LA CITÉ DORMANTE[1]

_A Léon Daudet._

La côte était haute et sombre sous la lueur bleu clair de l'aube. Le

Capitaine au pavillon noir ordonna d'aborder. Parce que les boussoles

avaient été rompues dans la dernière tempête, nous ne savions plus

notre route ni la terre qui s'allongeait devant nous. L'Océan était si

vert que nous aurions pu croire qu'elle venait de pousser en pleine eau

par un enchantement. Mais la vue de la falaise obscure nous troublait;

ceux qui avaient remué les tarots dans la nuit et ceux qui étaient

ivres de la plante de leur contrée, et ceux qui étaient vêtus de façon

diverse, quoiqu'il n'y eût pas de femmes à bord, et ceux qui étaient

muets ayant eu la langue clouée, et ceux qui, après avoir traversé,

au-dessus de l'abîme, la planche étroite des flibustiers, étaient

demeurés fous de terreur, tous nos camarades noirs ou jaunes, blancs ou

sanglants, appuyés sur les plats-bords, regardaient la terre nouvelle,

tandis que leurs yeux tremblaient.

Étant de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les langues,

n'ayant pas même les gestes en commun, ils n'étaient liés que par une

passion semblable et des meurtres collectifs. Car ils avaient tant

coulé de vaisseaux, rougi de bastingages à la tranche saignante de

leurs haches, éventré de soutes avec les leviers de manœuvre, étranglé

silencieusement d'hommes dans leurs hamacs, pris d'assaut les galions

avec un vaste hurlement, qu'ils s'étaient unis dans l'action; ils

étaient semblables à une colonie d'animaux malfaisants et disparates,

habitant une petite île flottante, habitués les uns aux autres, sans

conscience, avec un instinct total guidé par les yeux d'un seul.

Ils agissaient toujours et ne pensaient plus. Ils étaient dans leur

propre foule tout le jour et toute la nuit. Leur navire ne contenait

pas de silence, mais un prodigieux bruissement continu. Sans doute le

silence leur eût été funeste. Ils avaient par les gros temps la lutte

de la manœuvre contre les lames, par le calme l'ivresse sonore et les

chansons discordantes, et le fracas de la bataille quand des vaisseaux

les croisaient.

Le Capitaine au pavillon noir savait tout cela, et le comprenait seul;

il ne vivait lui-même que dans l'agitation, et son horreur du silence

était telle que pendant les minutes paisibles de la nuit, il tirait

par sa longue robe son compagnon de hamac, afin d'entendre le son

inarticulé d'une voix humaine.

Les constellations de l'autre hémisphère pâlissaient. Un soleil

incandescent troua la grande nappe du ciel, maintenant d'un bleu

profond, et les Compagnons de la Mer, ayant jeté l'ancre, poussèrent

les longs canots vers une crique taillée dans la falaise.

Là s'ouvrait un couloir rocheux, dont les murs verticaux semblaient se

rejoindre dans l'air, tant ils étaient hauts; mais au lieu d'y sentir

une fraîcheur souterraine, le Capitaine et ses compagnons éprouvaient

l'oppression d'une extraordinaire chaleur, et les ruisselets d'eau

marine qui filtraient dans le sable se desséchaient si vite que la

plage entière crépitait avec le sol du couloir.

Ce boyau de roc débouchait dans une campagne plate et stérile,

mamelonnée à l'horizon. Quelques bouquets de plantes grises croissaient

au versant de la falaise; des bêtes minuscules, brunes, rondes ou

longues, avec de minces ailes frémissantes de gaze, ou de hautes pattes

articulées, bourdonnaient autour des feuilles velues ou faisaient

frissonner la terre en certains points.

La nature inanimée avait perdu la vie mouvante de la mer et le

crépitement du sable; l'air du large était arrêté par la barrière

des falaises; les plantes semblaient fixes comme le roc, et les bêtes

brunes, rampantes ou ailées, se tenaient dans une bande étroite hors de

laquelle il n'y avait plus de mouvement.

Or, si le Capitaine au pavillon noir n'avait pas songé, malgré

l'ignorance de la contrée où ils étaient, que les dernières indications

des boussoles avaient porté le navire vers le Pays Doré où tous les

Compagnons de la Mer désirent atterrir, il n'eût pas poussé plus loin

l'aventure, et le silence de ces terres l'eût épouvanté.

Mais il pensa que cette côte inconnue était la rive du Pays Doré, et

il dit à ses compagnons des paroles émues qui leur mirent des désirs

variés au cœur. Nous marchâmes tête basse, souffrant du calme; car les

horreurs de la vie passée, tumultueuses, s'élevaient en nous.

A l'extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d'or

étincelant. Un cri s'éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la

Mer; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l'air,

parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n'y avait

plus d'écho.

Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au delà

des levées de sable, les Compagnons montèrent péniblement; le sol

fuyait sous nos pas.

Et de l'autre côté, nous eûmes une étrange surprise; car le rempart de

sable était le contrefort des murailles d'une cité, où de gigantesques

escaliers descendaient de la route de garde.

Pas un bruit vital ne s'élevait du cœur de cette ville immense. Nos

pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et

le son s'éteignait. La cité n'était pas morte, car les rues étaient

pleines de chars, d'hommes et d'animaux: des boulangers pâles, portant

des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des

poitrines rouges de bœufs, des briquetiers courbés sur les chariots

plats où les rangées de briques scintillantes s'entre-croisaient, des

marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons,

haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de

la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées

d'étoffes à fleurs de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées

écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux

cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des

chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures

étaient immobiles, comme dans la galerie d'un statuaire qui pétrit

des statues de cire; leur mouvement était le geste intense de la vie,

brusquement arrêtée; ils se distinguaient seulement des vivants par

cette immobilité et par leur couleur.

Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement

rouges, la chair injectée; et ceux qui avaient été pâles étaient

devenus livides, le sang ayant fui vers le cœur; et ceux dont le

visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe

d'ébène; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s'étaient

jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron; en sorte

que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compagnons

de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d'une

réunion de peuples morts.

Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les

bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la

manière des aliénés; nous pensions qu'un de ces hommes qui avaient

été en chair peut-être nous répondrait; nous pensions que cette

agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres; nous pensions

nous délivrer de la malédiction du silence. Mais les grandes portes

abandonnées bâillaient sur notre route; les fenêtres étaient comme des

yeux fermés; les tourelles de guetteurs sur les toits s'allongeaient

indolemment vers le ciel. L'air semblait avoir un poids de chose

corporelle; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre

les pilastres, les mouches, immobiles et suspendues, paraissaient des

bêtes varicolores emprisonnées dans un bloc de cristal.

Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une

profonde lassitude. L'horreur du silence nous enveloppa. Nous qui

cherchions dans la vie active l'oubli de nos crimes, nous qui buvions

l'eau du Léthé, teinte par les poisons narcotiques et le sang, nous

qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence

toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des

liens invincibles.

Or, le silence qui s'emparait de nous rendit les Compagnons de la

Mer délirants. Et parmi les peuples aux quatre couleurs qui nous

regardaient fixement, immobiles, ils choisirent dans leur fuite

effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine; ceux d'Asie

étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire

impure; et ceux d'Afrique saisirent les hommes noirs, et devinrent

sombres comme l'ébène; et ceux du pays situé par delà l'Atlantide

embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d'acajou; et ceux

de la terre d'Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et

leur visage devint couleur de cire vierge.

Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n'ai pas de patrie, ni

de souvenirs qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma

pensée veille, je m'élançai terrifié loin des Compagnons de la Mer,

hors de la cité dormante; et malgré le sommeil et l'affreuse lassitude

qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable

doré, l'Océan vert qui s'agite éternellement et secoue son écume.

[Footnote 1: Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à

couverture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la

lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés

d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors

inexploré.]

Le Roi au Masque d'Or · 第 31 / 38 题