CHAPITRE X

Voilà comment je parlais pour empêcher quelque imprudence inutile,

et pendant que ma chère Hélène effrayée cherchait à retrouver son

courage et ses sens.

J'ai dit que nous étions resserrés entre deux bruits. À chaque

instant les deux bruits que nous avions entendus de si loin

s'affaiblissaient, ou prenaient un accent plus sauvage en se

rapprochant. Quelle pitié! Quelle immense terreur! Que faire et que

devenir? La chose allait et roulait, hurlante, et le moyen de ne pas

être envahi et brisé, dans ce choc immense, entre ces deux

invasions!

Le moment certes était terrible; en vain je cherchais à calmer les

terreurs de ma cousine et de Barnave,... ils me faisaient pitié tous

les deux: elle était si faible, il était si craintif! elle était

résignée au sort qui l'accablait, il se sentait écrasé par la force

même dont il était le dépositaire et le valet.

Bientôt les premiers Parisiens arrivèrent, ivres de colère et de

vin. Cette étrange populace allait par monceaux, comme les

sauterelles d'Égypte, elle vivait comme elles, en ravageant.

C'était une masse haletante, informe, aveugle, hideuse! un ramassis

des plus abominables et des plus bruyantes clameurs! Tantôt ça

hurlait à abaisser le ciel! Tantôt ça se taisait à charmer l'enfer.

Une fumée immense accompagnait cet incendie... Et ça roulait,

lentement, sans suite et sans fin... tantôt s'arrêtant... tantôt

marchant... Ça n'a de nom dans aucun langue, un bruit pareil!... À

ce bruit de l'autre monde nous nous sentîmes défaillir.

En ce moment l'aimable amateur de papillons regarda son brillant

insecte au fond de son chapeau; l'homme aux bouquins ouvrit son

Horace; la mère appela sa Clémence... O profondeur de l'égoïsme

humain!

Même, ces trois personnages qui, à mon avis, étaient possédés d'un

assez innocent égoïsme comparé à l'égoïsme général, trouvèrent le

moyen de parler dans cet horrible moment: leurs paroles roulèrent

toutes sur l'objet de leur passion.

L'un disait, regardant son insecte:--C'est un vrai papillon à tête

de mort, _papilio atropos_; il a cinq pouces de vol, il est nuancé

de raies noires et jaunes; il sera d'un bel effet dans ma

collection.

L'autre murmurait tout bas cette épître d'égoïste, qui n'est pas la

moins belle de celles d'Horace: _Ne s'étonner de rien, ô Numicius!

voilà le secret du vrai bonheur!_

La bonne mère appelait: Clémence! arrive ici, Clémence, tu verras

bien ce qui va passer, mon enfant!

Barnave, Hélène et moi, sur cette route de l'épouvante, nous

attendions, pareils à des malheureux que l'on vient chercher pour

les conduire à l'arbre du malheur.

Tout à coup nous voyons Castelnaux... O misère, ô pitié! ce n'était

pas le fou de la reine... O douleur! c'était la tête de Castelnaux!

l'oeil sanglant, la bouche ouverte et les cheveux

pendants--empreinte de cet effroi que jette la mort quand elle est

lente à venir.

Cette tête, asile ingénu de tant de courage et d'un si pur

dévouement, se balançait au hasard. Penchée, elle voltigeait autour

de la tête de Barnave. Elle voltigeait, obéissante, à un caprice

bizarre, et sans rien dire, et sans rien voir, muette, et se

balançant joyeusement, à tout prendre; jamais tête d'homme ne

s'était balancée ainsi.

Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit sur le banc de

l'auberge en criant: _À boire! à boire!_ Il avait bien joué son rôle

en cette tragi-comédie, il avait soif, il voulait boire et se

reposer un peu, et pendant qu'il parlait, la tête de Castelnaux

allait çà et là, nonchalamment, comme une girouette par un vent

faible et douteux.

Dans cette épouvantable révolution où la force venait d'en bas, de

si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour toutes, de couper

ainsi les têtes et de les placer au sommet des piques, comme les

Romains y plaçaient une botte de foin... rien ne leur semblait plus

simple et plus naturel. Une pique appelait la tête, une tête

appelait la pique; on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une

grâce, une pitié, un regard sympathique au malheur! Votre tête,

aussitôt qu'elle déplaisait au peuple, était une tête coupée!...

Ainsi, ils avaient coupé la tête de Castelnaux pour lui apprendre à

saluer la reine, à se découvrir à son passage, à l'appeler Majesté,

à crier: _vive le roi!_ Castelnaux! Castelnaux! parfaite image de

l'antique fidélité! Castelnaux, vieux sujet d'autrefois, qui meurs

et qui reviens, mort, faisant cortége aux côtés de son roi

malheureux! À l'aspect de cette tête, Barnave se sentit mourir.

Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant, que la mère

en oublia sa fille, et l'homme aux insectes, son papillon à tête de

mort.

Moi je m'élançai au-devant du char funèbre, en criant: _Au crime! au

meurtre!_ et cette avant-garde qui se reposait haletante comme le

tigre repu, je la tirai de son repos.

Alors, si vous eussiez été là, vous l'eussiez entendue rugir, cette

foule:--_À la lanterne! à la lanterne! à la lanterne, l'Autrichien!

Mort à l'Allemand!_

Ah! le hoquet aviné et sanglant de cette horrible foule! Elle avait

oublié le roi et la reine.--_À la lanterne! à mort! à mort,

l'Autrichien!_ et la tête de Castelnaux, tout à l'heure abandonnée à

la nonchalance du sans-culotte qui la portait, s'agitait

terriblement, accusant toutes les passions de la foule. Qui eût dit

à Castelnaux qu'il serait un jour l'expression de la colère

populaire? mais aussi qui l'eût dit à Barnave?... En ce moment, je

me crus perdu: si la colère du peuple ne se fût calmée, à l'instant

j'étais un homme mort!

Je voulus en finir avec cette populace innommée; une fois au moins,

je la voulais mépriser à mon aise, et véritablement, je la regardai

avec ce profond mépris qu'elle comprenait si complètement et si

bien, et qui l'eût poussée aux dernières violences... En un mot,

j'étais perdu et déchiré en mille pièces,.. si tout à coup le

torrent qui descendait n'eût rencontré le torrent qui montait...

«Ah! les voilà! les voilà! les voilà enfin!» criaient les égorgeurs

de Paris... «Nous vous les ramenons,» répondaient les égorgeurs du

grand chemin... Si bien qu'ils oublièrent de m'égorger.

En ce moment affreux, j'aurais voulu être mort!... J'enviais

Castelnaux!

La voiture était là... comme un convoi funèbre... Elle s'arrêta sur

la place, au pied d'une croix brisée... Elle contenait... tout un

monde! O fils de saint Louis! ô fille des Césars! La reine, au

milieu de ce flot qui monte en grondant, se tenait immobile et calme

et patiente. Il y avait sur cette place une fontaine... Elle n'osa

pas demander à boire, mais son regard, tourné vers l'humble

villageoise qui remplissait sa cruche à la fontaine, était si

triste! Alors la villageoise, ô courage! eut pitié de cette reine,

et de sa main généreuse elle lui tendit un pot de cette eau

fraîche... Elle but la dernière, après son mari et ses enfants; et

pour la jeune villageoise elle trouva encore un sourire.

Elle était là sous ce soleil!... Autrefois, quand le clocher de

l'église était debout, il y avait de l'ombre à cette place, une

ombre crénelée et gothique au-dessus de laquelle s'agitait la cloche

villageoise... Plus d'ombre, à présent qu'il n'y a plus de roi. Cela

dura longtemps ainsi, on changeait les chevaux. Nous voyions tout

cela de bien près.

Quand Hélène aperçut sa royale maîtresse au soleil, brûlée et

protégeant de ses bras son cher enfant, elle se mit à fondre en

larmes! Elle priait, elle pleurait, elle voulait sortir; mais la

foule était grande à la porte de l'hôtellerie, on eut dit une

cloison vivante qui nous retenait prisonniers comme dans une tour.

Hélène revint à la fenêtre, entendant ses bras à la reine... Hélas!

la reine était plongée en ses contemplations funestes... elle ne

voyait rien, elle n'entendait rien!

À la fin, Hélène, éperdue, hors d'elle-même, et priant

Barnave:--Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est là, votre

proie, enfin la voilà, cette reine; elle vous attend, elle est à

vous, allez la prendre; et par pitié, faites-moi prisonnière aussi,

prisonnière avec la reine, à qui j'appartiens! Donc, Monsieur,

hâtons-nous! tirez-moi d'ici, partons! partons! partons!

Barnave hésitait, il chancelait; il tenait sa proie, il n'osait pas

la regarder en face; il n'osait pas toucher à ce présent que lui

faisait le peuple.--O vanité de ces victoires misérables! vanité de

ces haines impuissantes! Tribun vaincu! vous voilà bien embarrassé

de vos fameux pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton maître, a confié à

ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur soeur;

tout cela est à toi, c'est ton bien, c'est ta gloire! À la fin ton

rêve est rempli, tu es au but... le char est prêt, monte enfin dans

le char de ton dernier triomphe et traîne enfin tes victimes au

bourreau.

Ce malheureux me fit pitié.--Venez, Barnave! et soyez homme, encore

une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le maître! Ouvrons-nous

un passage au milieu de cette foule horrible! Allons à la reine,

elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez,

Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de

malheurs... Retournons à Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer

comme Castelnaux!

Nous partions; nous étions à la porte tous les trois, cherchant à

l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une masse inerte. Essayez

de la remuer, cette masse occupée à regarder une révolution qui

passe au milieu de l'insulte et des malédictions!

Tout à coup (hélas! malheureux que j'étais, j'oubliais ma mère!)

tout à coup je vis ma mère! Attirée à son tour par le bruit, elle se

tenait sur la porte de sa chambre, et elle regardait!

Alors Hélène, se tournant vers moi, me dit d'un ton résolu: Soyez

béni pour votre dévouement et votre courage! Hélas! vous étiez digne

en effet de mourir pour une si belle cause, et j'aurais accepté

généreusement votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mère...

irez-vous l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers?

Elle alla à ma mère.--Ordonnez, Madame, à votre fils de ne pas vous

quitter!

Ma mère s'approcha de moi, elle prit mes deux mains, elle se mit à

genoux, baignant mes mains de ses larmes.

Je sentis ces larmes précieuses qui roulaient de ses yeux, et sur

mes mains sa bouche desséchée....

Alors, Barnave eut pitié de moi, à son tour.

--Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre

temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est

ailleurs. Vous appartenez à votre mère, allez, et sauvez-la de son

épouvante! Mademoiselle appartient à la reine, je suis au peuple.

Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de député; souffrez qu'elle

accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En même

temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:--Adieu! me

dit-il... si vraiment vous me trouvez à plaindre, et si vraiment

vous m'avez aimé... embrassez-moi, embrassons-nous!

Et il se jeta dans mes bras en suffoquant.

En même temps, penché à mon oreille:--Écoutez, me dit-il, vous

m'avez promis de quitter la France quand je vous aurais montré la

femme que vous cherchez! Plus d'une fois vous m'avez dit à moi:

Barnave, je n'ai plus qu'une chose à faire en France, un baiser à

donner, et je pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez

juré sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre mère et de

votre honneur!... quittez la France... et touchez de vos lèvres,

avant de partir... les deux lèvres que voici: en même temps il me

montrait mademoiselle Hélène de ***, qui prenait congé de ma mère en

lui demandant sa bénédiction.

Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son écharpe, et

par la vertu de ces couleurs redoutées, la haie aussitôt se forma,

et laissa la place libre au représentant du peuple... Une fois la

place libre, il revint à nous, et me voyant encore auprès d'Hélène

immobile et sans voix:

--Embrassez-la, me dit-il, pour la première... et pour la dernière

fois. Accomplissez courageusement tout votre mystère, et s'il y eut

entre vous une faute, allons, courage, et songez que cette faute est

cruellement expiée!

En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir,

tant il y avait de grâce et de pardon, d'espérance et de

contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de

***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait à elle-même...

--Oh! dit-elle, ô mon époux!... mon cher époux que j'aime!... Mais

je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en présence de tant

d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel!

Elle suivit Barnave qui l'entraînait... Soudain la foule, obéissante

un instant, se referma sur elle et nous fûmes séparés, Hélène et

moi, jusqu'au commencement de l'éternité!

J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mère dans la

chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre à la

fenêtre, et bientôt, la tête nue et m'inclinant, comme un courtisan

d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste où ma vie entière

était renfermée. O misère! ô douleur! Pitié! Providence! Au fond du

carrosse, à la place d'honneur, à côté de la reine était assis

Pétion... ce vil Pétion, l'insulte en personne! Il avait la reine à

son côté! Il brisait de son sabre à la poignée horrible les bras du

petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la

foule! Il heurtait madame Élisabeth! Sur la banquette, à côté du

roi, vis-à-vis de la reine, était assis, humble et les yeux baissés,

Barnave!... À voir ce Barnave humilié, à voir cette reine auguste et

clémente, on eût dit que c'était la reine qui s'emparait de Barnave.

O vertu! Majesté! Grandeur! Crime! Impiété! Révolte!... O pêle-mêle

abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les siècles les plus

pervers n'oublieront pas!

Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs,

gémissements, remords, foule hurlante, et prière et pitié,

souffrances de l'âme et souffrances du corps... Tout s'évanouit dans

cette poussière ardente et tout se perdit dans les abîmes... Ma

mère, un instant réveillée en sursaut, fit le signe de la croix, en

criant: _Vive le roi!_... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je

m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le

lointain, comme en un rêve... la main de ma cousine Hélène... Elle

m'envoyait un baiser.

Barnave · 第 60 / 63 题