Le secret que j'avais confié au papier, je l'aurais dit volontiers à
Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les dames, en revanche il les
estimait assez peu, et je craignais son ironie... Au contraire, il
me sembla que Barnave était tout à fait le confident que je
cherchais, et je lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne
fortune et les doutes qu'elle avait fait naître en mon esprit.
--Bon! dit-il, vous avez trouvé la fin du roman! quelle étrange
passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue... Un bonheur
incomplet... un baiser qu'on vous a refusé... Ah! triple Allemand
que vous êtes, et que dirait M. de Lauzun, s'il avait entendu votre
histoire?... Au fait d'où vous vient cet embarras inexplicable? À
tout prendre, l'accident qui vous arrive est un accident heureux.
Une seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez profiter
de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les autres. Vous donc
qui preniez en pitié le fou de la reine, on ne vous manquerait pas
de respect en vous donnant un grain d'ellébore!--Ah! dites-vous, la
dame était masquée!--Eh bien! prêtez-lui tous les visages qui lui
conviennent le mieux! Son masque a caché cette femme à vos yeux, il
en cache, en même temps mille autres plus belles et plus charmantes,
celle-ci que celle-là... Pour vous cette femme est partout; elle a
tous les noms, elle prend tous les visages, elle est jeune, elle est
belle, elle est noble... elle a tout... Rêvez le reste, et ne
pleurez pas! Ainsi parlait Barnave, avec un accent léger, vif,
pénétrant, en homme habitué aux objections... Puis, comme il ne me
voyait pas calmé...
--O fortune! ô destin, disait-il: une monarchie est en péril, un
peuple est renouvelé, l'Europe entière est haletante à l'annonce des
plus grands événements, Mirabeau monte à la tribune, éclipsant tout
ce qui se présente, et moi, Barnave un élu du peuple, en ce moment
je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! À
cette heure, et bon gré, malgré moi, et toute affaire cessante, il
faut que je m'occupe à compléter une intrigue de bal; il faut que
j'assiste aux commencements d'une passion finie! Holà! le joli
métier pour toi, Barnave! Et cependant, ajouta-t-il en me prenant la
main, je ne trouve pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez
malheureux pour respecter toutes les passions; cherchons donc,
puisque vous le voulez, quelque remède à vos douleurs d'amour.
--Il faudrait, repris-je un peu rassuré, découvrir quelle était
cette femme, comment elle était venue à ce bal et pourquoi donc elle
m'a choisi dans la foule, et laissé là, l'instant d'après, sans me
dire: _Au revoir!_
--Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'étais que de vous... je me
ferais le plus beau du monde, et la tête haute, et le jarret tendu,
j'irais, je viendrais, je chercherais... je ne m'adresserais pas à
un orateur populaire, animé de toutes les passions d'une révolution
sans pitié, je voudrais deviner, à moi tout seul, la dame et
souveraine de ma pensée; je la reconnaîtrais à sa voix, à son geste,
au feu de ses yeux, à ses mains, à sa parole, à son silence, aux
révélations du sixième sens... et puis, si elle échappait à ma
recherche, à mes transports, voulant compléter absolument l'amour et
le bonheur qu'elle m'a donnés, je chercherais dans la plus belle
foule, et quand j'aurais rencontré assez de beauté, de jeunesse et
de grâce amoureuse, alors, prosterné sous le regard de cette beauté,
je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!... Je ferais
mieux, j'irais dérober, comme un voleur de nuit, la sensation qui
vous manque, après quoi, j'en demanderais pardon à la dame!... Il y
a des injures que les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien
votre émotion sera complète, ainsi rien ne manque à votre roman de
vingt ans!
Et comme il vit à mon désespoir muet que le remède était trop grand
pour le mal:--Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux;
recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et
gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la première
qui se livrera. Vous avez raison, point de moitié de bonheur, je
n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons
une âme. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abîme aussi sépare à
jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touché seulement sa
main, si son regard était tombé sur moi, agenouillé, à ses pieds, si
j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: _François Barnave!_
En ce moment, je n'aurais plus été Barnave. En ce moment, dompté,
docile et soumis aux moindres caprices de la beauté que j'aime, et
dont nul ne saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu
de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau,
la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds: honneur, devoir,
conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il
eût trouvé son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux
autant qu'un mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un
sourire de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son coeur.
Ce nom-là: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le
veux célèbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pesé dans
les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris...
Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connaît
pas assez pour me craindre; et me voilà si loin de mon espérance...
et si loin de son désespoir!
Disant ces mots, Barnave était hors de lui. Je le regardais avec un
étonnement qui le déconcerta, il domina son trouble, et reprenant
son sang-froid:
--Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule
ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables;
mais j'en suis le maître et je m'en sers pour avoir du coeur.
D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes,
croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage
est de ne pas chercher à le soulever.
Il reprit, d'un air de résolution effrayant:--Voulez-vous que je
vous dise absolument, le voulez-vous? quelle était votre
inconnue?... Interrogez votre âme et sondez votre coeur!...
Répondez-moi!
--Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous
courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir.
--Prenez garde, jeune homme, répondit Barnave. Il y a de grands
repentirs dans votre curiosité satisfaite. Encore une fois, le
mystère est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de
plus, je vous en prie, aussitôt que vous saurez ce nom-là, ce nom
caché? Comme il sonnera tristement à vos oreilles, quand vous
l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de
fièvre innocente vous paraîtront cruelles, quand vous saurez d'où
elles viennent! Mais, vous le voulez... préparez-vous à tout savoir.
J'attendis.
Il reprit en ces termes:--Vous connaissez, ou du moins vous avez vu,
sur le chemin de Luciennes, une femme à la démarche élégante et
molle, à la taille svelte et légère, un oeil qui brille, un regard
qui blesse, un pied qui glisse en passant!
--Mais, lui dis-je, où prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et
cependant, j'étais déjà fort inquiet.
--Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mène à Rome, il y a
mille sentiers qui mènent au château de Luciennes. Dans ce château,
la dame est un mystère, une fable, une aventure, un accident! Rien
de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les
uns la saluent jusqu'à terre et par habitude, les autres font
semblant de ne pas la reconnaître, ingrats! à qui cette femme a tout
donné!
Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de la cour, elles
couvrent de leurs mépris cette infortunée... Il est vrai que ces
mépris sont bel et bien de l'envie, uniquement de l'envie... Elle,
alors arrogante et superbe comme une fille de joie et de fortune
royale, elle méprise également ces respects et ces dédains; elle
marche, et le front levé dans ce Paris, dont elle fut la souveraine;
et elle va partout, en simple artiste, qui est restée et femme et
reine, en dépit de tous les changements de son visage et de sa
destinée...
--Or ça, repris-je, ému jusqu'au fond du coeur, si je vous comprends
bien, cette femme est une prostituée, une honteuse personne élevée à
toutes les grandeurs de la prostitution! Elle à vécu de honte et
d'infamie; elle a fait pleurer le misérable; honoré le lâche, adoré
le brigand; elle a rempli les Bastilles et vidé le trésor?
--Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns; mais pour les
autres, c'est une idéale créature, encore adorable! Elle est le rêve
enchanteur de la dernière passion des rois de France. Elle a
remplacé Agnès Sorel, dame de beauté, comme le feu roi remplaçait
Pharamond; authentique et précieuse relique de l'amour, comme
l'entendaient les vieux Bourbons de France, au temps du pouvoir
absolu; c'est une savante à chasser les nuages d'un front couronné;
c'est un jovial cynique exhalant les parfums les plus rares, vêtu de
gaze et chargé de fleurs; c'est un des lutins de Cazotte, un
prophète; c'est mieux qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et
des plus beaux qui la rêvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre
toutes les choses qu'il allait perdre à jamais qu'ait regrettée, à
son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau royaume qui fut à lui
le dernier.
Je me levai presque désespéré.--Assez, assez, Barnave; cessez de
grâce, et brisons là cette exécrable moquerie. O ciel! serait-ce
possible et vraisemblable, en effet? Cette femme... aurait-elle à ce
point l'ingénuité, la grâce et le charme? Aurait-elle, en son
abandon même, la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui
succombe... Ah! feindre ainsi! jouer ce rôle affreux de la
courtisane amoureuse, oublier si complétement ce qu'elle était dans
ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard, dans le tumulte
et le bruit de ses tristes amours... Madame du Barry sous ce masque,
y pensez-vous?
--Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-même? Elle a
l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues; elle a présidé,
la première, à ces bals où tout est possible, où tout est permis;
elle est la vanité même, elle n'a plus de roi de France à séduire;
elle a voulu savoir ce qu'il fallait penser d'un prince de
Wolfenbuttel...
--Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une grosse voix...
Voilà, trait pour trait, l'image exacte de la plus séduisante
coquine qui se soit assise au trône de France... Et, vive Dieu! mon
prince... il faut que vous soyez né sous une heureuse étoile pour
avoir rencontré madame du Barry.