Resté seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me
dis-je, elle a bien joué son rôle... et je la reverrai demain! Tant
le doute est un corrupteur certain des âmes les mieux trempées!
Certes, j'étais convaincu de l'honnêteté de cette femme autant que
de sa beauté suprême... Eh bien! lâche et misérable ergoteur,
j'aimais mieux la nier à moi-même que d'entourer son cher souvenir
de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'étais, ingrat
et lâche amoureux, quand tout me disait que j'étais le premier amour
de cette beauté sans nom... Je me faisais toutes sortes de
raisonnements misérables pour me bien démontrer à moi-même que
j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se
moquait de ma naïveté...
Heureusement que j'eus donné bien vite un démenti sans réplique aux
sophismes qui s'arrêtaient dans mon cerveau, et ce démenti qui me
sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon
coeur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par
la sincérité de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce
qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais!
J'étais aimé! Elle s'était livrée à moi toute entière... Oui! mais
je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleuré cette
lèvre où murmuraient ces tendres paroles... à l'instant même où
j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et
pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la
cherche... ou bien la voilà qui me revient, mais toujours
invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantôme... Et veux-tu me
donner enfin ton sourire et ton baiser?
Telle était mon anxiété! Voilà ma peine! À l'instant même où je
quittais la France, épouvanté du bruit, des ténèbres, et de
l'immensité de l'abîme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des
papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections
complètes, ces rêveurs à la poursuite de tant de misérables petits
bonheurs, pour comprendre à quel point il serait misérable et
honteux de ne pas chercher à compléter, moi aussi, la plus belle
heure de mon premier amour.
Ainsi je me rendais compte, à moi-même, et ne voulant rien oublier
de cette aventure étrange, des moindres incidents de cette nuit de
folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me
consolait de me raconter à moi-même les plus fugitifs souvenirs...
Un peu calmé par ces confidences, je revins à Versailles, dans cette
ville à part qui n'avait pas, même à cette heure où s'éclipsait la
royauté de la France, son égale sous le soleil! En ce moment, la
ville était déserte, le roi, la reine et la cour fatigués du
spectacle éternel de la cité devenue trop grande pour la royauté
nouvelle, avaient cherché une ombre, un refuge, un peu de calme et
d'oubli dans le palais de Saint-Cloud où la mort avait fait tant de
ravages. Trop heureux ce roi dont le trône est chancelant, trop
heureuse aussi cette reine exposée à tant de clameurs, à tant de
violences, d'échapper à la fatigue, à l'isolement, aux ennuis de la
ville de marbre et d'or.
Versailles, la ville esclave où tout passe, où le grand siècle a
passé... Cité d'un jour!... Caprice éphémère d'un seul roi qui
n'avait pas songé que ses enfants et ses petits-enfants ne
suffiraient pas à remplir cet asile exagéré de sa propre grandeur.
Rien qu'à parcourir cette ville sonore, on comprenait confusément
que sa prospérité n'était plus qu'un mensonge, et sa grandeur un
rêve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le châtelain, dont les deux
rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour,
encore une heure, il sera trop étroit pour le peuple souverain,
pendant que ces hôtels bâtis pour ces ministres, ces capitaines, ces
évêques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de
simples citoyens. La mort pesait déjà sur cette ville insensée à
force de richesse et de grandeur, comme elle a pesé sur les villes
des lacs sulfureux de l'Écriture, ou sur les villes profanes de la
molle Ionie, et sur toi, Venise, ô reine, ô prostituée! À peine elle
a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd
dans la débauche et le plaisir.
Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du passé, sans souci
du présent, et déjà courbant la tête sous la main pesante de
l'avenir, telle on m'a dit qu'elle était encore aujourd'hui, cette
ville ouverte à toutes les dégradations. Comme elle vivait de la
royauté, elle est morte avec elle. Elle a succombé sous le poids de
ses habitudes paresseuses; elle est semblable à ces grands sépulcres
ouvragés, taillés et ciselés par les grands artistes que la
postérité étudie et contemple sans trop s'inquiéter du nom des
morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la
dernière fois, ce temple dégradé où se tenait la majesté de Louis
XIV, déjà tout était sombre et mort, l'herbe, ornement des
cimetières croissait déjà dans les places publiques, les volets de
ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme à
l'heure où l'on part pour un long voyage, tout est fermé au dehors;
tout est sombre au dedans; le feu est éteint; le lit est défait; le
meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cessé de sonner les
heures, le jardin est mort, vide est le bûcher; la vie est absente à
jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va naître et plus de
vieillard qui va mourir! spectacle épouvantable! Une ville entière
qui se meurt! Un règne entier qui s'efface! Une maison pareille, la
maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout
Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et
dans son abandon, cette antique cité des miracles, lorsque au bas de
l'escalier du palais j'aperçus un étranger dont la figure douce et
calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous
mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait
sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits
gâteaux.
Je m'approchai de l'étranger, il me salua.--Voulez-vous manger un
petit gâteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont à
Saint-Cloud, et Leurs Majestés ne nous verront pas.
--Je suis bien sûr, répondis-je en acceptant l'offre de l'étranger,
que si le roi et la reine nous voyaient, plutôt que de nous blâmer,
ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur à cette
croix de Saint-Louis.
--La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau à la
corbeille, elle est si belle... et si bonne.
--Oui, répondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa
Majesté n'a pas mangé de ces gâteaux; cette croix, elle l'aurait
vue; elle voit les malheureux de si loin!
--Et cependant, reprit l'amateur de petits gâteaux, vous voyez bien
cette dalle de pierre; elle a cédé de deux pouces depuis que ce
brave officier est venu se poser à cette place, pour la première
fois.
Ainsi nous devisâmes, lui, l'officier et moi. Lui était affectueux,
bienveillant et causeur, l'officier était simple et réservé, moi
j'étais fort à l'aise en cette société d'honnêtes gens sans
prétentions, et je trouvais les petits gâteaux excellents.
L'étranger était un causeur très-fin, et très-ingénieux; il courait
après les plus imperceptibles nuances de la pensée et des objets
extérieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il
était le héros, il en avait de charmantes, à propos de rien. Par
exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les
avait achetés...--Dans une humble boutique éclairée à demi; le
comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs,
à la peau blanche, et qui sourit à merveille...
Ainsi la confiance allait s'établissant entre nous; j'étais tout
oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement à sa
corbeille à peu près vide... encore un gâteau, j'allais savoir toute
sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui
vint à moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres,
emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du
courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tête, il
prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air
calme et résigné; l'étranger, le suivit, en me jetant un regard de
reproche et de pitié.--Je les suivis longtemps des yeux l'un et
l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais.
Je fus désespéré de les avoir perdus si vite.--Mon Dieu! Monsieur,
m'écriai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus
agréable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont
vraiment d'honnêtes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il
fait tant de peur?
--Mais, reprit l'homme à l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait,
que je sache, à épouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable
qui a la rage, malgré la consigne, de faire son commerce sur les
marches du château; l'autre, savez-vous qui est l'autre?
--Je voudrais bien savoir son nom, répondis-je avec empressement.
--Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez,
plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins
que le fou en titre du roi d'Angleterre, à qui je viens de faire
délivrer un passe-port.
--Et son nom, je vous prie, Monsieur?
--Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick.