_A George Courteline._
Le long d'une grande route plantée d'arbres unis, au feuillage
régulièrement taillé, comme des pains de sucre piqués sur des tiges
frêles, on voyait un mur jaunâtre, uniforme, avec deux pavillons
semblables aux extrémités. La peinture de la grille d'entrée était
morne; puis une cour sablée, oblongue, séparait des bâtiments
parallèles à hautes portes vitrées; les constructions à deux étages
avaient des toits abaissés d'où montaient, à intervalles égaux, des
clochetons couverts d'ardoises. Aux coins de la cour bâillaient des
voûtes grises, dont on n'apercevait pas l'issue; et des jardinets
ronds, carrés, en triangle, en losange, où la terre était pierreuse
parmi l'herbe clairsemée, tachaient avec les bancs l'étendue triste du
sol emmuré par quelques traces de vert pâle.
Parmi ces figures géométriques de végétation, descendant des
perrons, sous les vitres des portes, autour d'une seule pièce d'eau
rectangulaire, très poussiéreuse, émergeant des bouches ternes de
vieilles pierres qui s'étiraient aux quatre coins, des bandes d'êtres
humains, à peine agités, avançaient en chancelant, la tête branlante,
les genoux tremblants; des vieillards et des vieilles, les unes
paraissant, du hochement continuel de leur personne, dire toujours
_oui, oui,_ les autres, par l'oscillation de droite à gauche, _non,
non;_ d'anciennes affirmations et négations ambulantes et entêtées d'un
faible mouvement qui ne variait pas.
Les hommes portaient des chapeaux qui avaient perdu toute recherche
de forme, leur feutre étant défoncé ou renflé. Mais plusieurs
posaient leurs casquettes ambitieusement sur le côté. Les femmes
laissaient flotter des cheveux blancs fripés sous leurs bonnets
sales; mais quelques-unes avaient frisé leurs perruques, d'un noir
singulier, sombres au-dessus de leur figure parcheminée. Passant
ainsi dans la cour jardinée, maigrement entretenue, certains vieux
bellâtres faisaient des effets de main, certaines vieilles, coquetant,
minaudaient avec leurs lunettes. Et ils se réunissaient par groupes,
autour des bancs, lisaient de petits journaux, s'offraient des prises;
tandis que des pensionnaires hébétés considéraient d'une mine inquiète
les sourires malins qu'ils ne comprenaient plus.
L'hôpital qu'ils habitaient les recevait passé soixante ans, moyennant
un millier de francs et une petite rente pour ajouter de la viande
à leur ordinaire. Ceux qui étaient riches possédaient leur chambre,
marquée d'un numéro, dans un couloir. On n'était plus propriétaire d'un
nom. Il y avait le 63 Voltaire, le 119 Arago; on déposait, en entrant,
les signes de reconnaissance qui avaient servi dans la société pendant
le cours d'une vie ordinaire; ce cimetière animé restait plus anonyme
que le cimetière des morts.
Or, cette société numérotée prenait ses règles et ses conventions;
car les titulaires des chambres des couloirs, ayant de quoi perdre
dans les salles de jeu, offrir à d'agréables personnes d'un autre sexe
de délicates consommations de cantine, méprisaient les misérables
locataires des salles communes, où on ne pouvait, sous les yeux avides,
faire toilette, ni cacher sa calvitie.
Ayant droit à des distributions bi-hebdomadaires de médicaments, ils
assiégeaient les internes avant l'heure, épiaient le cahier, venaient
comme à l'épicerie, avec de vieux bouts de papier où ils avaient noté
leur commande, se délectaient à imiter la toux avec leur poitrine
râlante, à exagérer la douleur de leurs membres tordus, à singer
l'insomnie, à pleurer des maux imaginaires; ils s'enviaient leurs
maladies à la consultation, afin de pouvoir emporter en triomphe des
bons de bains, des fioles d'alcool camphré, des flacons de sirop de
sucre. Ils les plaçaient sur leur table de nuit, les regardant tour à
tour comme des œuvres d'art bienfaisantes, ou comme des provisions dont
ils avaient fait l'emplette à bon compte; mais ils éprouvaient surtout
la joie d'en posséder plus que les autres--puisque c'était pour eux la
dernière forme de la propriété.
La salle Orfila était habité par les vieilles femmes trop pauvres pour
payer la rente d'une chambre. Deux rangées de lits, d'une blancheur
douteuse, se faisaient face, et sur les draps repliés, il y avait
une double haie de bustes couverts de camisoles. Le n° 53 se levait,
était encore assez ingambe, malgré un rhumatisme articulaire qui lui
raidissait le genou gauche, et une paralysie partielle du bras droit,
replié en traversée la ceinture, Elle était considérée; car on disait
qu'elle recevait un peu d'argent de parents éloignés; mais elle
préférait le conserver, pour en user à sa guise, au lieu de le verser à
l'administration en échange d'un logement. Vis-à-vis d'elle, le n° 52
la vexait par une agilité supérieure; elle avait l'usage de ses deux
bras, souffrait seulement de la goutte à un orteil, mais sa paupière
inférieure droite, abaissé à la suite de la faiblesse croissante d'un
muscle, exposait les dessous sanguinolents de l'œil.
Ces deux femmes, rivales physiques, furent aussi rivales de cœur. Rien
des passions humaines n'avait disparu parmi ces vieillards et ces
vieilles. Car il y avait dans les chambres de faux ménages à deux et
à trois; on entendait de violentes scènes de jalousie; on se jetait
à la tête par les couloirs des tabatières et des béquilles; la nuit
des ombres ratatinées guettaient aux portes, armées d'un traversin
menaçant, le bonnet de coton tiré jusqu'au menton; et il y avait des
poursuites de bancals, des fuites de femmes coxalgiques, de fiers
cancans entre les vieilles qui bavardaient en lavant leur linge: l'une
exaltait avec emphase son homme qui était décoré, et bien soigné;
l'autre vantait le sien, qui avait encore tous ses membres.
De sorte que de vieux poings osseux s'abattaient encore sur des
pommettes saillantes; les tours de cheveux s'envolaient, laissant à nu
des crânes pointus ou bossués; les lunettes étaient brisées sur les
nez noirs de tabac; d'anciens coudes aigus apparaissaient symétriques,
les mains posées sur les hanches; et de terribles injures chevrotées
retentissaient tout le long du jour.
La guerre se déchaîna entre la 52 et la 53 pour une pipe en sucre
rouge. Il y avait un vieux à visage militaire, sans doute concierge du
temps qu'il était homme, et qui visitait régulièrement la 53 Orfila
comme sa cousine. Les mots «mon cousin», «ma cousine», répétés comme
un écho pour les oreilles des infirmières par ces bouches édentées,
endormaient leur surveillance. Mais la 52 avait pris du goût pour
l'homme de son vis-à-vis. Elle pinçait la bouche, tournait les yeux, le
frôlait du caraco, en passant, avec un petit bégaiement. Les autres la
détestaient à l'envi, pour la liberté de ses mouvements. On entendit
des rires gras de catarrhes qui provoquèrent des toux nerveuses
d'épuisement. Le vieux, flatté, abandonnait la partie de houles et la
manille pour venir flirter l'après-midi. La 53 lui faisait son nœud
de cravate, lui versait du collyre dans les yeux, lui offrait de
précieuses pilules électriques, qu'elle conservait dans une petite
boîte dissimulée sous son oreiller.
Mais elle ne pouvait s'empêcher de regarder avec jalousie la table de
nuit de la 52 qui allait régulièrement à la consultation, d'où elle
rapportait sans cesse des bouteilles qu'elle étalait avec complaisance.
Le jour où le vieux tira gracieusement de son mouchoir à carreaux une
pipe rouge, la 53 s'agita, joyeuse, rabattit son oreiller, s'y appuya,
et la pipe aux dents qui tremblaient, elle nargua son vis-à-vis, de
l'œil.
Elle montrait la pipe comme une enfant, la faisait tourner en l'air,
la suçait, regardait le bout qu'elle avait sucé; elle eut des mots
à double entente, qui ne furent pas relevés, mais qui ne furent pas
perdus.
En effet, à partir de ce moment, la 52 disparut tous les matins à la
même heure. On ne savait où elle allait. Pendant plusieurs jours, elle
eut l'air d'avoir une peine de cœur. Peu à peu elle parut plus gaie.
Enfin, un matin, rentrant de sa promenade mystérieuse, elle fit à la
pipe rouge de la 53 un magnifique pied de nez, puis, écartant deux
doigts, montra des cornes au-dessus de son front, et toucha son bras
droit avec un geste de désolation moqueuse, comme pour plaindre la 53
de ne pouvoir en faire autant.
Ceci marqua la fin. Il se fit un complot dans la salle Orfila contre
l'effrontée et la gêneuse. On affectait de cracher lorsqu'elle
passait; les vieilles touchaient leurs yeux, avec défaussés nausées,
chuchotaient entre elles, tenaient la 52 à l'écart. Le soir on entendit
des frissons de papier, un grincement de crayons.
Cependant le vieux, l'air innocent, venait toujours voir sa «cousine».
La 53 ne semblait nullement irritée. Moins empressée, pourtant, elle
demandait avec affectation à son cousin ce qu'il faisait de sa matinée;
et le vieux, frottant ses mains sèches, mentait à cœur joie.
Le jour de la visite du médecin en chef, il y eut un mouvement général
de curiosité. Le docteur s'arrêta devant le n° 52 et dit à haute voix
aux infirmières: «Vous changerez celle-ci de salle.» La 52, étonnée,
murmura: «Mais pourquoi, monsieur le docteur?»--Le médecin répondit, en
reprenant sa tournée: «Vos compagnes se chargeront de vous l'apprendre.»
A peine fut-il sorti, que le concert commença. Des sifflets pénibles
partirent aux deux bouts de la salle, avec des quintes de joie.
Quelques vieilles bavaient, à force de plaisir. D'autres frappaient
leurs draps, dans un paroxysme de rire. Et la 53, soulevée tout
entière, hurla en brandissant sa pipe: «Pourquoi, mon enfant? Parce que
nous avons pétitionné contre toi. Toute la salle. Ton œil rouge nous
_dégoûte._ Nous ne pouvons plus manger.»
Comme dans un chœur rauque toutes les malades s'écrièrent, avec un râle
de poitrine: «Oui, ton œil nous _dégoûte!_»
La 52, stupéfiée, restait adossée à son oreiller. Sur sa gauche, une
femme, dont les muscles des yeux étaient paralysés, remuait la tête
d'un côté, de l'autre, en haut, en bas, à la manière d'un perroquet,
les prunelles fixes, pour se repaître de sa vexation. Sur sa droite,
une vieille, atteinte de paralysie agitante, claquait frénétiquement
des mâchoires, et, dans un mouvement ininterrompu, le masque sans
plis, roulait de continuelles cigarettes imaginaires, au ras de la
couverture.