_A Catulle Mendès._
C'était un dimanche après midi et les cloches sonnaient. Le soleil
éclairait la moitié des rues montantes qui menaient au bal. On y voyait
passer des bandes de filles en cheveux, un ruban au cou, avec le nœud
tourné sur le côté; elles riaient et jacassaient en se tenant les bras.
Passant devant le garde municipal, elles le saluaient d'un air moqueur
et entraient dans la salle de danse.
La lumière crue qui tombait du plafond exagérait la pâleur du visage
des femmes. Elles tournaient par couples dans le grand carré autour
duquel refluait une bande d'hommes serrés. Sur les bancs, dans
l'enceinte réservée à la danse, des familles entières étaient assises,
les mères, enveloppées d'un fichu noir, tenant parfois un enfant dans
les bras; des petits garçons et des petites filles de trois ou quatre
ans qui suçaient des sucres d'orge ou qui, cramponnés aux jupes,
écarquillaient les yeux. De temps à autre une fille, tordant la queue
de sa robe, venait se rasseoir près d'eux. L'une, avec sa masse de
cheveux châtains relevée en cimier de casque, le buste droit, les
épaules pleines, portait la tête en impératrice, ayant le nez busqué,
la bouche arquée, le sourire plein de défi. Elle dansait le quadrille
en soulevant à peine son jupon de deux doigts et passait parmi les
entrechats des danseurs, le masque blême. Elle semblait ignorante de
tous les gestes et de toutes les provocations et son léger balancement
sur les hanches était un salut à peine consenti par sa fierté.
Soudain il se fit un grand tumulte dans la salle. Une armée de nouveaux
venus avait envahi l'entrée. Ils étaient accoutrés de la façon la plus
étrange et paraissaient monter de la foire du boulevard Rochechouart.
En tête marchait un pitre coiffé d'un gibus trop bas; sa face colorée
était complètement glabre et sa bouche mince descendait aux coins vers
le pli des joues. Il portait un long habit jaune tacheté en léopard
dont les boutons étaient une multitude de petits miroirs. Puis venaient
confusément des clowns bleus et rouges; des pierrots blancs aux yeux
noircis sous la farine; des lutteurs avec des maillots lâches, un
caleçon de peau, des bras tatoués et des bracelets de fourrure aux
poignets et aux chevilles; des ballerines dont les jupes de gaze
étaient semées de découpures noir et or; des arlequins moulés dans un
collant fait de losanges multicolores, à ceinture de cuir, à souliers
ouverts; ils avaient des membres nerveux, cinglaient l'air d'une
batte, et, sous leur bicorne, un loup d'étoffe, par les trous duquel
leurs yeux pétillaient, rendait leur figure railleuse; des crieurs
de boniment, à houppelande bariolée; des banquistes et des joueurs
de gobelet, des montreurs d'entre-sort, des faiseurs de poids, des
équilibristes et des jongleurs, des nains et des naines, des vendeurs
de secrets, des arracheurs de dents, des jocrisses et des paillasses.
Et parmi cette foule il y avait une drôle de petite créature qui
pouvait être âgée de vingt-cinq ou de soixante ans, qui tortillait son
buste développé sur une paire de jambes trop courtes, et se dandinait
comme un oison.
Enfin une troupe de femmes turques, blondes et brunes, s'était ruée sur
le parquet de danse; elles agitaient leurs larges pantalons de satin,
les faisaient bouffer, levaient leurs bras, un peu jaunes, secouaient
leurs vestes courtes, les doigts passés dans leurs grandes ceintures,
et entre-choquaient toutes les piécettes sonnantes et les oripeaux de
leurs cheveux.
L'une, habillée tout de rouge, avec des sequins dorés sur le front,
avait des cheveux noirs en frisons; elle était souple et se mit tout
de suite à danser, la tête penchée. Elle souriait aux avances, pliait
effrontément les mains, levait la jambe en chahuteuse, haussait les
épaules pour une Carmen qui faisait le grand écart à un bout de la
salle, donnait, sur les bras de ceux qui ne prenaient pas garde aux
figures du quadrille, des coups secs avec le revers de la main, parlait
en zézayant, le nez retroussé au vent, et quêtant les regards du pitre
couvert de petits miroirs.
Et, de l'autre côté, casquée de ses cheveux, avec ses grands yeux
calmes, son nez en lame mince, son profil impérial, ses mouvements
sobres, la danseuse fière continuait le quadrille. Le pitre la
vit aussitôt, louvoya vers elle et, lui faisant face, lança
d'extraordinaires coups de pied, tandis que ses bras s'écartaient et
s'abaissaient comme des ailes de moulin.
Elle le regardait avec beaucoup de sang-froid, tandis que la petite
Orientale rouge lui jetait des œillades furieuses. Finalement, comme
la musique du quadrille cessait, le pitre empoigna la danseuse blême
par la taille et la porta dans le fond de la salle, où sous une sorte
de voûte, on servait des consommations à des tables de bois. Elle ne
cria pas, elle ne fit pas d'effort pour se dégager: mais elle fouettait
rapidement de ses doigts la figure du pitre qui grimaçait.
Elle se laissa asseoir sur un banc sans mot dire, trempa ses lèvres
dans un verre de punch, et regarda fixement dans le vague un point
mystérieux, au-dessus de la tête du pitre qui étalait ses manches,
faisait claquer son chapeau à ressort, clignait des yeux et étincelait
de toutes ses glaces.
Cependant la brune, avec sa veste et son pantalon rouges, s'était
enfuie vers l'entrée, secouée par de grands sanglots. Elle ne cessait
de dire: «Je veux m'en aller, je veux m'en aller!» Puis elle
s'affaissa sur une chaise, devant une petite table peinte: ses larmes
traçaient des ruisseaux noirs dans la poudre de riz qui couvrait sa
figure et elle déchirait son mouchoir avec ses dents.
J'étais là, et j'essayai de lui parler pour la consoler. Mais elle
me repoussa des deux bras et continua de sangloter; ses épaules
remontaient par saccades, à cause des hoquets, et elle s'enfonçait la
figure entre les mains. Enfin, parmi ses pleurs, elle me dit qu'elle
aimait ce pitre à la folie--mais que sa conduite prouvait bien qu'il
était un ingrat; puis elle se mit en colère, et cria des injures; puis
elle pleura de nouveau; et elle remuait toujours la tête en disant: «Je
veux m'en aller, je veux m'en aller!»
Enfin, elle vida son cœur, et voici ce qu'elle dit: «J'ai assez de ton
Paris qui mange, qui dévore, qui vomit tout; les maisons sont remplies
de femmes qui meurent et d'hommes qui les exploitent; tous les hôtels
sont de terribles repaires; tous les cafés sont des antres où quelque
bête vous guette. Quand on s'amuse, on a du bois peint ou du gaz sur
la tête; quand on rit, on éclabousse sa poudre et on fait craquer sa
peinture; quand on pleure, on n'a pas d'endroit où on puisse poser sa
tête sans entendre un ricanement. Si vous êtes malade, vous trouvez
l'hôpital avec ses lits blancs qui ont déjà l'air de linceuls. Vous
êtes salie avant d'avoir aimé; et si vous aimez, une autre vous trahit.
Les rues sont pleines d'affamés de pain et d'amour. On vole partout,
ici. On vole dans votre poche et on vole dans votre cœur. Personne n'a
rien d'assuré; rien n'est solide, même pas les vêtements (elle mettait
son costume en lambeaux). Personne n'a pitié de vous; ni les hommes qui
rient, ni les femmes qui vous en veulent, ni les terribles enfants,
plus cruels que tous. J'ai vu une femme, par une nuit d'hiver, sous une
porte cochère, avec une troupe de jeunes gens qui la raillaient, et la
malheureuse pleurait, pleurait. On n'a pas le temps d'avoir pitié. A
peine si on a le temps de faire pitié. On passe du salon d'un café au
trottoir de la devanture, et puis au tas que les balayeurs enlèvent le
matin. C'est très vite fait: trois ans, quatre, ans--à la hotte, tout
ça!
«Je veux m'en aller. Je retournerai chez nous, à la campagne.»
Je lui demandai ce qu'elle était, là-bas.
--Ce que je suis? Gardeuse de cochons, sauf vot'respect. Ah! comme je
vais m'amuser! Vous ne savez pas? On a le ciel bleu sur la tête, du
bon air, de la bonne eau, du bon pain. Il y a Piârre qui me donnera du
lait. Nous prendrons des cigales dans les champs. Nous leur tresserons
des cages, à l'ombre. Nous fouetterons toutes nos bêtes, les noires et
blanches surtout, qui ont une queue tortillée et qui sont goinfres.
Nous verrons coucher le soleil. Nous serons pleins de boue, crottés,
rouges, contents...
Et l'odalisque s'enfuyant, gagna la porte et disparut. Alors, parmi
les lustres qui s'allumaient, parmi la fumée des cigares qui montait
sous le plafond, je crus voir Paris embrasé par un immense coucher de
soleil, avec des reflets sanglants aux bals et aux cafés, tandis que
sur les routes blanches, un peu rosées sous les derniers rayons, on
voyait s'éloigner, vers leurs provinces, des files de petites gardeuses
de cochons, retour de la capitale, avec le mouchoir aux yeux et le
baluchon sur l'épaule.