À onze heures du soir nous étions à cheval. Mirabeau se mit en selle
en excellent cavalier qu'il était. Avant de sortir dans la rue, il
s'enveloppa de son manteau, et le voilà parti les yeux baissés.
D'abord nous marchâmes avec précaution; nous fîmes plusieurs détours
pour n'être pas suivis; puis bientôt quittant Versailles, nous
entrions dans ces bois épais qui mènent de Versailles à
Saint-Germain. La nuit était sombre, le vent agitait la cime des
arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de
la forêt passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau
marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obéissance
passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demandé
où nous allions.
J'en étais venu, encore une fois, à jouer le rôle secondaire auquel
je m'étais vu condamné tout d'abord;--le rôle d'un agent sans
intelligence, qui ne sait même pas pourquoi il est dévoué, et qui
cependant se dévoue, entraîné par une force irrésistible. Ainsi
j'allais subjugué par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de
vagues promesses échappées à son découragement. Le Mirabeau
populaire, en ce moment le voilà qui trahit sa cause et qui revient
par instinct à ses amours primitives; le voilà qui va sauver le
trône qu'il a perdu; il se glisse en ces ténèbres, cachant son
visage et dissimulant sa route, livré aux angoisses d'un nouvel
avenir et d'un passé qui le lie étroitement avec les principes qu'il
va combattre.--À quelle lutte horrible était soumise cette âme
ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de
l'échappé de la Bastille, du calomnié, du méprisé qui se venge, et
qui devient dieu dans la foule; c'était l'homme d'État, pensif et
réfléchi, s'arrêtant honteux devant des ruines, et tiré de son
enivrement par des voix de détresse. O misère! Il tremble à l'idée
que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi
bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la
marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue forêt: sa tête
était penchée sur sa poitrine, et de temps à autre de violents coups
d'éperons dans les flancs de son cheval venaient attester la
violence des passions qui le brûlaient.
Nous marchions toujours, lui, silencieux et préoccupé; moi, pensif
et tout entier à mille idées étranges que je rougissais de m'avouer;
héros tous deux, lui, à la façon d'un grand homme qui s'est trompé;
moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir où.
La forêt était sombre et le ciel était noir, la route ne finissait
pas. Où allions-nous?
Hélas, je vous porte envie, ô Mirabeau! Votre étoile vous guide: une
reine est là-bas qui vous attend; vous savez où vous allez; quelle
voix vos oreilles vont entendre; et quelles prières, quelles
paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour
moi, je vais à votre bon plaisir; je ne sais d'où je viens, où je
vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le très-humble valet des
passions et des hommes qui ont besoin de moi!
Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivâmes au
carrefour de la forêt: six chemins à la fois se présentèrent à nos
pas incertains, un poteau unique étendant six bras de chêne
indiquait aux passants la route à suivre; mais la nuit était déjà
sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions tracées
sur le poteau.
Mirabeau s'arrêta; il releva la tête, il tourna autour du poteau
indicateur, cherchant sa route, et déjà fort inquiet, et tremblant
de laisser passer l'heure du rendez-vous.
Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les
chemins se croisaient, se heurtaient, se mêlaient; c'était comme une
danse échevelée où les arbres tournent, remuant leurs branches avec
l'élégance d'un danseur dont la tête est chargée de plumes: ainsi
dansait la forêt. On eût dit, la voyant se mouvoir en cercle devant
nous, d'une roue de fortune entraînant avec les voeux animés, les
espérances, la bonne humeur, et les imprécations terribles des
joueurs.
Mirabeau était immobile, éperdu, béant; il sentait qu'il était
doublement hors de sa route, égaré à jamais, doublement égaré, comme
un homme qui ne peut avancer ni reculer.
Les nuages marchaient dans le ciel parsemé de taches lactées,
c'était au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'était
une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement
inégal, sur une mesure entrecoupée; un chaos sans règle, un
mouvement sans cause, un pêle-mêle, une fascination nocturne
impossible à décrire et dont il était impossible en effet de se
tirer.
Le chaos était là, avançant, reculant, s'alongeant à terre et
s'élevant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre épineux, il
soupirait dans le buisson touffu, il riait à gorge déployée,
accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, pâle et
gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras
mystérieux pour nous étouffer.
On entendait à la fois des bruits étranges; des ombres glissaient,
voilées et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait
toutes les formes, carré, long, oblong, rond, en pointe, en
pyramide, en trapèze, ou plat comme la pierre d'une tombe, élevé
comme une colonne triomphale, saisissant à faire peur toutes les
formules géométriques; il eût fallu un génie à la Newton pour
soumettre à la moindre équation ces lignes brisées, ces trapèzes
fantastiques, ces capricieux sphéroïdes qui naissent, qui
grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se
déridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou.
Arrivés à cet endroit du chemin, nous sentîmes que nous étions
égarés, égarés jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un
frisson, un tintement, un cri de bête fauve, un chant d'oiseau, une
onde, un murmure, un écho, une fumée au-dessus des arbres, sans une
étoile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus!
Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta
sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondément.
C'étaient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il
y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de résolu, qui
attestait le découragement d'une homme supérieur.
Il resta un quart d'heure à se lamenter tout bas. J'étais descendu
de cheval à son exemple, et je m'étais assis à ses côtés.
--Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me
montrant le ciel.
Puis il reprit:--Oui, là-haut un nuage, un mince nuage au-dessus
d'une mince étoile, et voilà une reine à jamais perdue! Une reine!
une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glacé; elle frémit,
elle pâlit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prête,
attentive, l'oreille à l'horloge de son château, pour savoir si
l'horloge sonnera minuit, l'heure où vient le fantôme!--et cette
nuit le fantôme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera
fermée; à tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau
crime, elle dira: _C'est un lâche!_ Et elle sera irritée, non pas en
reine, en femme; elle se méprisera d'avoir songé à moi, qu'elle
méprise! Alors le mépris plein le coeur, elle regagnera la couche de
son triste époux, et cet époux endormi, qui ronfle, insouciant comme
un villageois dont la récolte est achevée, elle le regardera avec
complaisance, et, songeant à moi, elle le trouvera beau! Moi,
cependant je vaudrai à ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je
réchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera
que je me suis vanté auprès de la reine et qu'on m'a vanté près de
la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux
qu'on lui a vanté. Elle croira qu'une nuit passée à tous les vents
d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure forêt
s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Après
quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle
m'a fait fermer sa porte! Ah! malédiction sur moi, Mirabeau!
malédiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne
et sur ce ciel qui reste noir!»
Il frappait sa poitrine et sa tête, il était hurlant. J'en eus
pitié, je ne lui parlai pas.
--Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content
et si fier de la sauver! Je portais à ces pieds sacrés et charmants
tant de zèle et tant de respects! Je lui voulais crier grâce! et
merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effacé, tout brisé!
tout déshonoré! Pourtant cette royauté que j'allais sauver,
qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans pitié?
Vieille monarchie, antique rempart... Royauté de la France! morte!
morte! morte! Morte! parce que j'ai passé la jeunesse d'un libertin;
parce que j'ai été désoeuvré et joueur. Morte! parce que j'ai fait
des dettes que je n'ai pas payées, parce que j'ai été séducteur
adultère et vagabond sans respect pour mon père, et sans obéissance
à mon roi! Parce que j'ai enlevé la jeune femme à son vieil époux.
Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaçant les lettres de
ce poteau au moment où je franchis ce carrefour. Je voudrais bien
tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrétien, pour lui
expliquer la vanité de l'histoire du monde, et pour lui dire à
combien peu tient un sage, à commencer par un apôtre, à finir par
moi, dont mon cheval aurait pitié!»
Il se mit à pousser un éclat de rire, comme s'il eût entendu lire en
cet instant l'Histoire universelle de Bossuet.
Ce fut tout à fait comme s'il eût parlé; son rire ici, dans la
forêt, autant que sa parole à la tribune, rencontra l'écho
obéissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la
pierre du rocher, contre la voûte du ciel, il se prolongea bien
loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrêta
que dans le jardin de la reine, à la place même où Mirabeau était
attendu.
--On m'a parlé, reprit-il, des stoïciens. Pour être stoïcien il
fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stoïcien s'enveloppait
dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tué César: il
était appuyé contre la statue du grand Pompée, comme je suis appuyé
contre ce hêtre...
Il ajouta, toujours avec la voix du désespoir:--Je ne voudrais pas
être Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de César!
Il s'enveloppa dans son manteau; il s'étendit de tout son long
auprès du hêtre, et, chose étrange... il s'endormit.
Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de liberté; il
rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la plus extrême
indigence et la plus incroyable richesse; il rêva de Maury et de
Duport; il rêva de l'Angleterre et de la France; il eut des éclats
de rire et des sanglots; il sentit ses mains chargées de chaînes, et
il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces
douleurs, orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes,
sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies,
tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain, amitié, haine,
dévoûment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un
noble coeur! Il y eut de tout cela dans son rêve. Un rêve affreux,
le rêve idiot d'un géant ivre mort; le rêve enchanté des plus belles
années! C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là
haut, là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil
douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise
soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent.
J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels;
sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier Brutus aux
champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui résume sa
vie, et qui sent au dedans de lui-même qu'il va mourir.
Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se fût
échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprès de Mirabeau
qui dormait. Cet homme était vêtu de noir; il me parut d'une taille
gigantesque, il étendit une large main sur l'orateur endormi, et le
secouant fortement:
--Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons,
debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui
reviens si tard à la vigne de ton seigneur! Ne voilà-t-il pas,
Monseigneur, une aventure héroïque? O l'événement honteux! Cet homme
sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se
dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur
d'un étranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard
peut être funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte à
rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi
jusqu'alors, et puis à la moindre difficulté de la route, au moindre
obstacle, ô douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros,
il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il
dort, comme si la question qu'il va débattre était une simple
question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout détruire, lâche
au contraire et nonchalant quand il faut réparer! Prêt à dormir, à
rêver quand il faut agir! il lui faut pour être un homme une
tribune, un écho! seul avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et
un fou! C'est un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde,
oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion de son
coeur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chère à son
âme! Or, il faut que ce soit moi qui le réveille, et j'ai beau le
secouer, il ne se réveille pas!
Et il le secouait toujours, mais en vain! C'était un sommeil de
plomb, un rêve enraciné dans l'âme, un drame hardiment commencé dans
une partie de ce crâne inaccessible à tout bruit terrestre, et qui
s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau:
--Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il.
--Qui m'appelle? allons! me voici! cria à la fin Mirabeau du fond de
sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'échapperait du
tombeau!
--Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'être exact à
un rendez-vous, cette nuit même? Avez-vous tendu la main à la
monarchie aux abois? Avez-vous quitté votre banc à l'assemblée pour
aller donner un démenti formel à vos révoltes passées? N'êtes-vous
pas un traître à votre parti plébéien? ne marchez-vous pas, dans la
nuit, sur les bords d'un abîme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi
donc vous endormir sur les bords de cet abîme? Il sera toujours
assez temps de vous reposer quand vous y serez tombé;
réveillez-vous, comte de Mirabeau! réveille-toi, Mirabeau!
Mirabeau se leva sur son séant. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne
voyait pas; son regard était transparent et terne, il le fixait sur
l'inconnu:
--Oh! dit-il, par pitié! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue à la
fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument
je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends
mes mains, attache-les; lie avec des chaînes de fer ces deux pieds
inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs épais,
j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramène en prison.
En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on
n'est pas enivré par cette fausse gloire, on n'entend pas ces
clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas à revenir sur ses actions
de la veille, on n'a pas à renier son nom et sa gloire, on n'a pas
de remords. C'en est fait, ma route est finie, à jamais finie, et je
reste ici, ici à jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi.
Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et
lente:--Mirabeau, comte de Mirabeau, réveillez-vous, debout! à
cheval! à cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous
attend!
Et Mirabeau déjà plus éveillé:--Une femme, en effet... elle
m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une
créature à part dont l'aspect m'était défendu et dont j'approcherai
assez près, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vêtements.
Que de progrès n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du
cantinier, au fort de Joux?--Mais qui donc me dira le nom de la
grande dame qui m'attend? reprit-il en élevant la voix.
--Monsieur de Mirabeau, s'écria l'inconnu, un galant homme, un
seigneur, a-t-il jamais oublié le nom de la femme qui l'attend?
Mirabeau releva la tête:--O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou,
dit-il, que tu es différent de toi-même! À me voir étendu et
dormant, dirait-on que je marche à la faveur la plus enviée? Ah!
certes, j'en ai bien connu des hommes, des républicains qui
donneraient leur vie en échange du quart d'heure qui m'attend.
Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en
façon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en génie et
en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouvé sur
son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que
je l'ai caché dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les
regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le
monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme eût tout sauvé!...
Versailles ne sait pas même le nom de ce jeune homme! Et moi,
vaincu, brisé, on m'appelle! Cette aimable et jeune renommée, on
l'ignore dans ces hautes régions, pendant que mon épouvantable renom
m'ouvre à tous battants toutes les portes. Il irait, lui, à cette
cour tremblante et qui demande enfin pardon à l'éloquence, au génie,
à la liberté, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais,
moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as
raison, le temps presse, hâtons-nous, j'ai trop dormi; debout!
debout! à cheval! à cheval! comte de Mirabeau!» Disant ces mots, il
était déjà à cheval.
L'inconnu s'enfonça dans un des six chemins, en nous disant:
_Suivez-moi!_...
Nous le suivîmes quelque temps. Arrivés à une hauteur, nous
découvrîmes à nos pieds le château de Saint-Cloud qui dormait au
milieu de son parc immense, au bruit des flots.
--Voilà votre chemin, nous dit le guide; allez à votre but, M. le
comte, et rendez-moi grâce enfin de vous avoir réveillé, le sommeil
le plus involontaire peut être un crime en ces temps de révolutions.
Or vous ayant tiré de ce mauvais pas, écoutez ma prière au nom de
votre âme, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par
tous les moyens que vous trouverez dans votre coeur ou dans votre
génie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la!
Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui déchirent mon
âme, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent flétrir la
jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insensé, en mon propre
nom... ô maître absolu des opinions et des volontés de la France!...
ayez pitié de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la!
--Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par pitié pour toi,
Barnave! Au nom de ton amour, s'écria Mirabeau.
Je m'écriai:--Barnave!
--Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur à ceux qui douteraient
de la reine! et malheur à vous, Mirabeau, si jamais cette illustre
occasion était perdue! Ah! que de repentirs! quels remords à notre
dernier jour!
À ces mots, il partit.--Barnave, où vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit
un moment de silence, et nous entendîmes une voix dans le
lointain:--Je retourne à l'assemblée, où je veux abattre à tout
jamais le trône que tu vas sauver.