_A Oscar Wilde._
Dans une ville de province que je ne saurais plus retrouver, les rues
montantes sont vieilles et les maisons vêtues d ardoises. La pluie
coule le long des pilotis sculptés et ses gouttes tombent à la même
place, avec le même son. Les petites fenêtres rondes se sont enfoncées
dans les murs, comme pour se garer des coups. Il n'y a de hardi, parmi
ces ruelles, que le lierre à la pointe des portes et la mousse à
la crête des murs: car les feuilles sombres et luisantes du lierre
avancent leurs dents, et la mousse ose envelopper les grosses pierres
extérieures de son velours jaune--mais les êtres sont aussi fugitifs
que l'ombre des fumées.
Là sont encore des fanaux rougeâtres attachés aux linteaux, et des
chandelles minces dans les chandeliers d'étain, et des paquets
d'allumettes soufrées, et de petits carreaux pleins d'ombre et de
poussière derrière lesquels dorment d'étranges petits flacons où les
liqueurs étaient autrefois vertes et bleues. Des cornettes froncées
tremblent aux vitres, et parfois on aperçoit de pâles visages d'enfants
et des doigts frêles qui agitent un pantin décoloré, une oie de bois ou
une balle demi-bariolée.
Là, un soir d'hiver, sous un porche noir, une petite main froide se
glissa dans la mienne, et une voix d'enfant murmura à mon oreille:
«Viens!» Nous montâmes un escalier dont les marches vacillaient; il
était tordu en spirale et une corde servait de rampe; les fenêtres
étaient jaunes de lune et une porte solitaire battait, agitée parle
vent. La petite main froide me serrait le poignet.
Quand nous entrâmes dans la chambre, fermée de quatre planches
disjointes, avec un loquet de ficelle, une chandelle bruissante fut
allumée et fichée dans une bouteille. A côté de moi, tenant ma main,
était une fillette de treize ans; ses cheveux fins couleur d'or
tombaient sur ses épaules et ses yeux noirs brillaient de satisfaction.
Mais elle était maigre et menue, et sa peau avait la nuance que donne
la faim.
--Je m'appelle Maïe, dit-elle, et, tendant le doigt: «Pas que tu as eu
peur, affreux monstre, quand je t'ai pris la main?»
Puis, elle me mena autour de la chambre.--«Bonjour, ma belle glace,
dit-elle; tu es un peu cassée, mais ça ne fait rien. Voilà un ami très
gentil que je te présente.--Bonjour, ma vilaine table, qui n'a que
trois pattes; tu es vilaine, mais je t'aime tout de même.--Bonjour, ma
cruche, qui n'a plus de gueule; ça ne m'empêchera pas de t'embrasser
pour boire ton eau.--Bonjour, mon chez-moi, je te salue syndicalement:
aujourd'hui j'ai de la société.»
J'avais mis, je crois, un peu d'argent sur la pauvre table. Maïe me
sauta au cou. «Tu veux bien, dit-elle, je vais chercher un grand pain,
un pain de six livres.--Au revoir, mon chez-moi: soyez sage pendant
mon absence; il y a un vieux cahier d'images dans le coin.»
Elle remonta gravement, le menton sur le pain poudré de farine, les
deux bras dessous, et les mains tenant son tablier gonflé. Elle fit
tout rouler par terre. «Vois-tu, dit-elle, j'ai acheté des marrons;
comme ça je ne serai pas en peine; ça bourre, ça nourrit, et j'en ai
pour mon hiver.» Elle les rangea un à un, à plat, dans le tiroir de
la table, leur rit avant de le fermer et s'assit sur le lit. Puis
elle prit le grand pain et mordit à même le croûton; à mesure qu'elle
mangeait, sa petite figure avançait dans la brèche et elle me regardait
sans cesse, pour voir si je me moquais d'elle.
Quand elle eut mangé, elle soupira. «J'avais faim, dit-elle. Et Michel
aussi, probable. Où est-il encore, ce garnement?--Tu sais, Michel est
un petit garçon très malheureux, qui n'a plus ni mère ni père; il est
affreux; il est bossu; il m'aide à faire mon feu et va me chercher mon
eau; ça fait qu'il mange avec moi, et je lui donne des sous, quand j'en
ai.»
On entendit un cliquetis de sabots, et la ficelle du loquet
tressaillit.--«Le voilà,» dit Maïe. Je vis entrer un avorton blême,
les mains et le nez noirs de charbon, sa culotte courte ouverte au
vent: il me tira la langue et me fit une longue grimace avec sa
bouche.--«Allons, Michel, ci reste tranquille, dit Maïe. Tu ferais
mieux d'écouter Monsieur qui te parle. Va vite.» Michel remonta avec la
bouteille de vin doux que je lui demandais.
Le petit poêle de fonte avait été rempli et allumé. Il y avait un
peu de bois de démolition, encore taché de ciment. Les châtaignes
rôtissaient sur le couvercle: Maïe les avait mordues, pour leur donner
de l'air. Elles éclataient parfois et Maïe les grondait: «Vilains
marrons, voulez-vous bien ne pas sauter?» Cependant elle recousait
la doublure de finette d'un corsage. L'aiguille y passait avec un
crissement doux. La lueur du poêle tombait sur ses mains agiles, et
faisait briller l'étoffe. Michel, accroupi, fermait les yeux à la
chaleur.
--Je couds, je couds, dit Maïe. J'aurai cinq sous. Pas, c'est bien
payé? Donne-moi un peu de vin doux, monstre. Bois le fond: je neveux
être ni mariée ni pendue.
Dans son langage enfantin elle me conta sa vie. Elle ne savait ni bien,
ni mal. Elle avait erré dans la campagne, avec d'horribles garçons,
pour jouer la comédie. A neuf ans, elle était princesse au fond d'une
grange, les pieds nus dans la paille, et une couronne de papier d'or
sur la tête. Elle savait encore des tirades de ses rôles, et m'en
récita. «Oh! il y avait une belle pièce, dit-elle. Ça s'appelait, je
crois, le _Pays Bleu._ On ne voyait pas qu'il était bleu, mais on
se figurait, tu comprends. Les montagnes étaient bleues, les arbres
bleus, l'herbe bleue et les bêtes bleues. Et je disais: «Prince, voici
le palais du roi mon père; il est d'acier fort et la porte de fer
rouge, gardée par un dragon à triple gueule. Si vous voulez obtenir
ma main...» Hou--c'est un marron qui vient de sauter. Michel, épluche
donc les marrons au lieu de dormir. Est-ce que c'est vrai qu'il y a un
pays bleu? Je suis sûre que j'y serais; mais on a mis en prison tous
les gars qui jouaient avec moi. On prétend qu'ils volaient dans les
maisons. Un jour un garde est venu, et il leur a dit, et il leur a
dit ... ça ne fait rien, je ne me rappelle plus--mais je ne les ai pas
revus. Et depuis je demeure en ville; mais c'est triste. Il pleut tout
le temps. On ne voit que des ardoises et des petites boutiques noires.»
Ainsi elle jasait; puis elle se mit en colère: «Michel, je t'ai défendu
de salir la chambre avec tes épluchures. Ramasse-les. Oh gueux! Tiens!»
Elle ôta une bottine et la lui jeta à la tête. Sa figure était rouge,
ses veux étincelants.
--Tu ne peux pas te figurer comme il est méchant. J'en endure avec lui!
Cependant, je dus quitter la petite Maie; mais je promis de revenir. Je
la voyais chaque jour, et elle cousait sans cesse, devant son poêle.
Maintenant elle assemblait de singuliers costumes, avec des chiffons de
couleur. Sa peau reprenait de la vie; Maïe mangeait enfin. Mais elle
devenait triste, à mesure que la misère s'en allait. Elle regardait
tomber la pluie. «Monstre, vilain monstre,» disait-elle, l'œil vide et
les lèvres molles. Une fois, entrebâillant la porte, je la vis devant
la glace brisée, ses cheveux d'or sur les seins à peine formés, une
couronne de papier découpée avec des ciseaux sur la tête. Quand elle
m'entendit, elle la cacha. «Michel est méchant, dit-elle: il ferait un
beau dragon.»
L'hiver touchait à sa fin. Le ciel était encore sombre, mais quelques
rayons faisaient luire le bord des ardoises. La pluie tombait moins dru.
Un soir je trouvai la chambre vide. Il n'y avait plus ni table, ni
chaise, ni poêle, ni cruche. En regardant par la fenêtre, il me sembla
que des épaules contournées disparaissaient au fond de la cour. Et, à
la lueur du rat-de-cave qui me servait pour monter l'escalier, je vis
une pancarte épinglée au mur, avec ces mots écrits en grosses lettres: