CHAPITRE III

Resté seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me

dis-je, elle a bien joué son rôle... et je la reverrai demain! Tant

le doute est un corrupteur certain des âmes les mieux trempées!

Certes, j'étais convaincu de l'honnêteté de cette femme autant que

de sa beauté suprême... Eh bien! lâche et misérable ergoteur,

j'aimais mieux la nier à moi-même que d'entourer son cher souvenir

de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'étais, ingrat

et lâche amoureux, quand tout me disait que j'étais le premier amour

de cette beauté sans nom... Je me faisais toutes sortes de

raisonnements misérables pour me bien démontrer à moi-même que

j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se

moquait de ma naïveté...

Heureusement que j'eus donné bien vite un démenti sans réplique aux

sophismes qui s'arrêtaient dans mon cerveau, et ce démenti qui me

sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon

coeur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par

la sincérité de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce

qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais!

J'étais aimé! Elle s'était livrée à moi toute entière... Oui! mais

je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleuré cette

lèvre où murmuraient ces tendres paroles... à l'instant même où

j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et

pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la

cherche... ou bien la voilà qui me revient, mais toujours

invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantôme... Et veux-tu me

donner enfin ton sourire et ton baiser?

Telle était mon anxiété! Voilà ma peine! À l'instant même où je

quittais la France, épouvanté du bruit, des ténèbres, et de

l'immensité de l'abîme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des

papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections

complètes, ces rêveurs à la poursuite de tant de misérables petits

bonheurs, pour comprendre à quel point il serait misérable et

honteux de ne pas chercher à compléter, moi aussi, la plus belle

heure de mon premier amour.

Ainsi je me rendais compte, à moi-même, et ne voulant rien oublier

de cette aventure étrange, des moindres incidents de cette nuit de

folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me

consolait de me raconter à moi-même les plus fugitifs souvenirs...

Un peu calmé par ces confidences, je revins à Versailles, dans cette

ville à part qui n'avait pas, même à cette heure où s'éclipsait la

royauté de la France, son égale sous le soleil! En ce moment, la

ville était déserte, le roi, la reine et la cour fatigués du

spectacle éternel de la cité devenue trop grande pour la royauté

nouvelle, avaient cherché une ombre, un refuge, un peu de calme et

d'oubli dans le palais de Saint-Cloud où la mort avait fait tant de

ravages. Trop heureux ce roi dont le trône est chancelant, trop

heureuse aussi cette reine exposée à tant de clameurs, à tant de

violences, d'échapper à la fatigue, à l'isolement, aux ennuis de la

ville de marbre et d'or.

Versailles, la ville esclave où tout passe, où le grand siècle a

passé... Cité d'un jour!... Caprice éphémère d'un seul roi qui

n'avait pas songé que ses enfants et ses petits-enfants ne

suffiraient pas à remplir cet asile exagéré de sa propre grandeur.

Rien qu'à parcourir cette ville sonore, on comprenait confusément

que sa prospérité n'était plus qu'un mensonge, et sa grandeur un

rêve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le châtelain, dont les deux

rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour,

encore une heure, il sera trop étroit pour le peuple souverain,

pendant que ces hôtels bâtis pour ces ministres, ces capitaines, ces

évêques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de

simples citoyens. La mort pesait déjà sur cette ville insensée à

force de richesse et de grandeur, comme elle a pesé sur les villes

des lacs sulfureux de l'Écriture, ou sur les villes profanes de la

molle Ionie, et sur toi, Venise, ô reine, ô prostituée! À peine elle

a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd

dans la débauche et le plaisir.

Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du passé, sans souci

du présent, et déjà courbant la tête sous la main pesante de

l'avenir, telle on m'a dit qu'elle était encore aujourd'hui, cette

ville ouverte à toutes les dégradations. Comme elle vivait de la

royauté, elle est morte avec elle. Elle a succombé sous le poids de

ses habitudes paresseuses; elle est semblable à ces grands sépulcres

ouvragés, taillés et ciselés par les grands artistes que la

postérité étudie et contemple sans trop s'inquiéter du nom des

morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la

dernière fois, ce temple dégradé où se tenait la majesté de Louis

XIV, déjà tout était sombre et mort, l'herbe, ornement des

cimetières croissait déjà dans les places publiques, les volets de

ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme à

l'heure où l'on part pour un long voyage, tout est fermé au dehors;

tout est sombre au dedans; le feu est éteint; le lit est défait; le

meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cessé de sonner les

heures, le jardin est mort, vide est le bûcher; la vie est absente à

jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va naître et plus de

vieillard qui va mourir! spectacle épouvantable! Une ville entière

qui se meurt! Un règne entier qui s'efface! Une maison pareille, la

maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout

Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et

dans son abandon, cette antique cité des miracles, lorsque au bas de

l'escalier du palais j'aperçus un étranger dont la figure douce et

calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous

mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait

sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits

gâteaux.

Je m'approchai de l'étranger, il me salua.--Voulez-vous manger un

petit gâteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont à

Saint-Cloud, et Leurs Majestés ne nous verront pas.

--Je suis bien sûr, répondis-je en acceptant l'offre de l'étranger,

que si le roi et la reine nous voyaient, plutôt que de nous blâmer,

ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur à cette

croix de Saint-Louis.

--La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau à la

corbeille, elle est si belle... et si bonne.

--Oui, répondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa

Majesté n'a pas mangé de ces gâteaux; cette croix, elle l'aurait

vue; elle voit les malheureux de si loin!

--Et cependant, reprit l'amateur de petits gâteaux, vous voyez bien

cette dalle de pierre; elle a cédé de deux pouces depuis que ce

brave officier est venu se poser à cette place, pour la première

fois.

Ainsi nous devisâmes, lui, l'officier et moi. Lui était affectueux,

bienveillant et causeur, l'officier était simple et réservé, moi

j'étais fort à l'aise en cette société d'honnêtes gens sans

prétentions, et je trouvais les petits gâteaux excellents.

L'étranger était un causeur très-fin, et très-ingénieux; il courait

après les plus imperceptibles nuances de la pensée et des objets

extérieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il

était le héros, il en avait de charmantes, à propos de rien. Par

exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les

avait achetés...--Dans une humble boutique éclairée à demi; le

comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs,

à la peau blanche, et qui sourit à merveille...

Ainsi la confiance allait s'établissant entre nous; j'étais tout

oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement à sa

corbeille à peu près vide... encore un gâteau, j'allais savoir toute

sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui

vint à moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres,

emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du

courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tête, il

prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air

calme et résigné; l'étranger, le suivit, en me jetant un regard de

reproche et de pitié.--Je les suivis longtemps des yeux l'un et

l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais.

Je fus désespéré de les avoir perdus si vite.--Mon Dieu! Monsieur,

m'écriai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus

agréable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont

vraiment d'honnêtes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il

fait tant de peur?

--Mais, reprit l'homme à l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait,

que je sache, à épouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable

qui a la rage, malgré la consigne, de faire son commerce sur les

marches du château; l'autre, savez-vous qui est l'autre?

--Je voudrais bien savoir son nom, répondis-je avec empressement.

--Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez,

plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins

que le fou en titre du roi d'Angleterre, à qui je viens de faire

délivrer un passe-port.

--Et son nom, je vous prie, Monsieur?

--Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick.

Barnave · 第 44 / 63 题