_A Paul Claudel._
Le dernier élan de foi qui avait entraîné le monde n'avait pu le
sauver. Des prophètes nouveaux s'étaient dressés en vain. Les mystères
de la volonté avaient été inutilement forcés; car il n'importait
plus de la diriger, mais c'était sa quantité qui semblait décroître.
L'énergie de tous les êtres vivants déclinait. Elle s'était concentrée
dans un effort suprême vers une religion future, et l'effort n'avait
pas réussi. Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes
les passions étaient tolérées. La terre était comme dans une accalmie
chaude. Les vices y croissaient avec l'inconscience des larges plantes
vénéneuses. L'immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu
Hasard de la Vie; la science obscurcie par la superstition mystique; la
tartuferie du cœur à qui les sens servaient de tentacules; les saisons,
autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours
pluvieux, qui couvaient l'orage; rien de précis, ni de traditionnel,
mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague.
Ce fut alors que par une nuit d'électricité, le signal de dévastation
parut tomber du ciel. Une tempête inconnue souffla d'en haut, engendrée
par la corruption de la terre. Les froidures et les chaleurs, les
clairs de soleil et les neiges, les pluies et les rayons confondus
avaient fait naître des forces de destruction qui éclatèrent soudain.
Car une extraordinaire chute d'aérolithes devint visible et la nuit
fut rayée par des traits fulgurants; les étoiles flamboyèrent comme
des torches, et les nuages furent des messagers de feu et la lune
un brasier rouge vomissant des projectiles multicolores. Toutes
choses furent pénétrées par une lumière blafarde, qui éclaira les
derniers réduits, et dont l'éblouissement, bien que tamisé, donna une
prodigieuse douleur. Puis la nuit qui s'était ouverte, se referma.
De tous les volcans jaillirent des colonnes de cendre vers le
ciel, semblables à des volutes de basalte noir, piliers d'un monde
supra-terrestre. Il y eut une pluie de poussière sombre en sens
inverse, et un nuage émané de la terre, qui couvrit la terre.
Ainsi se passa la nuit et l'aurore fut invisible. Une tache d'un rouge
obscur, gigantesque, parcourut de l'est à l'ouest la cendre du ciel.
L'atmosphère devint brûlante et l'air fut piqué de points noirs qui
s'attachaient partout.
Les foules étaient prosternées sur le sol, ne sachant où fuir. Les
cloches des églises, couvents et monastères, sonnaient d'une façon
incertaine, comme frappées par des battants surnaturels. Il y avait
parfois des détonations dans les forts, où les pièces de siège tiraient
des gargousses, pour essayer de dégager l'air. Puis comme le globe
rouge touchait l'Occident et qu'un jour s'était écoulé, le silence
général s'établit. Personne n'avait plus la force de prier ni de
supplier.
Et la masse incandescente franchissant l'horizon noir, tout l'ouest du
ciel s'enflamma, et une nappe de feu rétrograda sur l'ancienne route du
soleil.
Il y eut une fuite devant l'incendie céleste et terrestre. Deux pauvres
petits corps se laissèrent glisser le long d'une fenêtre basse et
coururent éperdument. Malgré les maculations de l'air corrompu, elle
était très blonde, les yeux limpides; lui, la peau dorée, avec un
rideau transparent de boucles, où les lueurs singulières promenaient
des rayons violets. Ils ne savaient rien, ni l'un ni l'autre; ils
sortaient à peine des confins de l'enfance, et vivant voisins, avaient
l'affection d'un frère et d'une sœur.
Ainsi, se tenant par la main, ils franchirent les rues noires, où les
toits et les cheminées semblaient frottés de lumière sinistre, parmi
les hommes étendus et les chevaux qui gisaient palpitants, puis les
murailles extérieures, les faubourgs dépeuplés, allant vers l'est, à
l'envers de la flamme.
Ils furent arrêtés par un fleuve qui barra soudain leur passage, et
dont les eaux glissaient rapidement.
Mais il y avait une barque sur la rive: ils la poussèrent et s'y
jetèrent, la laissant aller au courant.
La barque fut saisie à la quille par le flot, aux parois par l'ouragan
et partit comme la pierre lancée d'une fronde.
C'était une très vieille barque de pécheur, brunie et polie par le
frottement, dont les tolets étaient usés à force de rames et les
plats-bords luisants du passage des filets, comme l'outil primitif et
honnête de la civilisation qui périssait.
Ils se couchèrent au fond, se tenant toujours les mains, et tremblants
devant l'inconnu.
Et la barque rapide les emmena vers une mer mystérieuse, fuyant sous la
tempête chaude qui tourbillonnait. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils se réveillèrent sur un océan désolé. Leur barque était entourée par
des monceaux d'algues pâles, où l'écume avait laissé sa bave sèche,
où pourrissaient des bêtes irisées et des étoiles de mer roses. Les
petites vagues portaient les ventres blancs des poissons morts.
La moitié du ciel était voilée par l'extension du feu qui avançait
sensiblement, et mangeait sur la frange cendrée de l'autre moitié.
Il leur semblait que la mer était morte, comme le reste. Car son
haleine était empestée et elle était parcourue dans sa translucidité
de veines d'un bleu et d'un vert profond. Cependant la barque glissait
à sa surface avec un mouvement qui ne se ralentissait pas.
L'horizon oriental avait des lueurs bleuâtres.
Elle trempa sa main dans l'eau, et la retira aussitôt: les vagues
étaient déjà chaudes. Une ébullition effrayante allait peut-être faire
trembler l'Océan.
Au sud, ils voyaient des cimes de nuages blancs avec des aigrettes
roses, et ne savaient si ce n'était pas une vapeur ignée.
Le silence général et la flamme grandissante les figeaient dans la
stupeur: ils préféraient le grand cri qui les avait accompagnés, comme
l'écho d'un râle totalisé dans le vent.
L'extrémité de la mer, où la coupole de cendre venait plonger, encore
demi-obscure, était ouverte par une coupure claire. Une portion de
cercle d'un bleu livide semblait y promettre l'entrée d'un nouveau
monde.
--Ah! regarde! dit-elle.
La légère buée qui flottait derrière eux sur l'océan, venait de
s'éclairer de la même lueur que le ciel, pâle et tremblotante: c'était
la mer qui brûlait.
Pourquoi cette universelle destruction? Leurs têtes, qui battaient
intérieurement dans l'air surchauffé, étaient pleines de cette
question multipliée. Ils ne savaient pas. Ils étaient inconscients des
fautes. La vie les étreignait; ils vivaient plus vite, tout d'un coup;
l'adolescence les saisit au milieu de l'incendie du monde.
Et, dans cette ancienne barque, dans ce premier instrument de la vie
inférieure, ils étaient un si jeune Adam et une si petite Ève, seuls
survivants de l'Enfer terrestre.
Le ciel était un dôme en feu. Il n'y avait plus à l'horizon qu'un
seul point bleu extrême, sur lequel allait se refermer la paupière de
flamme. Une mer ronflante les atteignait déjà.
Elle se dressa et se dévêtit. Nus, leurs membres polis et grêles
étaient éclairés par la lueur universelle. Ils se prirent les mains et
s'embrassèrent.
--Aimons-nous, dit-elle.