CHAPITRE VI

À onze heures du soir nous étions à cheval. Mirabeau se mit en selle

en excellent cavalier qu'il était. Avant de sortir dans la rue, il

s'enveloppa de son manteau, et le voilà parti les yeux baissés.

D'abord nous marchâmes avec précaution; nous fîmes plusieurs détours

pour n'être pas suivis; puis bientôt quittant Versailles, nous

entrions dans ces bois épais qui mènent de Versailles à

Saint-Germain. La nuit était sombre, le vent agitait la cime des

arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de

la forêt passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau

marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obéissance

passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demandé

où nous allions.

J'en étais venu, encore une fois, à jouer le rôle secondaire auquel

je m'étais vu condamné tout d'abord;--le rôle d'un agent sans

intelligence, qui ne sait même pas pourquoi il est dévoué, et qui

cependant se dévoue, entraîné par une force irrésistible. Ainsi

j'allais subjugué par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de

vagues promesses échappées à son découragement. Le Mirabeau

populaire, en ce moment le voilà qui trahit sa cause et qui revient

par instinct à ses amours primitives; le voilà qui va sauver le

trône qu'il a perdu; il se glisse en ces ténèbres, cachant son

visage et dissimulant sa route, livré aux angoisses d'un nouvel

avenir et d'un passé qui le lie étroitement avec les principes qu'il

va combattre.--À quelle lutte horrible était soumise cette âme

ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de

l'échappé de la Bastille, du calomnié, du méprisé qui se venge, et

qui devient dieu dans la foule; c'était l'homme d'État, pensif et

réfléchi, s'arrêtant honteux devant des ruines, et tiré de son

enivrement par des voix de détresse. O misère! Il tremble à l'idée

que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi

bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la

marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue forêt: sa tête

était penchée sur sa poitrine, et de temps à autre de violents coups

d'éperons dans les flancs de son cheval venaient attester la

violence des passions qui le brûlaient.

Nous marchions toujours, lui, silencieux et préoccupé; moi, pensif

et tout entier à mille idées étranges que je rougissais de m'avouer;

héros tous deux, lui, à la façon d'un grand homme qui s'est trompé;

moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir où.

La forêt était sombre et le ciel était noir, la route ne finissait

pas. Où allions-nous?

Hélas, je vous porte envie, ô Mirabeau! Votre étoile vous guide: une

reine est là-bas qui vous attend; vous savez où vous allez; quelle

voix vos oreilles vont entendre; et quelles prières, quelles

paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour

moi, je vais à votre bon plaisir; je ne sais d'où je viens, où je

vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le très-humble valet des

passions et des hommes qui ont besoin de moi!

Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivâmes au

carrefour de la forêt: six chemins à la fois se présentèrent à nos

pas incertains, un poteau unique étendant six bras de chêne

indiquait aux passants la route à suivre; mais la nuit était déjà

sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions tracées

sur le poteau.

Mirabeau s'arrêta; il releva la tête, il tourna autour du poteau

indicateur, cherchant sa route, et déjà fort inquiet, et tremblant

de laisser passer l'heure du rendez-vous.

Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les

chemins se croisaient, se heurtaient, se mêlaient; c'était comme une

danse échevelée où les arbres tournent, remuant leurs branches avec

l'élégance d'un danseur dont la tête est chargée de plumes: ainsi

dansait la forêt. On eût dit, la voyant se mouvoir en cercle devant

nous, d'une roue de fortune entraînant avec les voeux animés, les

espérances, la bonne humeur, et les imprécations terribles des

joueurs.

Mirabeau était immobile, éperdu, béant; il sentait qu'il était

doublement hors de sa route, égaré à jamais, doublement égaré, comme

un homme qui ne peut avancer ni reculer.

Les nuages marchaient dans le ciel parsemé de taches lactées,

c'était au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'était

une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement

inégal, sur une mesure entrecoupée; un chaos sans règle, un

mouvement sans cause, un pêle-mêle, une fascination nocturne

impossible à décrire et dont il était impossible en effet de se

tirer.

Le chaos était là, avançant, reculant, s'alongeant à terre et

s'élevant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre épineux, il

soupirait dans le buisson touffu, il riait à gorge déployée,

accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, pâle et

gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras

mystérieux pour nous étouffer.

On entendait à la fois des bruits étranges; des ombres glissaient,

voilées et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait

toutes les formes, carré, long, oblong, rond, en pointe, en

pyramide, en trapèze, ou plat comme la pierre d'une tombe, élevé

comme une colonne triomphale, saisissant à faire peur toutes les

formules géométriques; il eût fallu un génie à la Newton pour

soumettre à la moindre équation ces lignes brisées, ces trapèzes

fantastiques, ces capricieux sphéroïdes qui naissent, qui

grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se

déridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou.

Arrivés à cet endroit du chemin, nous sentîmes que nous étions

égarés, égarés jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un

frisson, un tintement, un cri de bête fauve, un chant d'oiseau, une

onde, un murmure, un écho, une fumée au-dessus des arbres, sans une

étoile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus!

Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta

sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondément.

C'étaient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il

y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de résolu, qui

attestait le découragement d'une homme supérieur.

Il resta un quart d'heure à se lamenter tout bas. J'étais descendu

de cheval à son exemple, et je m'étais assis à ses côtés.

--Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me

montrant le ciel.

Puis il reprit:--Oui, là-haut un nuage, un mince nuage au-dessus

d'une mince étoile, et voilà une reine à jamais perdue! Une reine!

une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glacé; elle frémit,

elle pâlit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prête,

attentive, l'oreille à l'horloge de son château, pour savoir si

l'horloge sonnera minuit, l'heure où vient le fantôme!--et cette

nuit le fantôme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera

fermée; à tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau

crime, elle dira: _C'est un lâche!_ Et elle sera irritée, non pas en

reine, en femme; elle se méprisera d'avoir songé à moi, qu'elle

méprise! Alors le mépris plein le coeur, elle regagnera la couche de

son triste époux, et cet époux endormi, qui ronfle, insouciant comme

un villageois dont la récolte est achevée, elle le regardera avec

complaisance, et, songeant à moi, elle le trouvera beau! Moi,

cependant je vaudrai à ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je

réchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera

que je me suis vanté auprès de la reine et qu'on m'a vanté près de

la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux

qu'on lui a vanté. Elle croira qu'une nuit passée à tous les vents

d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure forêt

s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Après

quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle

m'a fait fermer sa porte! Ah! malédiction sur moi, Mirabeau!

malédiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne

et sur ce ciel qui reste noir!»

Il frappait sa poitrine et sa tête, il était hurlant. J'en eus

pitié, je ne lui parlai pas.

--Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content

et si fier de la sauver! Je portais à ces pieds sacrés et charmants

tant de zèle et tant de respects! Je lui voulais crier grâce! et

merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effacé, tout brisé!

tout déshonoré! Pourtant cette royauté que j'allais sauver,

qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans pitié?

Vieille monarchie, antique rempart... Royauté de la France! morte!

morte! morte! Morte! parce que j'ai passé la jeunesse d'un libertin;

parce que j'ai été désoeuvré et joueur. Morte! parce que j'ai fait

des dettes que je n'ai pas payées, parce que j'ai été séducteur

adultère et vagabond sans respect pour mon père, et sans obéissance

à mon roi! Parce que j'ai enlevé la jeune femme à son vieil époux.

Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaçant les lettres de

ce poteau au moment où je franchis ce carrefour. Je voudrais bien

tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrétien, pour lui

expliquer la vanité de l'histoire du monde, et pour lui dire à

combien peu tient un sage, à commencer par un apôtre, à finir par

moi, dont mon cheval aurait pitié!»

Il se mit à pousser un éclat de rire, comme s'il eût entendu lire en

cet instant l'Histoire universelle de Bossuet.

Ce fut tout à fait comme s'il eût parlé; son rire ici, dans la

forêt, autant que sa parole à la tribune, rencontra l'écho

obéissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la

pierre du rocher, contre la voûte du ciel, il se prolongea bien

loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrêta

que dans le jardin de la reine, à la place même où Mirabeau était

attendu.

--On m'a parlé, reprit-il, des stoïciens. Pour être stoïcien il

fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stoïcien s'enveloppait

dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tué César: il

était appuyé contre la statue du grand Pompée, comme je suis appuyé

contre ce hêtre...

Il ajouta, toujours avec la voix du désespoir:--Je ne voudrais pas

être Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de César!

Il s'enveloppa dans son manteau; il s'étendit de tout son long

auprès du hêtre, et, chose étrange... il s'endormit.

Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de liberté; il

rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la plus extrême

indigence et la plus incroyable richesse; il rêva de Maury et de

Duport; il rêva de l'Angleterre et de la France; il eut des éclats

de rire et des sanglots; il sentit ses mains chargées de chaînes, et

il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces

douleurs, orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes,

sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies,

tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain, amitié, haine,

dévoûment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un

noble coeur! Il y eut de tout cela dans son rêve. Un rêve affreux,

le rêve idiot d'un géant ivre mort; le rêve enchanté des plus belles

années! C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là

haut, là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil

douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise

soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent.

J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels;

sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier Brutus aux

champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui résume sa

vie, et qui sent au dedans de lui-même qu'il va mourir.

Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se fût

échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprès de Mirabeau

qui dormait. Cet homme était vêtu de noir; il me parut d'une taille

gigantesque, il étendit une large main sur l'orateur endormi, et le

secouant fortement:

--Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons,

debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui

reviens si tard à la vigne de ton seigneur! Ne voilà-t-il pas,

Monseigneur, une aventure héroïque? O l'événement honteux! Cet homme

sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se

dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur

d'un étranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard

peut être funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte à

rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi

jusqu'alors, et puis à la moindre difficulté de la route, au moindre

obstacle, ô douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros,

il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il

dort, comme si la question qu'il va débattre était une simple

question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout détruire, lâche

au contraire et nonchalant quand il faut réparer! Prêt à dormir, à

rêver quand il faut agir! il lui faut pour être un homme une

tribune, un écho! seul avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et

un fou! C'est un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde,

oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion de son

coeur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chère à son

âme! Or, il faut que ce soit moi qui le réveille, et j'ai beau le

secouer, il ne se réveille pas!

Et il le secouait toujours, mais en vain! C'était un sommeil de

plomb, un rêve enraciné dans l'âme, un drame hardiment commencé dans

une partie de ce crâne inaccessible à tout bruit terrestre, et qui

s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau:

--Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il.

--Qui m'appelle? allons! me voici! cria à la fin Mirabeau du fond de

sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'échapperait du

tombeau!

--Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'être exact à

un rendez-vous, cette nuit même? Avez-vous tendu la main à la

monarchie aux abois? Avez-vous quitté votre banc à l'assemblée pour

aller donner un démenti formel à vos révoltes passées? N'êtes-vous

pas un traître à votre parti plébéien? ne marchez-vous pas, dans la

nuit, sur les bords d'un abîme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi

donc vous endormir sur les bords de cet abîme? Il sera toujours

assez temps de vous reposer quand vous y serez tombé;

réveillez-vous, comte de Mirabeau! réveille-toi, Mirabeau!

Mirabeau se leva sur son séant. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne

voyait pas; son regard était transparent et terne, il le fixait sur

l'inconnu:

--Oh! dit-il, par pitié! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue à la

fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument

je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends

mes mains, attache-les; lie avec des chaînes de fer ces deux pieds

inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs épais,

j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramène en prison.

En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on

n'est pas enivré par cette fausse gloire, on n'entend pas ces

clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas à revenir sur ses actions

de la veille, on n'a pas à renier son nom et sa gloire, on n'a pas

de remords. C'en est fait, ma route est finie, à jamais finie, et je

reste ici, ici à jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi.

Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et

lente:--Mirabeau, comte de Mirabeau, réveillez-vous, debout! à

cheval! à cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous

attend!

Et Mirabeau déjà plus éveillé:--Une femme, en effet... elle

m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une

créature à part dont l'aspect m'était défendu et dont j'approcherai

assez près, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vêtements.

Que de progrès n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du

cantinier, au fort de Joux?--Mais qui donc me dira le nom de la

grande dame qui m'attend? reprit-il en élevant la voix.

--Monsieur de Mirabeau, s'écria l'inconnu, un galant homme, un

seigneur, a-t-il jamais oublié le nom de la femme qui l'attend?

Mirabeau releva la tête:--O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou,

dit-il, que tu es différent de toi-même! À me voir étendu et

dormant, dirait-on que je marche à la faveur la plus enviée? Ah!

certes, j'en ai bien connu des hommes, des républicains qui

donneraient leur vie en échange du quart d'heure qui m'attend.

Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en

façon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en génie et

en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouvé sur

son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que

je l'ai caché dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les

regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le

monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme eût tout sauvé!...

Versailles ne sait pas même le nom de ce jeune homme! Et moi,

vaincu, brisé, on m'appelle! Cette aimable et jeune renommée, on

l'ignore dans ces hautes régions, pendant que mon épouvantable renom

m'ouvre à tous battants toutes les portes. Il irait, lui, à cette

cour tremblante et qui demande enfin pardon à l'éloquence, au génie,

à la liberté, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais,

moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as

raison, le temps presse, hâtons-nous, j'ai trop dormi; debout!

debout! à cheval! à cheval! comte de Mirabeau!» Disant ces mots, il

était déjà à cheval.

L'inconnu s'enfonça dans un des six chemins, en nous disant:

_Suivez-moi!_...

Nous le suivîmes quelque temps. Arrivés à une hauteur, nous

découvrîmes à nos pieds le château de Saint-Cloud qui dormait au

milieu de son parc immense, au bruit des flots.

--Voilà votre chemin, nous dit le guide; allez à votre but, M. le

comte, et rendez-moi grâce enfin de vous avoir réveillé, le sommeil

le plus involontaire peut être un crime en ces temps de révolutions.

Or vous ayant tiré de ce mauvais pas, écoutez ma prière au nom de

votre âme, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par

tous les moyens que vous trouverez dans votre coeur ou dans votre

génie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la!

Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui déchirent mon

âme, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent flétrir la

jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insensé, en mon propre

nom... ô maître absolu des opinions et des volontés de la France!...

ayez pitié de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la!

--Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par pitié pour toi,

Barnave! Au nom de ton amour, s'écria Mirabeau.

Je m'écriai:--Barnave!

--Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur à ceux qui douteraient

de la reine! et malheur à vous, Mirabeau, si jamais cette illustre

occasion était perdue! Ah! que de repentirs! quels remords à notre

dernier jour!

À ces mots, il partit.--Barnave, où vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit

un moment de silence, et nous entendîmes une voix dans le

lointain:--Je retourne à l'assemblée, où je veux abattre à tout

jamais le trône que tu vas sauver.

Barnave · 第 47 / 63 题