LES EMBAUMEUSES

_A Alphonse Daudet._

Qu'il y ait encore en Libye, sur les confins de l'Éthiopie où vivent

les hommes très vieux et très sages, des sorcelleries plus mystérieuses

que celles des magiciennes de Thessalie, je ne puis en douter. Il est

terrible, certes, de penser que les incantations des femmes peuvent

faire descendre la lune dans un étui à miroir, ou la plonger, quand

elle est pleine, dans un seau d'argent, avec des étoiles trempées, ou

la faire frire comme une méduse jaune de mer, dans une poêle, tandis

que la nuit thessalienne est noire et que les hommes qui changent de

peau sont libres d'errer; tout cela est terrible; mais je craindrais

moins ces choses que de rencontrer encore dans le désert couleur de

sang, des embaumeuses libyennes.

Nous avions traversé, mon frère Ophélion et moi, les neuf cercles de

sables divers qui entourent l'Éthiopie. Il y a des dunes terrestres

qui, dans le lointain, paraissent glauques comme la mer ou azurées

comme des lacs. Les Pygmées ne parviennent pas jusqu'à ces étendues;

mais nous les avions laissés dans les grandes forêts ténébreuses, où

le soleil ne pénètre jamais; et les hommes couleur de cuivre qui se

nourrissent de chair humaine et se reconnaissent les uns les autres au

bruit des mâchoires sont plus loin au couchant. Le désert rouge où nous

entrions pour aller vers la Libye est selon toute apparence nu de cités

et d'hommes.

Nous marchâmes sept jours et sept nuits. Dans cette contrée, la nuit

est transparente et bleue, fraîche et dangereuse aux yeux, si bien que

parfois cette clarté bleue nocturne enfle les prunelles en l'espace de

six heures et le malade ne voit plus se lever le soleil. Telle est la

nature de ce mal, qu'il n'attaque uniquement que ceux qui dorment sur

le sable et ne se voilent pas le visage; mais ceux qui marchent nuit et

jour n'ont à redouter que la poudre blanche du désert qui irrite les

paupières sous le soleil.

Le soir du huitième jour nous aperçûmes sur la plaine couleur de sang

des coupoles blanches de petite dimension, disposées en cercle, et

Ophélion fut d'avis qu'il était utile de les examiner. La nuit tombait

rapidement, comme de coutume dans le pays libyen, et quand nous nous

approchâmes, l'obscurité était très grande. Ces coupoles émergeaient

de terre, et nous ne pûmes d'abord y reconnaître d'ouvertures; mais

quand nous eûmes franchi le cercle qu'elles formaient, nous vîmes

qu'elles étaient trouées de portes qui avaient la hauteur d'un homme

de taille moyenne et qui étaient toutes dirigées vers le centre du

cercle. L'ouverture de ces portes était sombre; mais par des orifices

très étroits percés à l'entour passaient des rayons qui marquaient nos

figures comme avec de longs doigts rouges. Nous étions aussi environnés

d'une odeur que nous ne connaissions pas et qui semblait mêlée de

parfums et de corruption.

Ophélion m'arrêta et me dit qu'on nous faisait signe dans une de ces

coupoles. Une femme que nous ne pouvions voir distinctement se tenait

sous la porte et nous invitait. J'hésitai, mais Ophélion m'attira vers

elle. L'entrée était obscure, ainsi que la salle ronde sous la coupole;

et, sitôt que nous y fûmes, celle qui nous avait appelés disparut.

Nous entendîmes une voix douce qui prononçait des paroles barbares.

Puis cette femme se trouva de nouveau devant nous, portant une lampe

fumeuse d'argile. Nous la saluâmes et elle nous souhaita la bienvenue

dans notre langue grecque, qu'elle parlait avec un accent libyen.

Elle nous montra des lits de terre cuite, ornés de figures d'hommes

nus et d'oiseaux, et nous fit asseoir. Ensuite, disant qu'elle

allait chercher notre repas, elle disparut encore, sans qu'il nous

fût possible de voir, à la faible lueur de la lampe qui était posée à

terre, par où elle sortait. Cette femme avait une chevelure noire, et

des yeux de couleur sombre; elle était vêtue d'une tunique de lin; une

ceinture bleue soutenait ses seins, et elle sentait la terre.

Le souper qu'elle nous servit dans des plats d'argile et des coupes de

verre obscur fut de pain en couronnes, avec des figues et du poisson

salé; il n'y eut d'autre viande que des sauterelles confites; quant au

vin, il était rose et pâle, apparemment mêlé d'eau, et d'une saveur

exquise. Elle mangea avec nous, mais ne toucha ni au poisson, ni aux

sauterelles. Et tant que je fus dans cette coupole, je ne la vis pas

mettre dans sa bouche de la chair; elle se contentait d'un peu de pain

et de fruits conservés. La raison de cette abstinence est sans doute

dans un dégoût que Ton comprendra facilement par ce récit; et peut-être

que les parfums parmi lesquels cette femme vivait, lui ôtaient le

besoin de la nourriture et l'apaisaient de leurs particules subtiles.

Elle nous interrogea peu, et nous osions à peine lui parler; car ses

mœurs paraissaient étranges. Après le souper, nous nous étendîmes sur

nos lits; elle nous laissa une lampe et en prépara une autre plus

petite pour elle-même; puis elle nous quitta, et je vis qu'elle entrait

au-dessous du sol par une ouverture située à l'extrémité opposée de la

coupole. Ophélion semblait peu désireux de répondre à mes conjectures,

et je m'endormis jusqu'au milieu de la nuit d'un sommeil inquiet.

Je fus réveillé par le son de la lampe qui crépitait, parce que

la mèche avait brûlé jusqu'à l'huile, et je ne vis plus mon frère

Ophélion auprès de moi. Je me levai et je l'appelai à voix basse;

mais il n'était plus dans la coupole. Alors je sortis dans la nuit,

et il me sembla que j'entendais sous terre des lamentations et des

cris de pleureuses. Ce son d'écho mourut rapidement: je fis le tour

des coupoles sans rien découvrir. Mais il y avait une sorte de

frémissement, comme d'un travail dans le sol, et au loin l'appel triste

du chien sauvage.

Je m'approchai d'un des orifices d'où jaillissaient les rayons

rouges, et je parvins à monter sur une des coupoles, pour regarder

à l'intérieur. Je compris alors l'étrangeté de la contrée et de la

cité des coupoles. Car l'endroit que je voyais, éclairé à torchères,

était jonché de morts; et parmi des pleureuses, d'autres femmes

s'empressaient avec des vases et des instruments. Je les voyais fendre

sur le côté des ventres frais et tirer les boyaux jaunes, bruns, verts

et bleus, qu'elles plongeaient dans des amphores, enfoncer par le nez

des figures un crochet d'argent, briser les os délicats de la racine et

ramener la cervelle avec des spatules, laver les corps avec des eaux

teintes, les frotter de parfums de Rhodes, de myrrhe et de cinnamome,

tresser les cheveux, gommer les cils et les sourcils de couleur,

peindre les dents et durcir les lèvres, polir les ongles des mains et

des pieds et les entourer d'une ligne d'or. Puis, le ventre étant plat,

le nombril creux, au centre de rides circulaires, elles allongeaient

les doigts des morts, blancs et plisses, leur cerclaient aux poignets

et aux chevilles des anneaux d'électron, et les roulaient patiemment

dans de longues bandelettes de lin.

Toutes ces coupoles étaient apparemment une cité d'embaumeuses, où on

apportait les morts des villes environnantes. Et dans certaines des

habitations le travail s'accomplissait au-dessus, mais dans d'autres

au-dessous du sol. La vue d'un corps qui gardait les lèvres serrées,

entre lesquelles on passait un brin de myrte, ainsi que les femmes qui

ne peuvent pas sourire et veulent s'accoutumer à montrer leurs dents,

me fit horreur.

Je résolus, aussitôt le jour venu, de fuir, avec Ophélion, la cité

des embaumeuses. Et, en rentrant sous notre coupole, je replaçai une

mèche dans la lampe, et je l'allumai au foyer, sous la voûte: mais

Ophélion n'était pas revenu. J'allai au fond de la salle, et j'éclairai

l'ouverture de l'escalier souterrain; et d'en bas j'entendis un bruit

de baisers. Alors je souris en songeant que mon frère passait une nuit

amoureuse avec une manieuse de cadavres. Mais je ne sus que penser en

voyant entrer sous la coupole, par une ouverture qui donnait sans doute

dans un couloir pratiqué à l'intérieur de la muraille de ciment, la

femme qui nous recevait. Elle se dirigea vers l'escalier, et écouta,

ainsi que je l'avais fait. Puis elle se tourna de mon côté et sa figure

me fit peur. Ses sourcils se touchèrent, et elle parut rentrer dans le

mur.

Je retombai dans un profond sommeil. Au matin, Ophélion était couché

sur le lit voisin du mien. Il avait la figure couleur de cendre. Je le

secouai, et le pressai de partir. Il me regarda sans me reconnaître.

La femme rentra, et comme je l'interrogeais, elle parla d'un vent

pestilentiel qui avait soufflé sur mon frère.

Tout le jour, il se retourna sur les côtés, agité par la fièvre, et

la femme le regardait avec des yeux fixes. Vers le soir, il remua ses

lèvres et mourut. J'embrassai ses genoux en gémissant, et je pleurai

jusqu'à deux heures après le milieu de la nuit. Puis mon âme s'envola

avec les songes. La douleur d'avoir perdu Ophélion me troubla et me

fit réveiller. Son corps n'était plus auprès de moi et la femme avait

disparu.

Alors je poussai des cris, et je parcourus la salle: mais je ne pus

trouver l'escalier. Je sortis de la coupole et montant vers le rayon

rouge, j'appliquai mes yeux à l'ouverture. Or voici ce que je vis:

Le corps de mon frère Ophélion était étendu parmi des vases et des

jarres; et on avait retiré sa cervelle avec le crochet et les spatules

d'argent, et son ventre était ouvert.

Déjà ses ongles étaient dorés et sa peau frottée d'asphalte. Mais

il était entre deux embaumeuses qui se ressemblaient si étrangement

que je ne pouvais distinguer celle qui nous avait reçus. Toutes

deux pleuraient et se déchiraient la figure, et baisaient mon frère

Ophélion, et le serraient dans leurs bras.

Et j'appelai par l'ouverture de la coupole, et je cherchai l'entrée

de cette salle souterraine, et je courus vers les autres coupoles;

mais je n'eus point de réponse, et j'errais inutilement dans la nuit

transparente et bleue.

Et ma pensée fut que ces deux embaumeuses étaient sœurs et magiciennes

et jalouses, et qu'elles avaient tué mon frère Ophélion pour garder

son beau corps.

Je me couvris la tête de mon manteau et je m'enfuis éperdu hors de

cette contrée de sortilèges.

Le Roi au Masque d'Or · 第 14 / 38 题