Pour juger de mon origine, il eût fallu entendre ma mère, une fois
qu'elle abordait ce chapitre-là. Ma mère était, après S. M.
l'impératrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thérèse; elle
savait à fond tout ce que nous avions été, nous autres, de Jules
César à l'empereur Joseph II, et ce que nous étions depuis tant de
siècles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de
Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves
d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz,
Altembourg et autres lieux. À tous ces titres, ma mère avait fait,
de l'étiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la
peine à expliquer, moi-même, par quelle suite de révolutions j'ai
fini par oublier cette science auguste. Hélas! ce fut un grand
malheur pour les princes, quand cette barrière de l'étiquette fut
brisée, et qu'on les put approcher à la façon des autres hommes; ce
fut une vanité qu'ils payèrent bien cher, quand ils voulurent
ressembler à tout le monde. Ici, je reviens à ma mère: elle était
une excellente princesse, occupée uniquement de blason, de
généalogie, et qui savait par coeur, toute son antique famille. Elle
descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de
Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe
aujourd'hui le trône d'Angleterre, et qui a donné deux impératrices
à l'Allemagne.
Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mère, c'est
qu'elle vit naître et grandir, et s'épanouir au souffle enchanté de
son quinzième printemps, cette jeune et brillante fleur,
Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misérablement,
sous le beau ciel de France! En sa qualité de parente, elle avait
assisté à l'éducation de cette jeune princesse, dont les premières
années furent si complétement triomphantes, qu'il eût été impossible
aux plus terribles prophètes de prévoir ces affreux retours de la
fortune. Tout entière à sa passion pour la reine future, ma mère
avait semblé m'oublier moi-même, un Wolfenbuttel!
On ne sait plus guère aujourd'hui, même en Allemagne, élever des
princes à l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont à
l'école des bourgeois; certes celui-là eût été bien malavisé qui eût
préparé pareille éducation pour Son Altesse sérénissime, le _Moi_,
que j'étais.
À ces causes, je fus élevé comme une créature à part dans la race
humaine; heureusement que je me suis élevé tout seul. Je suis mon
propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que
tout d'abord, je me fis une éducation si hautaine, que ma mère en
eût été fière, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des
hommes en général, et des Allemands en particulier, je le dois, en
fin de compte, à l'admiration extraordinaire qui me saisit pour
Frédéric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma
mère et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand
Frédéric, c'est chose assez simple et naturelle, même en Allemagne.
Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse
était un révolutionnaire, un athée, un traître envers la royauté qui
pesait sur sa tête! À peine on convenait que c'était un grand roi,
un héros. Ses familières accointances avec M. de Voltaire avaient
perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les
courtisans blâmaient à outrance un roi descendu jusqu'à imprimer des
vers, qu'il avait faits lui-même. Il n'y avait, dans toute
l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se
fussent permis de penser que le conquérant de la Silésie et l'ami de
Voltaire était le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin,
au nombre des esprits forts; je renonçai à ma vanité de grand
seigneur, pour admirer mon héros tout à mon aise. Alors, me voilà
pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au
roi, mon héros, les dogmes les plus profonds, les préjugés les mieux
enracinés, les passions les plus gothiques. À mes yeux, Frédéric II
représentait, sur le trône, la philosophie elle-même. Il était le
roi philosophe... un révolutionnaire! eût dit ma mère;--un grand
homme, répliquait mon esprit révolté. Voilà comment peu à peu je
démentis ma brillante origine, et les espérances que tous les miens
avaient fondées sur mon orgueil.
En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou
soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, à
propos de ma jeunesse, de quelques mots de poésie, et j'invoquerais
_l'idéal_ tout comme un autre. Oui, mais le mot n'était pas inventé
de mon temps, et nous ne connaissions guère cette race plaintive de
petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les
eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs
étouffés, de ces élans vers le ciel, de ces tristesses indicibles...
mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases.
J'étais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes;
je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais à me produire au
milieu du monde, à parler du grand Frédéric, à passer pour un
philosophe. Un philosophe! Il a lu, bonté divine! _l'Homme Statue_
et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu'à dix-sept
ans j'avais déjà rempli de mon nom et de la hardiesse de mes
opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'étais redoutable à
nos grands-ducs, et l'Allemagne, indécise sur mon sort, se demandait
si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principauté
de mon père, avec une épouse de mon choix? Grand sujet de
délibérations, même à la cour de Vienne, et sur lequel ma mère
n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait à la majesté d'une
descendante des princesses de Wolfenbuttel.
Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'étais alors, non plus que la
nation à laquelle j'appartenais. Je n'étais ni rêveur, ni triste,
j'étais jeune et très-curieux de tout savoir. À un homme de ma
qualité, il n'était pas de proposition si haute à laquelle il ne pût
s'attendre, et véritablement j'étais déjà fort étonné que S. M.
l'empereur ne m'eût pas encore appelé à ses conseils.
Marie-Thérèse, ce grand roi, venait de mourir à Vienne agrandie par
ses soins, elle-même, cette impératrice, qui à peine avait trouvé
dans ses vastes États, une ville pour faire ses couches. Elle était
le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernière héritière
du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois
du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute
la philosophie et tout le sans gêne qu'il put ramasser en ses
voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite
un philosophe, un sage, et cela me parut de bon goût d'aller voir,
sans être présenté, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai
donc sans façon, avec la foule des courtisans et des sujets de
toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de
Sa Majesté.
La foule était grande; elle observait le plus profond respect. La
familiarité des sujets envers le souverain n'était pas encore une
habitude, le cérémonial et le silence régnaient aussi despotiquement
dans cette foule, que si Joseph II n'eût pas été un roi populaire.
Après le premier instant d'étonnement, je trouvai que l'heure était
lente, et je me mis à tuer le temps.
Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois,
et, dans ma suprême insolence, oubliant que j'étais un philosophe,
oubliant les respects que je devais à mon souverain, il me sembla
soudain que je n'étais pas à ma place, que l'empereur avait grand
tort de me faire attendre, et manquait véritablement à toute espèce
de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le
disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopédie! En ce
moment l'humble maison qu'habitait mon maître me semblait
humiliante, autant pour moi que pour lui-même! Attendre autre part
qu'à l'OEil-de-Boeuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle
dégradation pour un seigneur tel que moi!
Tant j'étais, dans le fond de mon âme, un véritable baron féodal!
Cependant chaque homme était appelé à son tour, à l'audience du
maître, et je les voyais sortir, l'un après l'autre, du cabinet de
l'empereur, celui-ci content, celui-là soucieux; l'un touchait la
terre à peine, et l'autre, on eût dit qu'il avait le Brooken sur les
épaules! Ils allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés,
radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie de
l'empereur.
De son côté, ma propre philosophie était en pleine déroute, et, pour
me rassurer quelque peu, moi-même contre l'égalité qui m'opprimait,
je regrettais sincèrement (vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir
pas sous les yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que
j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné dans mes jours
d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je pas donné à cette
heure, pour contempler à mon bel aise, avec les yeux de la foi,
cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme
un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler
dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense
et cet océan d'enfants issus de même race, abbés, marquis, princes,
comtes et ducs, généraux, cardinaux, évêques, abbesses, duchesses et
novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces
membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules César,
étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant
dédaigné tout cela, ce matin même, avant ma triste visite à
l'empereur!
Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie, une carte de mes
domaines paternels, et j'avais naguère, comme un héros que j'étais,
poussé l'héroïsme à ce point que ces villes, ces châteaux, ces
prairies, ces étangs, ces parcs, ces pâturages, m'apparaissaient
comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma
_principauté_, et ma principauté me semblait ridicule. O vanité!
m'écriai-je, et trois fois vanité de ces possessions, représentées
par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zéphyr,
l'été plus de beau soleil! «ma terre» est stérile! Pas un grain de
blé dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant,
je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.
... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose, ou tout au
moins au piédestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit!
Parce que l'empereur ne m'avait pas appelé tout de suite, et parce
qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un
magistrat, un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai
qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines, mal avec
mon génie, et je me demandai si j'étais fait pour être ainsi traité,
moi un prince Wolfenbuttel!
«--Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne
savait pas que vous vous étiez présenté chez elle; elle est fâchée
que vous ayez attendu...»
À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis remonter mes
bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe,
et, dédaigneux de cette faveur enviée il n'y avait qu'un instant,
j'hésitais d'autant plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule
émerveillée ne savait pas comment je pouvais hésiter.
Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au regard timide,
s'était levée, et se tenait debout contre la porte. Elle était
suppliante, et, sans nul doute, sa vie entière était en jeu, dans
cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une
bonne action.--Faites-moi l'honneur de passer la première, madame,
lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même que je n'ai
rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces mots, se hâta si fort,
qu'elle oublia de me remercier, comme c'était sans doute son
intention.
Telle fut ma première, et mon unique audience à la cour de S. M.
impériale. On peut juger si ce fut un scandale énorme à cette cour,
obéissant encore aux lois les plus absolues de l'étiquette... mais,
chose étrange, incroyable, inouïe!... il arriva que ma conduite
obtint un sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main, à
la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.--Oui
da! me dit-elle, notre maître a brisé le premier toutes les
barrières, et il appartenait peut-être à un Wolfenbuttel d'apprendre
au César, qu'on ne doit rendre au César que ce qui revient au César.
Vous voulez être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous
loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien fait, monsieur
mon fils.