l'après-midi, au moment où

le soleil, déjà bas sur l'horizon, ne déversait plus que des rayons

obliques sur la terre calcinée par la chaleur du mediodía et que la

brise, en se levant, commençait à rafraîchir l'atmosphère embrasée,

deux voyageurs, bien montés, émergèrent d'un bois touffu de yucas,

de bananiers et de bambous aux aigrettes de pourpre, et s'engagèrent

sur une route poudreuse aboutissant par une suite de degrés immenses

à un vallon où un ruisseau limpide courait à travers la verdure et

entretenait une douce fraîcheur.

Les voyageurs, séduits probablement par l'aspect imprévu du paysage

grandiose qui se déroulait si soudainement à leurs yeux, arrêtèrent

leurs montures, et, après avoir pendant quelques minutes considéré avec

admiration les pittoresques accidents des échappées de montagnes, ils

mirent pied à terre, ôtèrent la bride à leurs chevaux et s'assirent

sur le bord du ruisseau dans le but évident de jouir, pendant quelques

instants de plus, des effets de cet admirable kaléidoscope, unique dans

le monde.

D'après la direction qu'ils suivaient, ces cavaliers semblaient venir

d'Orizaba et se diriger vers Puebla de los Ángeles dont, au reste, ils

n'étaient pas fort éloignés en ce moment.

Ces deux cavaliers portaient le costume des riches propriétaires

d'haciendas, costume que nous avons trop souvent décrit pour que nous

recommencions à le faire ici; nous noterons seulement une particularité

caractéristique que rendait nécessaire le peu de sûreté des routes à

l'époque où se passe cette histoire: tous deux étaient armés d'une

façon formidable et portaient avec eux un arsenal complet; en sus des

revolvers à six coups placés dans leurs fontes, d'autres revolvers à

six coups aussi étaient passés dans leur ceinture. Ils portaient à la

main un excellent fusil double sortant des ateliers de Devisme, le

célèbre armurier parisien, ce qui ne leur faisait rien moins que chacun

vingt-six coups de feu à tirer, sans compter la machette ou sabre

droit, suspendu à leur flanc gauche, le couteau à lame triangulaire

enfoncé dans leur botte droite et le lazo ou réata de cuir, lové à la

selle où il était solidement attaché par un anneau de fer rivé avec

soin.

Certes, ainsi armés, si ces hommes étaient doués d'un certain courage,

il leur était facile de faire face sans désavantage à un nombre

d'ennemis même considérable.

Du reste, ils ne semblaient nullement s'inquiéter de l'aspect sauvage

et solitaire du lieu où ils se trouvaient et causaient gaiement entre

eux à demi-étendus sur l'herbe verte et fumant négligemment leurs

cigares, vrais puros de la Havane.

Le plus âgé des deux cavaliers était un homme de quarante à

quarante-cinq ans, qui n'en paraissait au plus que trente-six; sa

taille, un peu au-dessus de la moyenne, était, bien qu'élégante,

fortement charpentée, ses membres trapus dénotaient chez lui une grande

vigueur corporelle, il avait les traits accentués, la physionomie

énergique et intelligente; ses yeux noirs et vifs, toujours en

mouvements, étaient doux mais lançaient parfois des éclairs fulgurants

lorsqu'ils s'animaient, et alors ils donnaient à son visage une

expression dure et sauvage impossible à exprimer; il avait le front

haut et large, la bouche sensuelle; une barbe noire et touffue comme

celle d'un Éthiopien, mêlée de fils argentés, tombait sur sa poitrine;

une luxuriante chevelure, rejetée en arrière, inondait ses épaules, son

teint hâlé était couleur de brique; bref, à le juger sur l'apparence,

c'était un de ces hommes déterminés, précieux dans certaines

circonstances critiques parce qu'on ne craint pas d'être abandonné

par eux. Bien qu'il fût impossible de reconnaître sa nationalité, ses

gestes brusques et saccadés, sa parole vive, brève et imagée semblaient

lui assigner une origine méridionale.

Son compagnon, de beaucoup plus jeune, car il ne paraissait avoir que

vingt-cinq à vingt-huit ans, était grand, un peu maigre, et d'apparence

non pas maladive, mais délicate; sa taille élégante, élancée et bien

prise, ses pieds et ses mains d'une petitesse extrême dénotaient

la race; ses traits étaient beaux, sa physionomie sympathique et

intelligente, empreinte d'une grande expression de douceur, ses yeux

bleus, ses cheveux blonds, et surtout la blancheur de son teint, le

faisaient tout de suite reconnaître pour un Européen des climats

tempérés nouvellement débarqué en Amérique.

Nous avons dit que les deux voyageurs causaient entre eux, ils

parlaient français; leurs tournures de phrases et le manque d'accent

laissaient supposer qu'ils s'exprimaient dans leur langue maternelle.

--Eh bien, monsieur le comte, dit le plus âgé, regrettez-vous

d'avoir suivi mon conseil, et, au lieu d'être cahoté par des chemins

détestables, d'avoir entrepris ce voyage à cheval, en compagnie de

votre serviteur?

--Pardieu, je serais fort difficile, répondit celui auquel on avait

ainsi donné le titre de comte; j'ai parcouru la Suisse, l'Italie, les

bords du Rhin comme tout le monde, et je vous avoue que jamais plus

délicieux paysages n'ont frappé mes yeux que ceux que, grâce à vous,

j'ai le plaisir de voir depuis quelques jours.

--Vous êtes mille fois bon; le paysage est assez beau en effet, il est

surtout fort accidenté, ajouta-t-il avec une expression sardonique qui

échappa à son compagnon: et pourtant, fit-il avec un soupir étouffé,

j'en ai vu de plus beaux encore.

--De plus beaux que celui-ci? se récria le comte, en étendant le bras

et traçant un demi-cercle dans l'air; oh! Ce n'est pas possible,

monsieur.

--Vous êtes jeune, monsieur le comte, reprit le premier interlocuteur

avec un sourire triste, vos voyages de touriste n'ont été que des

voyages d'enfants. Celui-ci vous séduit par le contraste qu'il forme

avec les autres, voilà tout; n'ayant jamais étudié la nature que dans

une stalle de l'Opéra, vous ne supposiez pas qu'elle pût vous réserver

de telles surprises; votre enthousiasme s'est subitement élevé à

un diapason qui vous enivre, par la bizarrerie des contrastes qui

s'offrent incessamment à vos regards, mais si, comme moi, vous aviez

parcouru les hautes savanes de l'intérieur, les prairies immenses

où errent en liberté les sauvages enfants de cette terre, que la

civilisation a dépossédés, comme moi vous n'auriez plus qu'un sourire

de dédain pour les sites qui nous entourent et qu'en ce moment vous

admirez si consciencieusement.

--Ce que vous dites peut être vrai, monsieur Olivier; malheureusement

ces savanes et ces prairies dont vous parlez je ne les connais pas et

jamais sans doute je ne les connaîtrai.

--Pourquoi donc? répliqua vivement le premier interlocuteur; vous êtes

jeune, riche, vigoureux, libre autant que je puis le supposer. Qui peut

s'opposer à ce que vous tentiez une excursion dans le grand désert

américain? Vous êtes tout porté en ce moment pour mettre ce projet à

exécution; c'est un de ces voyages, réputés impossibles, dont vous

pourrez plus tard parler avec orgueil lorsque vous serez de retour dans

votre patrie.

--Je le voudrais, répondit le comte avec une nuance de tristesse;

malheureusement cela m'est impossible, mon voyage doit se terminer à

México.

--A México! fit avec étonnement Olivier.

--Hélas oui, monsieur! Cela est ainsi; je ne m'appartiens pas, je

subis en ce moment l'influence d'une volonté étrangère. Je viens tout

simplement dans ce pays pour me marier.

--Vous marier? Au Mexique? Vous, monsieur le comte, s'écria Olivier

avec étonnement.

--Mon Dieu oui, tout prosaïquement, avec une femme que je ne connais

pas, qui ne me connaît pas davantage et qui sans doute n'a pas plus

d'amour pour moi que je n'en ai pour elle; nous sommes parents, nous

avons été fiancés au berceau et maintenant le moment est arrivé de

tenir la promesse faite en notre nom par nos pères; voilà tout.

--Mais alors cette jeune personne est donc Française?

--Pas le moins du monde, elle est Espagnole au contraire, je la crois

même un peu Mexicaine.

--Mais vous êtes Français, vous, monsieur le comte?

--Certes, et Français de la Touraine encore, répondit-il en souriant.

--Mais alors, permettez-moi cette question, monsieur le comte, comment

se fait-il...

--Oh! Bien naturellement, allez; l'histoire ne sera pas longue, et

puisque vous paraissez disposé à l'écouter je vous la dirai en deux

mots. Mon nom vous le connaissez, je suis le comte Ludovic Mahiet de la

Saulay; ma famille, originaire de Touraine, est une des plus anciennes

de cette province, elle remonte aux premiers Francs: un de mes ancêtres

fut, dit-on, un des leudes du roi Clovis qui lui fit don pour ses bons

et vaillants services de vastes prairies bordées de saules d'où plus

tard ma famille tira son nom. Je ne vous cite pas cette origine par un

sentiment déplacé d'orgueil. Bien que noble de fait et d'armes, j'ai

été, grâce à Dieu, élevé dans des idées de progrès assez larges pour

savoir ce que vaut un titre à l'époque où nous vivons et reconnaître

que la véritable noblesse réside tout entière dans les sentiments

élevés; seulement j'ai dû vous apprendre ces particularités, touchant

ma famille, afin que vous compreniez bien comment mes ancêtres, qui

toujours ont occupé de hauts emplois sous les diverses dynasties qui

se sont succédé en France, sont arrivés à avoir une branche cadette de

la famille espagnole tandis que la branche aînée restait française.

A l'époque de la Ligue, les Espagnols appelés par les partisans des

Guises avec lesquels ils avaient fait alliance contre le roi Henri IV,

qu'on ne nommait encore que le roi de Navarre, tinrent pendant un laps

de temps assez long garnison à Paris. Je vous demande pardon, cher

monsieur Olivier, d'entrer ainsi dans des détails qui doivent vous

sembler bien oiseux.

--Pardonnez-moi, monsieur le comte, ils m'intéressent beaucoup au

contraire; continuez de grâce.

Le jeune homme s'inclina et reprit:

--Or, le comte de la Saulay, qui vivait alors, était un fougueux

partisan des Guises et un ami très intime du duc de Mayenne; le comte

avait trois enfants, deux fils qui combattaient dans les rangs de

l'armée de la Ligue et une fille attachée en qualité de dame d'honneur

à la duchesse de Montpensier, sœur du duc de Mayenne. Le siège de

Paris dura longtemps, il fut même abandonné, puis repris, par Henri

IV qui finit par acheter à beaux deniers comptants la ville dont il

désespérait de s'emparer et que le duc de Brissac gouverneur de la

Bastille pour la Ligue lui vendit. Beaucoup des officiers du duc de

Mendoza commandant des troupes espagnoles, et ce général lui-même,

avaient leur famille avec eux. Bref, le fils cadet de mon aïeul devint

amoureux d'une des nièces du général espagnol, la demanda en mariage

et obtint sa main, tandis que sa sœur consentait, sur les instances

de la duchesse de Montpensier, à accorder la sienne à un des aides de

camp du général; l'artificieuse et politique duchesse pensait par ces

alliances éloigner la noblesse française de celui qu'elle nommait le

Béarnais et le huguenot, et retarder, sinon rendre impossible, son

triomphe. Ainsi que cela arrive toujours en pareil cas, ces calculs

se trouvèrent faux, le roi reconquit son royaume et les gentilshommes

les plus compromis dans les troubles de la Ligue se virent contraints

de suivre les Espagnols dans leur retraite et d'abandonner avec eux

la France. Mon aïeul obtint facilement son pardon du roi qui même

daigna plus tard lui donner un commandement important et qui attacha

son fils aîné à son service; mais le cadet, malgré les prières et les

injonctions de son père, ne consentit jamais à rentrer en France et se

fixa définitivement en Espagne. Cependant, bien que séparées, les deux

branches de la famille continuèrent à entretenir des relations entre

elles et à s'allier l'une à l'autre. Mon grand-père épousa pendant

l'émigration une fille de la branche espagnole; aujourd'hui c'est à moi

à en contracter une semblable. Vous voyez, cher monsieur, que tout cela

est fort prosaïque et fort peu intéressant.

--Ainsi vous consentiriez à épouser les yeux fermés pour ainsi dire une

personne que vous n'avez jamais vue, que vous ne connaissez même pas?

--Que voulez-vous, cela est ainsi; mon consentement est inutile dans

cette affaire, l'engagement a été solennellement pris par mon père, je

dois faire honneur à sa parole. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,

ma présence ici vous prouve que je n'ai pas hésité à obéir. Peut-être

si ma volonté eût été libre, n'eussé-je pas contracté cette union;

malheureusement cela ne dépendait pas de moi, j'ai dû me conformer à la

volonté de mon père. Du reste, je vous avoue qu'ayant été élevé dans

la perspective continuelle de ce mariage, le sachant inévitable, je me

suis peu à peu habitué à la pensée de le contracter et ce sacrifice

n'est pas pour moi aussi grand que vous le pourriez supposer.

--N'importe, répondit Olivier avec une certaine rudesse, au diable la

noblesse et la fortune si elles imposent de telles obligations; mieux

vaut la vie d'aventure au désert et l'indépendance pauvre; au moins on

est maître de soi.

--Je suis complètement de votre avis; malgré cela, il me faut courber

la tête. Maintenant me permettez-vous de vous adressez une question?

--Pardieu, de grand cœur, deux si cela vous convient.

--Comment se fait-il que nous étant rencontrés par hasard dans l'hôtel

français à la Veracruz, au moment où je débarquais, nous nous soyons

liés aussi vite et aussi intimement?

--Quant à cela, il me serait impossible de vous le dire, vous m'avez

plu au premier coup d'œil, vos manières m'ont attiré; je vous ai

offert mes services, vous les avez acceptés, et nous sommes partis

ensemble pour México: voilà toute l'histoire, une fois là nous nous

séparerons pour ne plus nous revoir sans doute, et tout sera dit.

--Oh, oh! Monsieur Olivier, laissez moi croire que vous vous trompez,

que nous nous verrons souvent au contraire, et que notre connaissance

deviendra bientôt une solide amitié.

L'autre hocha la tête à plusieurs reprises.

--Monsieur le comte, dit-il enfin, vous êtes gentilhomme, riche et bien

posé dans le monde, moi je ne suis qu'un aventurier, dont vous ignorez

la vie passée et dont à peine vous savez le nom, en supposant que celui

que je porte en ce moment soit le véritable; nos positions sont trop

différentes, il y a entre nous une ligne de démarcation trop nettement

tranchée, pour que nous puissions être vis-à-vis l'un de l'autre sur un

pied d'égalité convenable. Aussitôt que nous serons rentrés dans les

exigences de la vie civilisée; je suis plus âgé que vous, j'ai une plus

grande expérience du monde, je ne tarderai pas à vous être à charge;

n'insistez donc pas sur ce sujet et restons chacun à notre place. Cela,

soyez-en convaincu, vaudra mieux et pour vous et pour moi; je suis en

ce moment plutôt votre guide que votre ami, cette position est la seule

qui me convienne; laissez-la moi.

Le comte se préparait à répondre, mais Olivier lui saisit vivement le

bras.

--Silence, lui dit-il, écoutez...

--Je n'entends rien, fit le jeune homme au bout d'un instant.

--C'est juste, reprit l'autre avec un sourire, vos oreilles ne sont

pas comme les miennes ouvertes à tous les bruits qui troublent le

silence du désert: une voiture s'approche rapidement du côté d'Orizaba,

elle suit la même route que nous; bientôt vous la verrez paraître, je

distingue parfaitement le tintement des grelots des mules.

--C'est sans doute la diligence de la Veracruz, dans laquelle sont mes

domestiques et mes bagages et que nous ne précédons que de quelques

heures.

--Peut-être oui, peut-être non, je serais étonné qu'elle nous eût

rejoint aussi vite.

--Que nous importe, dit le comte.

--Rien, en effet, si c'est elle, reprit l'autre après un instant de

réflexion; dans tous les cas, il est bon de nous précautionner.

--Nous précautionner, pourquoi? fit le jeune homme avec étonnement.

Olivier lui lança un regard d'une expression singulière.

--Vous ne savez encore rien de la vie américaine, répondit-il enfin:

au Mexique, la première loi de l'existence est de toujours se prémunir

contre les éventualités probables d'un guet-apens. Suivez-moi et faites

ce que vous me verrez faire.

--Allons-nous donc nous cacher?

--Parbleu! fit-il en haussant les épaules.

Sans répondre autrement, il se rapprocha de son cheval auquel il remit

la bride et sauta en selle avec une légèreté et une dextérité dénotant

une grande habitude, puis il s'élança au galop, vers un fourré de

liquidambars éloigné d'une centaine de mètres au plus.

Le comte, dominé malgré lui par l'ascendant que cet homme avait

su prendre sur lui, par ses étranges façons d'agir depuis qu'ils

voyageaient ensemble, se mit en selle et s'élança sur ses traces.

--Bien, fit l'aventurier, dès qu'ils se trouvèrent complètement abrités

derrière les arbres, maintenant attendons.

Quelques minutes s'écoulèrent.

--Regardez, dit laconiquement Olivier, en étendant le bras dans la

direction du petit bois dont eux-mêmes étaient sortis deux heures

auparavant.

Le comte tourna machinalement la tête de ce côté; au même instant une

dizaine de cavaliers irréguliers, armés de sabres et de longues lances

débouchèrent au galop dans le vallon et s'élancèrent sur la route vers

le premier défilé des Cumbres.

--Des soldats du président de la Veracruz, murmura le jeune homme;

qu'est-ce que cela veut dire?

--Attendez, reprit l'aventurier:

Un roulement de voiture devint bientôt distinct et une berline apparut

emportée comme dans un tourbillon par un attelage de six mules.

--Malédiction, s'écria l'aventurier, avec un geste de colère en

apercevant la voiture.

Le jeune homme regarda son compagnon; celui-ci était pâle comme un

cadavre, un tremblement convulsif agitait tous ses membres.

--Qu'avez-vous donc? lui demanda le comte avec intérêt.

--Rien, répondit-il sèchement, regardez... Derrière la voiture, un

second peloton de soldats arrivait au galop, la suivant à une légère

distance et soulevant des flots de poussière sur son passage.

Puis, cavaliers et berline s'engouffrèrent dans le défilé où ils ne

tardèrent pas à disparaître.

--Diable, fit en riant le jeune homme, voilà des voyageurs prudents, au

moins; ils ne risquent pas d'être dévalisés par les salteadores.

--Vous croyez? fit Olivier avec un accent de mordante ironie. Eh bien!

Vous vous trompez, ils seront attaqués au contraire, et cela avant une

heure, et probablement par les soldats payés pour les défendre.

--Allons donc, ce n'est pas possible.

--Voulez-vous le voir?

--Oui, pour la rareté du fait.

--Seulement, prenez-y garde; peut-être y aura-t-il de la poudre à

brûler.

--Je l'espère bien ainsi.

--Alors vous êtes résolu à défendre ces voyageurs.

--Certes, si on les attaque.

--Je vous répète qu'on les attaquera.

--Alors, bataille!

--C'est bien, vous êtes bon cavalier?

--Ne vous inquiétez pas de moi: où vous passerez je passerai.

--Alors, à la grâce de Dieu. Nous n'avons que juste le temps nécessaire

pour arriver, surveillez bien votre cheval, car sur mon âme, nous

allons faire une course comme jamais vous n'en aurez vu.

Les deux cavaliers se penchèrent sur le cou de leurs montures et

rendant la bride en même temps qu'ils enfonçaient les éperons, ils

s'élancèrent sur les traces des voyageurs.

II

LES VOYAGEURS

A l'époque où se passe notre histoire, le Mexique subissait une de ces

crises terribles, dont les retours périodiques ont peu à peu conduit ce

malheureux pays à l'extrémité où il est réduit aujourd'hui et dont il

est impuissant à sortir seul. Voici en deux mots les faits tels qu'ils

s'étaient passés.

Le général Zuloaga, nommé président de la république, avait un jour, on

ne sait trop pourquoi, trouvé le pouvoir trop pesant pour ses épaules

et l'avait abdiqué en faveur du général don Miguel Miramón, nommé en

conséquence président intérimaire; celui-ci, homme énergique et surtout

fort ambitieux, avait commencé à gouverner à México, où il avait tout

d'abord eu le soin de faire approuver sa nomination à la première

magistrature du pays par le congrès qui l'avait élu à l'unanimité et

par l'ayuntamiento.

Miramón se trouvait donc de fait et de droit président légitime

intérimaire, c'est-à-dire pour le temps qui devait s'écouler encore

avant les élections générales.

Les choses marchèrent ainsi tant bien que mal pendant un laps de

temps assez long, mais Zuloaga, ennuyé sans doute de l'obscurité

dans laquelle il vivait, se ravisa un beau jour et, tout à coup,

au moment où on y pensait le moins, il lança une proclamation au

peuple, s'entendit avec les partisans de Juárez qui, en sa qualité

de vice-président à l'abdication de Zuloaga, n'avait pas reconnu le

président substitué et s'était fait élire, par une junte soi-disant

nationale, président constitutionnel à la Veracruz, et fît paraître un

décret dans lequel il retirait son abdication et déclarait enlever à

Miramón les pouvoirs qu'il lui avait remis pour les exercer de nouveau

lui-même.

Miramón ne s'émut que médiocrement de cette déclaration insolite, fort

du droit qu'il croyait avoir et que le congrès avait sanctionné; il se

rendit seul à la maison habitée par le général Zuloaga, s'empara de sa

personne et le contraignit à le suivre en lui disant avec un sourire

railleur:

«Puisque vous désirez reprendre le pouvoir, je vais vous apprendre

comment on devient président de la République.»

Et, le gardant en otage, tout en le traitant avec une certaine

considération et ayant pour lui les plus grands égards, il l'obligea à

l'accompagner dans une campagne qu'il entreprenait dans les provinces

de l'intérieur du côté de Guadalajara contre les généraux du parti

opposé qui avaient, ainsi que nous l'avons dit, pris le nom de

constitutionnels.

Zuloaga n'opposa aucune résistance; il se résigna en apparence à son

sort, et accepta les conséquences de sa position jusqu'à se plaindre à

Miramón de ce qu'il ne lui donnait pas un commandement dans son armée;

celui-ci se laissa tromper à cette feinte résignation et lui promit

qu'à la première bataille son désir serait satisfait. Mais, un beau

matin, Zuloaga et les aides de camps qu'on lui avait donnés, plutôt

pour le garder que pour lui faire honneur, disparurent subitement et

on apprit quelques jours plus tard qu'ils s'étaient réfugiés auprès de

Juárez, d'où Zuloaga recommença de plus belle à protester contre la

violence dont il avait été victime et à fulminer des décrets contre

Miramón.

Juárez est un Indien cauteleux, rusé et profondément dissimulé;

politique habile, c'est le seul président de la république qui depuis

la déclaration de l'indépendance n'appartienne pas à l'armée. Sorti des

rangs infimes de la société mexicaine, il s'éleva peu à peu à force de

ténacité au poste éminent qu'il occupe aujourd'hui; connaissant mieux

que personne le caractère de la nation qu'il prétendait gouverner,

nul ne savait aussi bien que lui flatter les passions populaires et

exciter l'enthousiasme des masses. Doué d'une ambition démesurée qu'il

cachait avec soin sous les dehors d'un amour profond pour sa patrie,

il avait réussi à se créer peu à peu un parti qui à l'époque dont nous

parlons était devenu formidable. Le président constitutionnel avait

organisé son gouvernement à la Veracruz et guerroyait du fond de son

cabinet par ses généraux contre Miramón. Bien qu'il ne fût reconnu par

aucune puissance, excepté par les États-Unis, il agissait comme s'il

eût été le véritable et légitime dépositaire du pouvoir de la nation;

l'adhésion de Zuloaga qu'il méprisait au fond du cœur à cause de sa

couardise et de sa nullité lui fournit l'arme dont il avait besoin pour

mener ses projets à bonne fin; il en fit en quelque sorte l'enseigne

de son parti, prétendant que Zuloaga devait d'abord être réintégré au

pouvoir dont il avait été violemment arraché par Miramón, puis qu'on

procéderait à de nouvelles élections. Du reste, Zuloaga n'hésita pas à

le reconnaître solennellement comme seul président, légitimement nommé

par l'élection libre des citoyens.

La question était nettement tranchée: Miramón représentait le parti

conservateur, c'est-à-dire celui du clergé, des grands propriétaires

et du haut commerce; Juárez représentait, lui, le parti démocratique

absolu.

La guerre prit alors des proportions formidables. Malheureusement pour

faire la guerre il faut de l'argent, et l'argent était ce dont Juárez

manquait totalement; voici pour quelle raison.

Au Mexique, la fortune publique n'est pas concentrée entre les mains

du gouvernement; chaque état, chaque province conserve la libre

disposition et le maniement des fonds particuliers des villes qui

font partie de son territoire, de sorte que, au lieu que ce soient

les provinces qui dépendent du gouvernement, c'est au contraire le

gouvernement et la métropole qui subissent le joug des provinces qui,

lorsqu'elles se révoltent, arrêtent ainsi les subsides et placent le

pouvoir dans une situation critique; de plus, les deux tiers de la

fortune publique se trouvent entre les mains du clergé qui se garde

bien de s'en dessaisir et qui, ne payant pas d'impôts ni d'obligations

d'aucunes sortes, se borne à prêter son argent à un taux assez élevé

et à faire ostensiblement une usure qui l'enrichit encore sans qu'il

risque jamais de perdre son capital.

Juárez, bien que maître de la Veracruz, se trouvait donc dans une

situation fort difficile, mais il est homme de ressource avant tout,

et l'argent qui lui manquait il ne fut nullement embarrassé pour le

trouver. Il commença d'abord par mettre la main sur la douane de la

Veracruz, puis il organisa des cuadrillas ou guérillas, qui ne se

firent aucun scrupule d'assaillir les haciendas des partisans de

Miramón, des Espagnols fixés dans le pays et qui pour la plupart sont

riches, et des étrangers de toutes les nations chez lesquels il y avait

quelque chose de bon à prendre. Ces guérillas ne bornèrent pas là

leurs exploits: elles entreprirent d'écumer les routes, de dévaliser

les voyageurs et d'assaillir les convois; et qu'on ne suppose pas que

nous exagérons les faits, nous les amoindrissons au contraire. Nous

devons ajouter, pour être justes, que, de son côté, Miramón ne se

faisait pas faute d'employer les mêmes moyens lorsque les occasions

s'en présentaient, mais elles étaient rares, sa position n'était pas

aussi avantageuse que celle de Juárez pour pêcher, avec de véritables

bénéfices, en eau trouble.

Il est vrai que les guérilleros agissaient en apparence de leur

propre mouvement, qu'ils étaient hautement désapprouvés par les deux

gouvernements qui feignaient dans certaines occasions de sévir contre

eux, mais le voile était tellement transparent que cette comédie ne

trompait personne.

Le Mexique se trouvait ainsi transformé de fait en une immense caverne

de brigands, où la moitié de la population pillait et assassinait

l'autre, telle était la situation politique de ce malheureux pays à

l'époque dont nous parlons; il est douteux qu'elle ait beaucoup changé

depuis, à moins que ce ne soit pour empirer encore.

Le jour même où commence notre histoire, au moment où le soleil encore

au-dessous de l'horizon commençait à rayer le bleu sombre du ciel

d'étincelantes gerbes de pourpre et d'or, un rancho, construit en

roseaux juxtaposés et ressemblant, bien qu'il fût assez vaste, à une

cage à poulets, offrait un aspect animé fort singulier à une heure

aussi matinale.

Ce rancho construit au milieu d'un fouillis de verdure dans une

délicieuse situation, à quelques pas à peine du Rincón Grande, avait

depuis peu été changé en _venta_ ou auberge pour les voyageurs surpris

par la nuit ou qui, pour une raison quelconque, préféraient s'y arrêter

au lieu de pousser jusqu'à la ville.

Sur un espace de terrain assez grand laissé libre devant la venta, les

ballots de plusieurs convois de mules étaient rangés en demi-cercle et

empilés les uns sur les autres avec une certaine symétrie; au milieu du

cercle, les arrieros accroupis près du feu boucanaient du tasajo pour

leur déjeuner ou réparaient les bâts de leurs animaux qui, séparés par

troupes, mangeaient leur provende de maïs placée sur des _frazadas_

étendues sur le sol. Une berline, chargée de malles et de cartons,

était remisée à l'écart auprès d'une diligence qu'un accident arrivé à

une de ses roues avait contraint de s'arrêter en cet endroit. Plusieurs

voyageurs, qui avaient passé la nuit en plein air roulés dans leurs

zarapés, commençaient à s'éveiller, d'autres allaient et venaient en

fumant leur papelitos; quelques-uns, plus alertes, avaient déjà sellé

leurs chevaux et s'éloignaient au galop dans différentes directions.

Bientôt le mayoral de la diligence sortit de dessous sa voiture où il

avait dormi enfoui dans l'herbe, donna à manger à ses bêtes, pansa

les blessures faites par les harnais, les attela, puis il se mit à

appeler ses voyageurs; ceux-ci réveillés par ses cris sortirent à demi

éveillés de la venta et allèrent prendre leurs places dans la voiture.

Ils étaient au nombre de neuf, à l'exception de deux individus vêtus à

l'européenne et faciles à reconnaître pour Français. Tous les autres

portaient le costume mexicain et paraissaient être de véritables _hijos

del país_, c'est-à-dire des enfants du pays.

Au moment où le cocher ou mayoral, américain du nord pur sang,

après être parvenu, à force de jurons yankées entremêlés de mauvais

espagnol, à caser tant bien que mal ses voyageurs dans son véhicule

à demi-disloqué par les cahots de la route, prenait les rênes pour

partir, un galop de chevaux accompagné d'un cliquetis de sabres se fit

entendre et une troupe de cavaliers revêtus de costumes à peu près

militaires, mais en fort mauvais état, fit halte devant le rancho.

Cette troupe, composée d'une vingtaine d'hommes à faces patibulaires,

était commandée par un alférez ou sous-lieutenant aussi pauvrement

habillé que ses soldats, mais dont par contre les armes étaient en fort

bon état.

Cet officier était un homme long, sec, maigre et nerveux, à la

physionomie sournoise, au regard louche, et au teint de bistre.

--¡Hola! Compadre, cria-t-il au mayoral, vous partez de bien bonne

heure il me semble.

Le yankée si insolent un instant auparavant changea subitement de

manières; il s'inclina humblement avec un sourire faux et répondit

d'une voix traînante et câline en affectant une grande joie que

probablement il n'éprouvait point:

--¡Eh! ¡_Válgame Dios_! C'est le señor don Jesús Domínguez! Quelle

heureuse rencontre! J'étais loin de m'attendre à un si grand bonheur ce

matin; est-ce que votre seigneurie vient pour escorter la diligence.

--Non pas aujourd'hui, un autre devoir m'amène.

--Oh! Votre seigneurie a bien raison, mes voyageurs ne méritent guère

une escorte aussi honorable; _costeños_ qui ne me semblent pas être

bien riches, d'ailleurs je serai obligé de m'arrêter au moins pendant

trois heures à Orizaba pour réparer ma voiture.

--Alors adieu et vas au diable! répondit l'officier.

Le mayoral hésita un instant, puis au lieu de partir ainsi qu'on le

lui commandait, il descendit rapidement de son siège et s'approcha de

l'officier.

--Vous avez quelque nouvelle à me donner, n'est-ce pas, compadre, dit

celui-ci?

--J'en ai une, señor, répondit le mayoral en riant faux.

--Ah! Ah! fit l'autre, et qu'est-elle? Bonne ou mauvaise?

--Le Rayo est en avant sur la route de México.

L'officier tressaillit imperceptiblement à cette révélation, mais se

remettant aussitôt:

--Vous vous trompez, dit-il.

--Ah! Que non pas, je l'ai vu comme je vous vois.

L'officier sembla réfléchir une minute ou deux.

--C'est bon, je vous remercie, compadre; je prendrai mes précautions.

Et vos voyageurs?

--Ce sont de pauvres hères, à part deux domestiques d'un comte

français, dont les malles et les caisses remplissent à elles seules

toute la voiture, les autres ne méritent pas la peine qu'on s'occupe

d'eux. Est-ce que vous avez l'intention de les visiter?

--Je n'y suis pas encore décidé, je verrai, je réfléchirai.

--Enfin, vous agirez comme vous le trouverez convenable. Pardonnez-moi

de vous quitter, señor don Jesús; mes voyageurs s'impatientent, il me

faut partir.

--Allons, au revoir.

Le mayoral monta sur son siège, fouetta les mules, et la voiture partit

avec une rapidité peu rassurante pour ceux qu'elle contenait et qui

risquaient à chaque angle du chemin de se briser les os.

Aussitôt que l'officier se trouva seul, il s'approcha du ventero occupé

à mesurer du maïs, à quelques arrieros et l'interpellant avec hauteur:

--Eh! lui demanda-t-il, n'avez-vous pas ici un caballero espagnol et

une dame?

--Oui, répondit le ventero, en se découvrant avec un respect mêlé de

crainte, oui, seigneur officier, un caballero assez âgé, accompagné

d'une dame toute jeune, est arrivé ici hier un peu après le coucher du

soleil, dans la berline que vous voyez là remisée devant la porte du

rancho; ils avaient avec eux une escorte. D'après ce qu'ont dit les

soldats, ils viennent de la Veracruz et se rendent à México.

--C'est cela même, je suis envoyé pour leur servir d'escorte jusqu'à

Puebla _de Los Ángeles_; mais ils ne semblent pas être pressés de

partir; cependant la journée doit être longue et ils ne feraient pas

mal de se hâter.

En ce moment une porte intérieure s'ouvrit, un homme richement vêtu

entra dans la salle commune, et après avoir légèrement soulevé son

chapeau en prononçant le sacramentel _Ave Maria purísima_, il s'avança

vers l'officier qui en l'apercevant avait fait quelques pas à sa

rencontre.

Ce nouveau personnage était un homme d'environ cinquante-cinq ans

encore vert; sa taille était haute et élégante, ses traits beaux et

nobles, une expression de franchise et de bonté était répandue sur sa

physionomie.

--Je suis don Antonio de Carrera, dit il, en s'adressant à l'officier;

j'ai entendu les quelques mots que vous avez dits à notre hôte; je

crois, seigneur, être la personne que vous avez mission d'escorter.

--En effet, señor caballero, répondit poliment le sous-lieutenant, le

nom que vous avez prononcé est bien celui écrit par l'ordre dont je

suis porteur; j'attends votre bon plaisir, prêt à faire ce que vous

désirerez.

--Je vous remercie, señor; ma fille est un peu malade, je craindrais,

en me mettant en route d'aussi bonne heure, de porter atteinte à sa

santé délicate, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous demeurerons

encore quelques heures ici et nous ne partirons qu'après notre déjeuner

auquel je serais honoré que vous daigniez prendre part.

--Je vous rends mille grâces, caballero, répondit l'officier, en

s'inclinant avec courtoisie, mais je ne suis qu'un soldat grossier,

dont la société ne saurait être agréable à une dame; veuillez donc

m'excuser si je refuse votre toute gracieuse invitation, dont cependant

je vous suis aussi reconnaissant que si je l'acceptais.

--Je n'insiste pas, seigneur, bien que j'aurais été flatté de vous

avoir pour convive; ainsi il est convenu, n'est-ce pas, que nous

resterons ici encore?

--Tant que vous le voudrez, señor, je vous répète que je suis à vos

ordres.

Après cet échange mutuel de bons procédés les deux interlocuteurs

se séparèrent, le vieillard rentra dans l'intérieur du rancho et

l'officier sortit pour installer le bivouac de sa troupe.

Les soldats mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux au piquet

et commencèrent à vaguer de côté et d'autre en fumant leur cigarette,

regardant tout avec cette inquiète curiosité particulière aux Mexicains.

Cependant l'officier avait dit quelques mots à voix basse à un soldat;

celui-ci, au lieu d'imiter l'exemple de ses compagnons, était au

contraire remonté à cheval et s'était éloigné au galop.

Vers dix heures du matin, les domestiques de don Antonio de Carrera

attelèrent les chevaux à la berline, puis quelques instants plus tard

le vieillard sortit.

Il donnait le bras à une dame, tellement enveloppée dans son voile

et sa mante qu'il était littéralement impossible de rien voir de son

visage ou de rien deviner de l'élégance de sa taille.

Aussitôt que la jeune dame eût été confortablement installée dans la

berline, don Antonio se retourna vers l'officier qui s'était rapidement

rapproché de lui.

--Nous partirons quand vous voudrez, seigneur lieutenant, lui dit-il.

Don Jesús s'inclina.

L'escorte se mit en selle; le vieillard monta alors dans la berline

dont la portière fut fermée par un domestique qui prit place sur

le siège à côté du cocher; quatre autres domestiques bien armés se

rangèrent derrière la voiture.

--En route, cria l'officier.

La moitié de l'escorte prit les devants, l'autre moitié forma

l'arrière-garde, le cocher fouetta ses chevaux, et voiture et cavaliers

emportés par un galop rapide disparurent dans un nuage de poussière.

--Que Dieu le protège! murmura le ventero en se signant et en faisant

sauter dans sa main deux onces d'or que lui avait données don Antonio;

ce vieillard est un digne gentilhomme, malheureusement don Jesús

Domínguez est avec lui, et je crains bien que son escorte ne lui soit

fatale.

III

LES SALTEADORES

Cependant la berline roulait entourée par son escorte sur la route

d'Orizaba. Mais à peu de distance de cette ville elle fit un crochet et

par une traverse elle rejoignit le chemin de Puebla et s'avança vers

les défilés de las Cumbres; tout en courant à fond de train sur la

route poudreuse, les deux voyageurs causaient entre eux.

La dame qui accompagnait le vieillard était une jeune fille de seize à

dix-sept ans au plus; ses traits fins délicats, ses yeux bleus bordés

de longs cils qui en s'abaissant traçaient un demi-cercle brun sur

ses joues veloutées, son nez droit aux ailes roses et mobiles, sa

bouche mignonne dont les lèvres de corail laissaient en s'entr'ouvrant

apercevoir le double chapelet de perles de ses dents, son menton séparé

par une légère fossette, son teint pâle dont la blancheur était rendue

plus mate par les boucles soyeuses d'une chevelure de jais dont son

visage était encadré et qui retombait sur ses épaules, lui formaient

une de ces physionomies étranges et sympathiques, comme seuls en

produisent les pays équinoxiaux, et qui, sans avoir la morbidesse de

nos frêles beautés des froids climats du nord, ont cet irrésistible

attrait qui fait rêver l'ange dans la femme et impose non seulement

l'amour, mais encore l'adoration.

Gracieusement pelotonnée dans un angle de la voiture, à demi-enfoncée

dans des flots de gaze, elle laissait d'un air rêveur ses regards errer

sur la campagne, ne répondant que d'un air distrait et par monosyllabes

aux paroles que lui adressait son père.

Le vieillard, bien qu'il affectât une certaine assurance, paraissait

cependant assez inquiet.

--Voyez-vous, Dolores, disait-il, tout cela n'est pas clair; malgré les

affirmations répétées des chefs du gouvernement de la Veracruz, et la

protection dont ils feignent de m'entourer, je n'ai aucune confiance en

eux.

--Pourquoi donc, mon père? répondit nonchalamment la jeune fille.

--Pour mille raisons; la principale est que je suis Espagnol, et vous

savez que malheureusement à l'époque où nous sommes, ce nom est un

titre de plus à la haine des Mexicains contre tous les Européens en

général.

--Cela n'est que trop vrai, mon père, mais permettez-moi une question.

--Dites, Dolores, je vous écoute.

--Eh bien, je voudrais que vous me fissiez part du motif si pressant

qui vous a engagé à quitter subitement la Veracruz, et à faire ce

voyage avec moi surtout, que d'ordinaire vous n'emmenez jamais dans vos

excursions.

--Le motif est bien simple, mon enfant, de graves intérêts réclament

ma présence à México, où je dois me rendre le plus tôt possible; d'un

autre côté, l'horizon politique se rembrunit de jour en jour, j'ai

réfléchi que le séjour de notre hacienda del Arenal pourrait, d'ici

à quelque temps, devenir dangereux pour notre famille. J'ai donc

résolu, après vous avoir laissé à Puebla chez notre parent don Luis

de Pezal, dont vous êtes la filleule et qui vous aime beaucoup, de

pousser jusqu'à l'Arenal où je prendrai votre frère Melchior, et de

vous emmener dans la capitale où il nous sera facile de trouver une

protection efficace, au cas malheureusement trop facile à prévoir, où

éclaterait non pas une nouvelle révolution, car nous en subissons une

depuis longtemps déjà, mais un cataclysme qui renverserait tout d'un

coup le pouvoir constitué, pour y substituer celui de la Veracruz.

--Et vous n'avez pas eu d'autre motif que celui-là mon père? demanda la

jeune fille en se penchant à demi avec un léger sourire.

--Quel autre motif pourrai-je avoir que celui que je viens de vous

dire, ma chère Dolores?

--Je ne sais pas moi, mon père, puisque je vous le demande.

--Vous êtes une curieuse niña, reprit-il en la menaçant en riant du

doigt, vous voudriez bien me faire vous avouer mon secret.

--Il y a donc un secret, mon père?

--C'est possible, mais quant à présent il vous faut en prendre votre

parti, car je ne vous le dirai pas.

--Bien vrai, mon père?

--Je vous en donne ma parole.

--Oh! Alors je n'insiste pas, je sais trop bien que lorsque vous prenez

ainsi votre grosse voix, et que vous froncez les sourcils, il est

inutile d'insister.

--Vous êtes folle, Dolores.

--C'est égal, j'aurais bien voulu savoir pourquoi vous avez pris un

faux nom pour ce voyage.

--Oh! Pour cela, je ne demande pas mieux que de vous le dire: mon

nom est trop connu comme étant celui d'un homme riche, pour que je

me hasarde à le porter par les chemins, lorsque tant de bandits

fourmillent sur les routes.

--Vous n'avez pas eu d'autre motif que celui-là?

--Pas d'autre, chère enfant; je crois qu'il est suffisant, et que la

prudence devait m'engager à agir ainsi que je l'ai fait.

--Soit, mon père, répondit-elle en hochant la tête d'un air boudeur;

mais, s'écria-t-elle tout d'un coup, regardez donc, mon père, il me

semble que la voiture se ralentit.

--En effet, répondit le vieillard; que signifie cela? Il baissa la

glace et pencha la tête au dehors, mais il ne vit rien, la berline

s'engageait en ce moment dans le défilé des Cumbres, et la route

faisait des coudes si nombreux, que la vue ne pouvait s'étendre à plus

de vingt-cinq ou trente pas en avant ou en arrière. Le vieillard

appela alors un des domestiques qui suivaient immédiatement la voiture.

--Qu'y a-t-il donc, Sánchez? demanda le voyageur; il me semble que nous

ne marchons plus aussi vite.

--C'est la vérité, señor amo, répondit Sánchez; depuis que nous avons

quitté la plaine nous n'avançons plus aussi rapidement, sans que j'en

connaisse la cause; les soldats de notre escorte paraissent inquiets,

ils causent entre eux à voix basse en regardant incessamment autour

d'eux; il est évident qu'ils redoutent quelque danger.

--Les salteadores ou les guérilleros qui infestent les routes

songeraient-ils à nous attaquer? dit le vieillard avec une inquiétude

mal déguisée; informez-vous donc, Sánchez. Hum! L'endroit serait

bien choisi pour une surprise, cependant notre escorte est nombreuse

et, à moins qu'elle ne soit de connivence avec les bandits, je doute

que ceux-ci se hasardent à nous barrer le passage. Voyez, Sánchez,

interrogez adroitement les soldats et venez me rapporter ce que vous

aurez appris.

Le domestique salua, retint la bride et laissa la voiture le dépasser,

puis il se mit en devoir de s'acquitter de la commission dont son

maître l'avait chargé.

Mais Sánchez rejoignit presqu'aussitôt la berline; ses traits étaient

bouleversés, sa voix haletante sifflait entre ses dents serrées par la

terreur, une pâleur cadavéreuse couvrait son visage.

--Nous sommes perdus, señor amo, murmura-t-il en se penchant à la

portière.

--Perdus! s'écria le vieillard avec un tressaillement nerveux et en

lançant à sa fille muette d'épouvante un regard chargé de tout ce que

l'amour paternel a de plus passionné, perdus! Vous êtes fou, Sánchez;

expliquez-vous, au nom du ciel.

--C'est inutile, mi amo, répondit le pauvre diable en balbutiant. Voici

le señor don Jesús Domínguez, le chef de l'escorte, qui vient de ce

côté; sans doute il veut vous faire part de ce qui se passe.

--Qu'il arrive donc! Mieux vaut, sur mon âme, une certitude, si

terrible qu'elle soit, qu'une anxiété pareille.

La voiture s'était arrêtée sur une espèce de plateforme d'une centaine

de mètres carrés de largeur; le vieillard jeta un coup d'œil au

dehors; l'escorte entourait toujours la berline, seulement elle

paraissait être doublée: au lieu de vingt cavaliers il y en avait

quarante.

Le voyageur comprit qu'il était tombé dans un guet-apens, que toute

résistance serait folle et qu'il ne lui restait plus d'autre chance de

salut que la soumission; cependant comme, malgré son âge, il était vert

encore, doué d'un caractère ferme et d'une âme énergique il ne s'avoua

pas vaincu ainsi au premier choc, et résolut d'essayer de tirer le

meilleur parti possible de sa fâcheuse position.

Après avoir tendrement embrassé sa fille; lui avoir recommandé de

demeurer immobile et de n'intervenir en rien dans ce qui allait se

passer, au lieu de demeurer dans la berline, il ouvrit la portière et

sauta assez lestement sur la route, un revolver de chaque main.

Les soldats, bien qu'ils fussent surpris de cette action, ne firent pas

un geste pour s'y opposer et conservèrent impassiblement leurs rangs.

Les quatre domestiques du voyageur vinrent sans hésiter se ranger

derrière lui, la carabine armée, prêts à faire feu sur l'ordre de leur

maître.

Sánchez avait dit vrai: don Jesús Domínguez arrivait au galop; mais il

n'était pas seul, un autre cavalier l'accompagnait.

Celui-ci était un homme court et trapu, aux traits sombres et

aux regards louches, la nuance rougeâtre de son teint le faisait

reconnaître pour un Indien de pure race; il portait un somptueux

costume de colonel de l'armée régulière.

Le voyageur reconnut aussitôt ce sinistre personnage pour don Felipe

Neri Irzabal, un des chefs guérilleros du parti de Juárez; deux ou

trois fois il l'avait entrevu à la Veracruz.

Ce fut avec un tressaillement nerveux et un frisson de terreur que le

vieillard attendit l'arrivée des deux hommes; cependant lorsqu'ils ne

se trouvèrent plus qu'à quelques pas de lui, au lieu de leur permettre

de l'interroger ce fut lui qui le premier prit la parole.

--Hola, caballeros, leur cria-t-il d'une voix hautaine, que signifie

ceci, et pourquoi me contraignez-vous ainsi à interrompre mon voyage?

--Vous allez l'apprendre, cher seigneur, répondit en ricanant le

guérillero; et d'abord pour que vous sachiez bien tout de suite à quoi

vous en tenir, au nom de la patrie je vous arrête.

--Vous m'arrêtez? Vous? se récria le vieillard, et de quel droit?

Les nuits mexicaines · 第 1 / 29 段