Voilà comment je parlais pour empêcher quelque imprudence inutile,
et pendant que ma chère Hélène effrayée cherchait à retrouver son
courage et ses sens.
J'ai dit que nous étions resserrés entre deux bruits. À chaque
instant les deux bruits que nous avions entendus de si loin
s'affaiblissaient, ou prenaient un accent plus sauvage en se
rapprochant. Quelle pitié! Quelle immense terreur! Que faire et que
devenir? La chose allait et roulait, hurlante, et le moyen de ne pas
être envahi et brisé, dans ce choc immense, entre ces deux
invasions!
Le moment certes était terrible; en vain je cherchais à calmer les
terreurs de ma cousine et de Barnave,... ils me faisaient pitié tous
les deux: elle était si faible, il était si craintif! elle était
résignée au sort qui l'accablait, il se sentait écrasé par la force
même dont il était le dépositaire et le valet.
Bientôt les premiers Parisiens arrivèrent, ivres de colère et de
vin. Cette étrange populace allait par monceaux, comme les
sauterelles d'Égypte, elle vivait comme elles, en ravageant.
C'était une masse haletante, informe, aveugle, hideuse! un ramassis
des plus abominables et des plus bruyantes clameurs! Tantôt ça
hurlait à abaisser le ciel! Tantôt ça se taisait à charmer l'enfer.
Une fumée immense accompagnait cet incendie... Et ça roulait,
lentement, sans suite et sans fin... tantôt s'arrêtant... tantôt
marchant... Ça n'a de nom dans aucun langue, un bruit pareil!... À
ce bruit de l'autre monde nous nous sentîmes défaillir.
En ce moment l'aimable amateur de papillons regarda son brillant
insecte au fond de son chapeau; l'homme aux bouquins ouvrit son
Horace; la mère appela sa Clémence... O profondeur de l'égoïsme
humain!
Même, ces trois personnages qui, à mon avis, étaient possédés d'un
assez innocent égoïsme comparé à l'égoïsme général, trouvèrent le
moyen de parler dans cet horrible moment: leurs paroles roulèrent
toutes sur l'objet de leur passion.
L'un disait, regardant son insecte:--C'est un vrai papillon à tête
de mort, _papilio atropos_; il a cinq pouces de vol, il est nuancé
de raies noires et jaunes; il sera d'un bel effet dans ma
collection.
L'autre murmurait tout bas cette épître d'égoïste, qui n'est pas la
moins belle de celles d'Horace: _Ne s'étonner de rien, ô Numicius!
voilà le secret du vrai bonheur!_
La bonne mère appelait: Clémence! arrive ici, Clémence, tu verras
bien ce qui va passer, mon enfant!
Barnave, Hélène et moi, sur cette route de l'épouvante, nous
attendions, pareils à des malheureux que l'on vient chercher pour
les conduire à l'arbre du malheur.
Tout à coup nous voyons Castelnaux... O misère, ô pitié! ce n'était
pas le fou de la reine... O douleur! c'était la tête de Castelnaux!
l'oeil sanglant, la bouche ouverte et les cheveux
pendants--empreinte de cet effroi que jette la mort quand elle est
lente à venir.
Cette tête, asile ingénu de tant de courage et d'un si pur
dévouement, se balançait au hasard. Penchée, elle voltigeait autour
de la tête de Barnave. Elle voltigeait, obéissante, à un caprice
bizarre, et sans rien dire, et sans rien voir, muette, et se
balançant joyeusement, à tout prendre; jamais tête d'homme ne
s'était balancée ainsi.
Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit sur le banc de
l'auberge en criant: _À boire! à boire!_ Il avait bien joué son rôle
en cette tragi-comédie, il avait soif, il voulait boire et se
reposer un peu, et pendant qu'il parlait, la tête de Castelnaux
allait çà et là, nonchalamment, comme une girouette par un vent
faible et douteux.
Dans cette épouvantable révolution où la force venait d'en bas, de
si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour toutes, de couper
ainsi les têtes et de les placer au sommet des piques, comme les
Romains y plaçaient une botte de foin... rien ne leur semblait plus
simple et plus naturel. Une pique appelait la tête, une tête
appelait la pique; on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une
grâce, une pitié, un regard sympathique au malheur! Votre tête,
aussitôt qu'elle déplaisait au peuple, était une tête coupée!...
Ainsi, ils avaient coupé la tête de Castelnaux pour lui apprendre à
saluer la reine, à se découvrir à son passage, à l'appeler Majesté,
à crier: _vive le roi!_ Castelnaux! Castelnaux! parfaite image de
l'antique fidélité! Castelnaux, vieux sujet d'autrefois, qui meurs
et qui reviens, mort, faisant cortége aux côtés de son roi
malheureux! À l'aspect de cette tête, Barnave se sentit mourir.
Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant, que la mère
en oublia sa fille, et l'homme aux insectes, son papillon à tête de
mort.
Moi je m'élançai au-devant du char funèbre, en criant: _Au crime! au
meurtre!_ et cette avant-garde qui se reposait haletante comme le
tigre repu, je la tirai de son repos.
Alors, si vous eussiez été là, vous l'eussiez entendue rugir, cette
foule:--_À la lanterne! à la lanterne! à la lanterne, l'Autrichien!
Mort à l'Allemand!_
Ah! le hoquet aviné et sanglant de cette horrible foule! Elle avait
oublié le roi et la reine.--_À la lanterne! à mort! à mort,
l'Autrichien!_ et la tête de Castelnaux, tout à l'heure abandonnée à
la nonchalance du sans-culotte qui la portait, s'agitait
terriblement, accusant toutes les passions de la foule. Qui eût dit
à Castelnaux qu'il serait un jour l'expression de la colère
populaire? mais aussi qui l'eût dit à Barnave?... En ce moment, je
me crus perdu: si la colère du peuple ne se fût calmée, à l'instant
j'étais un homme mort!
Je voulus en finir avec cette populace innommée; une fois au moins,
je la voulais mépriser à mon aise, et véritablement, je la regardai
avec ce profond mépris qu'elle comprenait si complètement et si
bien, et qui l'eût poussée aux dernières violences... En un mot,
j'étais perdu et déchiré en mille pièces,.. si tout à coup le
torrent qui descendait n'eût rencontré le torrent qui montait...
«Ah! les voilà! les voilà! les voilà enfin!» criaient les égorgeurs
de Paris... «Nous vous les ramenons,» répondaient les égorgeurs du
grand chemin... Si bien qu'ils oublièrent de m'égorger.
En ce moment affreux, j'aurais voulu être mort!... J'enviais
Castelnaux!
La voiture était là... comme un convoi funèbre... Elle s'arrêta sur
la place, au pied d'une croix brisée... Elle contenait... tout un
monde! O fils de saint Louis! ô fille des Césars! La reine, au
milieu de ce flot qui monte en grondant, se tenait immobile et calme
et patiente. Il y avait sur cette place une fontaine... Elle n'osa
pas demander à boire, mais son regard, tourné vers l'humble
villageoise qui remplissait sa cruche à la fontaine, était si
triste! Alors la villageoise, ô courage! eut pitié de cette reine,
et de sa main généreuse elle lui tendit un pot de cette eau
fraîche... Elle but la dernière, après son mari et ses enfants; et
pour la jeune villageoise elle trouva encore un sourire.
Elle était là sous ce soleil!... Autrefois, quand le clocher de
l'église était debout, il y avait de l'ombre à cette place, une
ombre crénelée et gothique au-dessus de laquelle s'agitait la cloche
villageoise... Plus d'ombre, à présent qu'il n'y a plus de roi. Cela
dura longtemps ainsi, on changeait les chevaux. Nous voyions tout
cela de bien près.
Quand Hélène aperçut sa royale maîtresse au soleil, brûlée et
protégeant de ses bras son cher enfant, elle se mit à fondre en
larmes! Elle priait, elle pleurait, elle voulait sortir; mais la
foule était grande à la porte de l'hôtellerie, on eut dit une
cloison vivante qui nous retenait prisonniers comme dans une tour.
Hélène revint à la fenêtre, entendant ses bras à la reine... Hélas!
la reine était plongée en ses contemplations funestes... elle ne
voyait rien, elle n'entendait rien!
À la fin, Hélène, éperdue, hors d'elle-même, et priant
Barnave:--Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est là, votre
proie, enfin la voilà, cette reine; elle vous attend, elle est à
vous, allez la prendre; et par pitié, faites-moi prisonnière aussi,
prisonnière avec la reine, à qui j'appartiens! Donc, Monsieur,
hâtons-nous! tirez-moi d'ici, partons! partons! partons!
Barnave hésitait, il chancelait; il tenait sa proie, il n'osait pas
la regarder en face; il n'osait pas toucher à ce présent que lui
faisait le peuple.--O vanité de ces victoires misérables! vanité de
ces haines impuissantes! Tribun vaincu! vous voilà bien embarrassé
de vos fameux pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton maître, a confié à
ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur soeur;
tout cela est à toi, c'est ton bien, c'est ta gloire! À la fin ton
rêve est rempli, tu es au but... le char est prêt, monte enfin dans
le char de ton dernier triomphe et traîne enfin tes victimes au
bourreau.
Ce malheureux me fit pitié.--Venez, Barnave! et soyez homme, encore
une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le maître! Ouvrons-nous
un passage au milieu de cette foule horrible! Allons à la reine,
elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez,
Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de
malheurs... Retournons à Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer
comme Castelnaux!
Nous partions; nous étions à la porte tous les trois, cherchant à
l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une masse inerte. Essayez
de la remuer, cette masse occupée à regarder une révolution qui
passe au milieu de l'insulte et des malédictions!
Tout à coup (hélas! malheureux que j'étais, j'oubliais ma mère!)
tout à coup je vis ma mère! Attirée à son tour par le bruit, elle se
tenait sur la porte de sa chambre, et elle regardait!
Alors Hélène, se tournant vers moi, me dit d'un ton résolu: Soyez
béni pour votre dévouement et votre courage! Hélas! vous étiez digne
en effet de mourir pour une si belle cause, et j'aurais accepté
généreusement votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mère...
irez-vous l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers?
Elle alla à ma mère.--Ordonnez, Madame, à votre fils de ne pas vous
quitter!
Ma mère s'approcha de moi, elle prit mes deux mains, elle se mit à
genoux, baignant mes mains de ses larmes.
Je sentis ces larmes précieuses qui roulaient de ses yeux, et sur
mes mains sa bouche desséchée....
Alors, Barnave eut pitié de moi, à son tour.
--Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre
temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est
ailleurs. Vous appartenez à votre mère, allez, et sauvez-la de son
épouvante! Mademoiselle appartient à la reine, je suis au peuple.
Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de député; souffrez qu'elle
accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En même
temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:--Adieu! me
dit-il... si vraiment vous me trouvez à plaindre, et si vraiment
vous m'avez aimé... embrassez-moi, embrassons-nous!
Et il se jeta dans mes bras en suffoquant.
En même temps, penché à mon oreille:--Écoutez, me dit-il, vous
m'avez promis de quitter la France quand je vous aurais montré la
femme que vous cherchez! Plus d'une fois vous m'avez dit à moi:
Barnave, je n'ai plus qu'une chose à faire en France, un baiser à
donner, et je pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez
juré sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre mère et de
votre honneur!... quittez la France... et touchez de vos lèvres,
avant de partir... les deux lèvres que voici: en même temps il me
montrait mademoiselle Hélène de ***, qui prenait congé de ma mère en
lui demandant sa bénédiction.
Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son écharpe, et
par la vertu de ces couleurs redoutées, la haie aussitôt se forma,
et laissa la place libre au représentant du peuple... Une fois la
place libre, il revint à nous, et me voyant encore auprès d'Hélène
immobile et sans voix:
--Embrassez-la, me dit-il, pour la première... et pour la dernière
fois. Accomplissez courageusement tout votre mystère, et s'il y eut
entre vous une faute, allons, courage, et songez que cette faute est
cruellement expiée!
En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir,
tant il y avait de grâce et de pardon, d'espérance et de
contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de
***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait à elle-même...
--Oh! dit-elle, ô mon époux!... mon cher époux que j'aime!... Mais
je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en présence de tant
d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel!
Elle suivit Barnave qui l'entraînait... Soudain la foule, obéissante
un instant, se referma sur elle et nous fûmes séparés, Hélène et
moi, jusqu'au commencement de l'éternité!
J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mère dans la
chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre à la
fenêtre, et bientôt, la tête nue et m'inclinant, comme un courtisan
d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste où ma vie entière
était renfermée. O misère! ô douleur! Pitié! Providence! Au fond du
carrosse, à la place d'honneur, à côté de la reine était assis
Pétion... ce vil Pétion, l'insulte en personne! Il avait la reine à
son côté! Il brisait de son sabre à la poignée horrible les bras du
petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la
foule! Il heurtait madame Élisabeth! Sur la banquette, à côté du
roi, vis-à-vis de la reine, était assis, humble et les yeux baissés,
Barnave!... À voir ce Barnave humilié, à voir cette reine auguste et
clémente, on eût dit que c'était la reine qui s'emparait de Barnave.
O vertu! Majesté! Grandeur! Crime! Impiété! Révolte!... O pêle-mêle
abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les siècles les plus
pervers n'oublieront pas!
Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs,
gémissements, remords, foule hurlante, et prière et pitié,
souffrances de l'âme et souffrances du corps... Tout s'évanouit dans
cette poussière ardente et tout se perdit dans les abîmes... Ma
mère, un instant réveillée en sursaut, fit le signe de la croix, en
criant: _Vive le roi!_... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je
m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le
lointain, comme en un rêve... la main de ma cousine Hélène... Elle
m'envoyait un baiser.