CHAPITRE VII

Nous étions, sans le savoir, sous les murs du château de

Saint-Cloud. Au mot d'ordre et prononcé tout bas, la grille s'ouvrit

pour nous laisser passer et se renferma en silence; nous parcourûmes

lentement la vaste avenue entre la Seine et le palais sombre.

Arrivés au grand bassin, couvert de mousse, où dormait le cygne à

l'abri de son aile, un homme attendait qui nous invita à descendre,

et qui prit nos chevaux, nous indiquant du geste un sentier escarpé

qui grimpait en côtoyant les cascades du jet d'eau, jusqu'à la

plate-forme, au sommet du château. Mirabeau grimpa péniblement à

travers le sentier glissant, et, en s'appuyant sur mon bras, il

parvint à un certain point de l'avenue où il s'arrêta.

L'endroit était parfaitement découvert, un vase italien chargé d'un

palmier indiquait le lieu du rendez-vous. Là s'arrêta

Mirabeau.--Tenez-vous à l'écart, me dit-il, et asseyez-vous sur ce

banc, dans le feuillage. Il me fallait un témoin de ce qui va se

passer ici, et je vous ai choisi, parce que je n'en connais pas un

qui soit plus désintéressé dans ces questions formidables. Vous

témoignerez pour moi, quoi qu'il arrive, et véritablement j'ai

mérité assez de haines dans ce palais pour avoir quelque raison de

n'y être pas en sûreté. Ainsi ne me perdez pas de vue, et, quoi

qu'il arrive, il y aura là quelqu'un pour attester que Mirabeau

arrivait en ce lieu sans haine et sans peur, mais aussi plein de

zèle et de bonnes intentions.

Mon mandat était d'obéir, j'obéis. J'abandonnai cet homme à ses

réflexions; je me plaçai sous une tonnelle d'où je pouvais tout

voir, et je me mis à penser aux chances funestes d'une révolution

qui, à cette heure, en cette nuit douteuse, arrachait la fille des

Césars au lit de son royal époux, la forçant d'implorer la grâce et

la pitié de ce demi-dieu que la foule avait porté sur ses autels.

Trop heureuse encore, ô majesté! que ce tout-puissant vous pardonne

et vous protége! Heureuse aussi qu'il vous ait accordé ce moment

d'audience! Hâtez-vous donc, reine! hâtez-vous, le tribun n'est pas

fait pour attendre; il est un homme impatient, de sa nature; il

croira, si vous tardez, que vous manquez à sa dignité personnelle,

ou bien encore, il n'attendra plus la reine, il attendra

Marie-Antoinette... alors il sera patient, il attendra jusqu'au

jour, et tant que vous voudrez. Reine, hâtez-vous, il vaut mieux

encore, ô majesté vaincue! implorer la pitié du tribun triomphant,

que de venir, femme superbe et vaine, et longtemps attendue, écouter

les prières de Mirabeau agenouillé.

J'en étais là de mes tristes pensées, quand du côté du palais, je

vis arriver trois femmes... on eût dit trois ombres qui glissaient

sur le gazon, elles se hâtaient lentement; elles avaient peur.

Cependant, Mirabeau, calme et fier, se promenait à pas comptés et

réguliers avec l'habitude d'un homme qui s'est longtemps promené sur

la plate-forme circonscrite des donjons.

En hésitant les trois femmes s'approchèrent; deux d'entre elles

passèrent devant moi. C'était la reine et ma mère avec elle. La

reine était pâle, elle allait, les yeux baissés et les deux mains

jointes, elle tremblait... elle était résolue. Une robe blanche, à

longs plis enflés par le vent du soir, dessinait sa taille; ses

cheveux blonds couvraient ses épaules: figurez-vous, par une lune

voilée, à minuit, l'apparition d'une jeune femme enlevée, il n'y a

pas trois heures, par une mort implacable, et qui revient avec le

négligé de sa nuit de noces sur une terre où ses pas n'ont plus

d'écho, où son corps n'a plus d'ombre, où son souffle, hélas! n'a

plus de bruit!

Ma mère suivait la reine et de très-près. Ma mère était toujours

impassible; son pas était grave et sa tête immobile: elle marchait

comme si elle eût été en présence de toute la cour, un jour de

réception solennelle dans la grande salle du palais.

C'est à peine si je m'aperçus que la troisième de ces dames entrait

sous la tonnelle où je me trouvais, tant j'étais attentif à regarder

le spectacle imposant que j'avais sous les yeux!

Ce fut d'abord la plus étrange et la plus entière confusion. La nuit

était profonde autour de nous; le ciel était taché de blancheur, à

de rares intervalles; sa clarté incertaine imposait et prenait

toutes les formes: le silence était effrayant!

Quand la reine eut dépassé le berceau sous lequel je me trouvais,

elle hâta le pas, comme si elle eût oublié ce qu'elle cherchait dans

ce jardin; puis, tout à coup, face à face avec Mirabeau elle poussa

un cri et elle recula d'un pas. Alors seulement je m'aperçus que je

n'étais pas seul sous la charmille où je m'étais caché.

Une femme était là qui voulait s'élancer au cri de la reine... je la

retins:--Pardon, Madame! et patience, je vous prie! Il ne s'agit pas

ici d'un cri de détresse... un peu d'étonnement, voilà tout. Donc ne

troublons pas cette entrevue en prévenances inutiles; ceci est une

nécessité qu'il faut subir: subissons-la.

Aussi bien, vous le voyez, la reine est remise et salue. En ce

moment l'homme approche... Il s'incline avec le plus profond

respect... Ils se parlent; la conférence est commencée, et

puisse-t-elle bien finir!

La dame à qui je parlais tremblait comme une feuille au souffle du

vent d'hiver. Hélas! disait-elle, elle a tremblé toute la nuit! Elle

prononça à voix basse des mots entrecoupés de sanglots... Ah!

Monsieur, qui ne serait touché par tant de grâce et de malheur!

La voix qui me parlait était si douce et si touchante que, malgré le

spectacle qui m'occupait, je retournai la tête, et je reconnus ma

cousine Hélène, elle-même! À peine si je l'avais entrevue à

Versailles dans la nuit même où le devin nous avait annoncé tant de

peines, de menaces d'échafaud, d'exils et de prisons!

--O ma cousine Hélène, est-ce donc vous que je revois? Vous à côté

de moi, dans l'ombre! aussi pâle que la reine elle-même! et qui

m'avez à peine reconnu! Parlez-moi de grâce; me reconnaissez-vous, à

présent?

Elle me regarda tendrement, elle me tendit la main.--Frédéric!

--Hélas! lui dis-je, il me semblait qu'Hélène avait oublié même le

nom d'un proche parent! Il y a si longtemps déjà que vous m'appeliez

si bien... Frédéric!

Elle rougit, et d'une voix tremblante:--Écoutez! la reine

appelle!... elle a besoin de moi.

--La reine est là-bas tout entière aux paroles qu'elle prononce, aux

paroles qu'elle écoute! Il y va de la vie et de la mort,

gardons-nous bien de l'interrompre! En ce moment vont s'accomplir

toutes ses destinées... Que de tempêtes! Qui dirait que la propre

fille de Marie-Thérèse est là, dans cette ombre immense, implorant

le pardon de tant de grandeurs! Quant à moi, à peine ai-je mis le

pied sur ce volcan, j'aurais voulu partir et revenir en notre

Allemagne heureuse et bien aimée... Est-ce donc que vous n'y pensez

jamais, Madame, et que vous ayez tout oublié?

Elle m'écoutait... attentive, autant que l'était la reine aux

paroles de Mirabeau. Même je vis dans ses veux briller une larme, et

d'une voix qui me fit tressaillir:

--O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle reprit: Une

patrie, un ciel allemand! un royaume heureux et tranquille! un trône

affermi! une royauté respectée! un peuple obéissant! Si vous saviez,

Monseigneur, ces hurlements, ces volontés, ces menaces, ces cris du

peuple! à quelles fureurs il s'abandonne! à quel point il est

implacable! Il est là, menaçant, furieux, affamé, son enfant à sa

gauche, et sa femme à sa droite... Il a le feu dans les yeux, la

menace à la bouche et la fureur dans le coeur... Que vous dites

vrai! notre Allemagne! Allemagne! Hélas! qui me rendra mon Allemagne

et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise est

glacée! On est mal en France. O peine! ô terreur!.. Ainsi elle

parlait, et de ses belles mains glacées, elle disputait son voile au

vent funèbre de minuit.

--Eh bien! chère Hélène, eh bien! qui vous arrête et qui vous

empêche? Elle est là-bas, la chère et sainte patrie! Elle appelle!

elle nous tend les bras à nous ses fils. Voyez au delà du Rhin nos

châteaux forts, nos gothiques cathédrales, nos vieilles galeries,

nos jardins, nos remparts... Tout cela nous attend, nous appelle,

allons-y...

--Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre patrie... elle est

ici! Elle est ici, aussi longtemps que cette humble et triste fille

des Césars, cette reine au désespoir que vous voyez là-bas éperdue,

et plaintive, et tremblante, n'aura pas repassé la frontière où

s'arrête enfin son triste royaume! Hélas! pensez-vous donc que je

puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que notre

archiduchesse, elle, sera Française, une Française accusée,

insultée, accablée, ô misère! d'humiliations, réduite à implorer,

dans la nuit, dans un horrible tête-à-tête, je ne sais quelle

étrange puissance assez semblable aux dieux occultes qu'adoraient

les anciens Germains! Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est

plus rien pour moi qui vous parle, au delà de ces écueils, au-dessus

de ces abîmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est

l'honneur qui le veut.

Elle parlait si bien, que je l'écoutais même quand elle eut cessé de

parler... Cependant nous pouvions suivre et reconnaître à sa robe

blanche, à côté de ce manteau noir, la forme exquise qui

représentait la reine de France... On entendait parfois une

exclamation pleine de pitié et de douleur...

--Monsieur, reprit Hélène après un silence, peut-on vous demander

qui donc est cet homme appelé par la reine? À son ordre, elle a tout

quitté pour l'attendre, il lui parle... elle écoute, elle pleure,

elle a peur! Vous, cependant un prince de l'Empire, vous voilà

servant de piqueur à ce fantôme.... Il faut que ce soit le démon!

--Si ce n'était que le démon! repris-je; ah! Dieu du ciel! si nous

n'avions à conjurer, cette nuit, que la puissance infernale!... Un

mot de la reine eût suffi pour le dompter!

--Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque dieu plus

sombre! Il appartient à une éternité plus farouche! Il résiste... il

se débat! La reine pleure... Il ne l'entend pas pleurer... ô

monstre! Et j'ai bien peur d'avoir deviné ce nom-là!

--La chose est ainsi! cet homme est un génie! Il peut tout perdre...

ou tout sauver. Il est le maître! il faut courber la tête, il faut

obéir!

--Toujours obéir! toujours trembler! toujours implorer ces regards

sans pitié, ces coeurs sans pardon, ces puissances d'en bas! Quelle

vie, hélas! quelle vie... et mieux vaudrait mourir!

Toute notre âme et tout notre coeur restaient suspendus au plus

léger bruit qui nous venait de cette rencontre abominable et

surnaturelle. Un grain de sable, un cri d'oiseau, une feuille, une

branche, un soupir... Tantôt la voix de l'homme éclatante et

domptée... ou bien la voix timide et touchante de la femme! Elle

plaidait pour son mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les

droits de sa race; elle plaidait, éloquente, inspirée, indignée,

attestant le passé, invoquant l'avenir, appelant à son aide tous les

siècles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon; elle disait

ses transes, ses peines, ses journées de haine et d'insulte, et ses

nuits sans sommeil! Elle racontait les pamphlets, les calomnies, les

injures, le duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, le fameux collier,

par quelles misères elle en était venue à redouter les colères de ce

peuple qui l'adorait naguère, et comment elle doutait, à cette heure

funeste, de l'éternité de sa race et de la grandeur de sa maison!...

De ces plaintes, de ces terreurs pas un mot n'arrivait jusqu'à nous,

et cependant nous n'en perdions pas une, Hélène et moi, tant elle

était intelligente, et tant j'étais moi-même intelligent de ces

royales misères; elle retenait son souffle! Elle était une âme, un

esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux entendre, son

bras charmant sur mon épaule, et sa joue à ma joue, elle écoutait,

parfaitement oublieuse de ses dix-huit ans, de mes vingt ans.

De son côté... le monstre (elle l'appelait ainsi), répondait au

discours de la reine, et par quelques paroles échappées à cette voix

portée à l'éclat, nous refaisions, Hélène et moi, tout son discours.

Il expliquait... ses révoltes, ses colères, sa déclaration de guerre

à cette royauté qui l'avait tenu captif: «parce que c'était son bon

plaisir.» Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs, sa

propre ruine, et comment il se trouvait attaché par des chaînes de

fer à cette popularité qui lui faisait peur; que du reste, il était

bon gentilhomme, ami du roi, plein de respect pour la reine, et

qu'il sentait dans ses veines que bon sang ne pouvait pas mentir.

Tant qu'il parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux!

Il était dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste étaient

si vivement dessinés que l'ombre même en conservait la grâce et

l'énergie! On comprenait que le lion baissait la tête! on

reconnaissait qu'il était muselé! O reine, en ce moment quel

triomphe! ô majesté, quel retour! Hélène et moi, dans la même

émotion et dans le même enthousiasme, heureux, charmés, fascinés,

nous nous disions tout bas: la reine est sauvée! Elle est

victorieuse! ô joie! ô bonheur! ô fête étrange! Ah! dit Hélène... à

la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le comte de

Mirabeau... Et dans son épouvante, et contente, elle se jeta dans

mes bras... Quelle violence il me fallut en ce moment pour résister

à la tentation de lui dire: _Hélène, aimez-moi!_

En ce moment, la lune au ciel, que voilait un épais nuage,

entr'ouvrit ce voile funèbre, et de son pâle et doux rayon elle

éclaira le visage aimable et charmant, le front terrible et

tout-puissant! Que la reine était belle et touchante, en ce dernier

moment de sa grandeur! Que le tribun était superbe et semblable au

Titan frappé de la foudre, au moment où, sur le clair gazon, et sous

le regard limpide, il tombait agenouillé à ces pieds charmants!

Elle était là, les yeux baissés sur cet homme à genoux; elle

triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se croyait

sauvée... il avait juré de la sauver!--Madame, ô Reine! dit-il,

quand S. M. l'impératrice, votre auguste mère, envoyait un capitaine

à la bataille, elle lui donnait sa main à baiser... Alors la reine

étendit sa main royale... Il la toucha de ses lèvres, et relevant la

tête:--Allons! dit-il, obéissons au destin, au devoir, à la volonté

de ma reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis de

la sauver.

On eût dit, en ce moment, qu'il portait à son front l'auréole, et

qu'il venait de découvrir une étoile inconnue au plus haut des

cieux.

La reine en même temps s'éloigna sans mot dire, Hélène et ma mère la

suivant d'un pas calme et silencieux. Mirabeau et moi nous

redescendîmes par le chemin qui nous avait conduits sur la terrasse.

Il marchait le premier, tout pensif et comme accablé sous le poids

de ses visions... Nous eûmes bientôt rejoint la grande allée où nous

avions laissé nos chevaux.

Le même homme à qui nous les avions confiés les promenait, au pas,

au milieu de l'allée, avec la patience d'un laquais qui attend son

maître...

Par je ne sais quelle préférence, il visita avec soin la sangle du

cheval de Mirabeau, même il voulut lui tenir l'étrier quand il

remonta à cheval.

Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine et avec le plus

charmant sourire:

--Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez d'avoir

souffert qu'un premier président me tînt l'étrier, ce soir, puisque

j'ai pour écuyer un prince de l'Empire, un parent de Sa Majesté.

Barnave · 第 48 / 63 题