LE PROCÈS DE Mme CAILLAUX

Ce triste grand procès a pris fin. C'est, pour tous, un immense

soulagement et, de quelque façon qu'on apprécie le verdict rendu mardi

par les jurés, il faut se féliciter que cette lamentable affaire

Caillaux soit sortie des rôles de la cour d'assises. Ah! comme, en cette

semaine, si pleine, au dehors, d'émotion nationale, on sentait que l'âme

du pays était ailleurs; comme on déplorait que ce crime de droit commun

n'ait pu être jugé selon le droit commun, sur les faits et par le code,

sans éclat, sans public exceptionnel, sans retentissement hors de chez

nous. Ces débats vastes, mais sans grandeur, devenaient, à chaque

audience, plus misérables. Ils n'étaient plus que haine et fiel.

L'accusée, en son box, semblait lointaine, inexistante presque. On ne

songeait plus à elle, on ne parlait plus de son crime; mais, autour de

ce crime, tous les orgueils blessés, déçus, se battaient à coups de

poignards empoisonnés, devant des magistrats hésitants, gagnés eux

aussi par la mauvaise agitation du lieu. On respirait mal dans cette

atmosphère viciée par on ne sait quelle décomposition. La politique

était là; elle sévissait là; elle y faisait toute sa besogne de

destruction et de démoralisation.

Jamais, jamais--tous ceux qui ont suivi les phases de ce procès en

conviendront--on n'avait vu, en cette enceinte jusqu'alors respectée et

redoutée, un tel travestissement tragique et burlesque de l'appareil de

la justice criminelle: une présidence timide et maladroite; un ministère

public muet; un assesseur qui dit au président des assises: «Monsieur,

vous nous déshonorez!»; le président qui envoie des témoins à son

assesseur en plein cours de l'affaire, et l'écho narquois de cette

querelle scandaleuse; dans tous les journaux de France et d'ailleurs...;

deux anciens chefs de gouvernement se heurtant sur un cadavre...; un

député qui, en considération--il l'a dit lui-même--des prochaines

batailles électorales, vient faire une interminable déposition

«républicaine et démocratique»; ce même député qui prête à un magistrat

du ministère public des propos aussitôt démentis; un envoi de témoins

par le substitut au député (jamais encore on n'avait vu au Palais une

pareille levée de sabres!)...; des incidents très vifs se multipliant

entre deux anciens bâtonniers, l'avocat de la défense et celui de la

partie civile, l'un et l'autre, d'ailleurs, tâchant de se ressaisir

à chaque fois par un effort de courtoisie et en évoquant une amitié

ancienne...; une déclaration gouvernementale intervenant en faveur du

mari de l'accusée et, à cause de contradictions troublantes, accueillie

sans confiance et sans respect par l'auditoire; le même mari de

l'accusée, l'ancien ministre, ne pouvant se résoudre en ce lieu, dans

cette situation, à n'être plus qu'un simple particulier et réclamant

encore des honneurs, exigeant qu'on l'appelle toujours: «Monsieur le

ministre»; le secret d'un testament privé arraché au lise par cet ancien

ministre des Finances et livré par lui au public écoeuré; le président

de la cour d'assises laissant dire, à deux reprises, sans interrompre,

sans protester, que le réquisitoire du procureur de la République est

«un roman»...; des médecins rendus responsables, ou presque, de la

mort de la victime...; des chirurgiens célèbres se jetant à la face,

par-dessus la barre, les accusations d'incapacité, de charlatanisme...

Voilà ce que, successivement, l'on a vu et entendu pendant huit jours

dans la salle des audiences de la cour d'assises de la Seine.

On a vu et on a entendu autre chose encore. On a vu les fameuses lettres

intimes dont l'accusée redoutait tellement la publication qu'elle a

décidé, pour éviter cela, de faire son geste criminel; on a entendu la

lecture de ces lettres dont on aurait offert 30.000 francs, et qui, dira

Me Chenu, ne valaient pas dix sous, car elles ne contenaient rien de ce

que l'on avait dit qu'elles contenaient.

Ces lettres furent, après d'émouvants incidents d'audience, versées

entre les mains des avocats par la première femme de M. Caillaux, Mme

Gueydan. Tout le public fut singulièrement impressionné par l'audition

de ce témoin exceptionnel. Si sa puissance d'amour fut égale à sa

puissance de haine, cette femme dut assurément être une exceptionnelle

amoureuse, l'une de ces héroïnes de passion que le drame moderne n'a

pu remettre en scène dans leur simplicité tragique et qu'il faut aller

rechercher dans le théâtre antique. La silhouette est haute et belle; le

visage a des traits réguliers, volontaires, cornéliens, avec un grand

regard fixe qui impressionne. Elle dit à la barre: «Je suis l'épouse,

moi.» L'autre, la seconde femme, celle qui «l'a chassée», qui a pris

sa place au foyer, l'autre continue à ses yeux d'être la maîtresse,

l'illégitime, l'intruse. Les voici en présence, toutes deux, l'une,

brune et sombre, la douleur et l'humiliation du passé, l'autre, pâle et

blonde, la douleur et l'humiliation du présent. Ces deux femmes ont aimé

le même homme, qui fut leur fatalité; elles l'ont aimé, la première

jusqu'au sacrifice total (n'a-t-elle pas pour lui brisé un foyer?), la

seconde jusqu'au meurtre. Nous regardons celui qui a causé ces deux

malheurs. Il est attentif et paraît très soucieux de ce que le passé va

dire au présent. Mme Gueydan parlera longtemps, d'une voix entrecoupée,

saccadée, un peu sourde d'abord, mais qui s'élèvera graduellement,

pour crier, clamer des choses impitoyables. On sent que cette femme ne

pardonnera pas, qu'elle ne peut pas pardonner, que la blessure en elle

demeure toujours aussi vive et qu'elle ne se cicatrisera plus. M.

Caillaux nous dira, un peu plus tard, les arrangements pécuniaires qu'il

a consentis pour elle en la quittant. Il insistera sur sa générosité

matérielle: «Mme Gueydan n'avait pas un centime quand je l'ai épousée.»

L'abandonnée demeure impassible, dédaigneuse. On devine combien tout

cela lui demeure étranger, en quelque sorte extérieur. Le drame intime,

seul, reste vivant en elle. Elle ne transige pas avec le passé et ce

seul mot de transaction suffit à provoquer de sa part des protestations

passionnées. Il y avait des écrivains dans le public. Quel romancier

n'eût pas souhaité pouvoir réussir dans un de ses livres un personnage

de cette puissance? On la voyait, dans la demi-obscurité du prétoire, se

replier, se ramasser comme pour bondir. Tout ce qu'elle disait frappait

en plein visage et en plein coeur la rivale détestée et l'homme haï

maintenant plus encore peut-être que la rivale. Le souffle vengeur des

Erinnyes passait dans cette salle où se jugeait un crime, et il semblait

vraiment qu'une Parque était venue là pour trancher le fil d'un destin.

Si l'accusée n'avait eu pour la défendre que les seules interventions de

M. Caillaux, il n'est pas impossible qu'elle fût retournée mardi soir

à Saint-Lazare, en attendant le transfert à la maison de reclusion. M.

Caillaux, nous l'avons dit, est un prodigieux lutteur, mais quand on

lutte trop on lutte mal. Et, aux derniers jours, M. Caillaux s'est

énervé; il s'est découvert; il a tiré à droite et à gauche, partout,

dans une espèce d'exaspération hallucinée. Il nous a obligés à songer à

ces phases, ces rounds d'un match sensationnel et récent, où l'un des

champions, après plusieurs attaques incorrectes, avait fini par se faire

disqualifier par l'arbitre. Pour sauver l'accusée, le mari de l'accusée

a tenté d'assommer la victime, et avec quelle arme imprévue! avec les

dernières volontés du mort, en violant le secret du mort, en produisant

un testament qui n'aurait pas eu d'existence, si son auteur n'avait pas

été assassiné. Car c'est l'assassinat même qui a donné une réalité à ce

document. L'instant de cette exhumation parut effroyablement tragique,

et l'on s'imagine difficilement la stupeur du public apprenant que,

au profit d'un ancien ministre dont l'influence restait grande, une

administration publique avait pu trahir le secret des particuliers et

livrer l'un des dépôts que la loi nous oblige à lui confier...

A l'audience suivante, l'un des amis du directeur du _Figaro_, M.

Henry Bernstein, ripostait à M. Caillaux qui l'avait pris à partie,

personnellement, en lui reprochant de s'être soustrait aux obligations

militaires: «J'ai commis dans ma jeunesse une folie que j'ai regrettée

publiquement... J'adore passionnément mon pays. En 1911, au moment de

l'affaire d'Agadir, j'ai demandé d'être reversé dans l'armée; j'ai eu

l'honneur d'obtenir la cassation de ma réforme. Je suis artilleur,

je pars le quatrième jour de la mobilisation, et la mobilisation est

peut-être pour demain. Je ne sais pas quel jour part Caillaux, mais je

dois le prévenir qu'à la guerre on ne peut pas se faire remplacer par

une femme et qu'il faut tirer soi-même.» Et alors ce furent de telles

acclamations, un tel déferlement tumultueux que la cour impuissante,

désemparée, dut abandonner le terrain, disparaître, se réfugier quelques

minutes hors de la salle, fuite précipitée de robes rouges qui se

renouvellera le mardi soir, à neuf heures, lorsque le verdict du jury

provoquera l'émeute dans le prétoire.

Les plaidoiries furent ce qu'on devinait qu'elles seraient: magnifiques.

Me Chenu fut clair et grand: il parlait au pays. Me Labori fut émouvant

et habile: il parlait aux jurés. L'un s'adressait à la conscience

publique; l'autre à la sensibilité inquiète, aux nerfs fatigués de

quelques hommes. L'une et l'autre voix ont porté. L'acquittement de Mme

Caillaux par le jury de la Seine n'est pas une défaite pour Me Chenu.

Dès que le verdict a été connu, la protestation presque générale du

public fut la revanche victorieuse de l'éminent bâtonnier.

On attendait, avec une curiosité frémissante, le plaidoyer de Me Chenu.

On savait que, après l'excellente plaidoirie de Me Seligmann défendant

Gaston Calmette et le _Figaro_ contre les accusations de M. Caillaux, ce

serait le vrai, le seul réquisitoire, celui qui oserait demander tout

le châtiment. Et Me Chenu ne se déroba point: sa plaidoirie, par la

précision des arguments, par l'esprit sobre, voilé de deuil, par la

hauteur, la noblesse de la pensée, par la pureté de la langue, par les

grands coups d'aile, est l'un des beaux morceaux oratoires de ce temps.

On a pu lire cette plaidoirie _in extenso_ dans les comptes rendus

sténographiques. On en relira plus tard des fragments dans les

anthologies de l'éloquence judiciaire. Me Chenu annonce tout de suite

qu'il évitera les digressions fastidieuses: «Après tant d'incidents

tumultueux et divers, mes premières paroles seront peut-être pour vous

étonner: je vais vous parler de l'assassinat de Gaston Calmette et je

prends même l'engagement de ne pas vous parler d'autre chose.» Mais,

cependant, il est bien obligé de parler de M. Caillaux qui a eu un rôle

dans le drame et il nous donne ce portrait de l'ancien ministre des

Finances:

«M. Caillaux a d'exceptionnelles qualités d'esprit, une mémoire

prodigieuse, mais avec des lacunes et des défaillances inexplicables,

une haute intelligence, mais dépassée par l'opinion que, visiblement, il

en a, d'une ambition sans frein ni limite, mais curieusement impatiente

des obstacles, comme législateur faisant les lois, comme ministre les

faisant appliquer, mais ne pouvant, pour lui, en supporter le joug comme

citoyen: étendant sa main souveraine sur les trois pouvoirs, cherchant

à les réunir, alors que les lois et le bien de l'État exigent qu'ils

soient séparés; voulant être obéi; autoritaire, décidé à briser ceux qui

lui résistent, à faire fléchir et à écarter de sa route, par tous les

moyens, ceux qui l'embarrassent et qui le gênent; bref un de ces hommes

dont la puissance est faite de leur propre audace et de la crainte

qu'ils inspirent...»

Me Chenu, en concluant, avait envié, en cette affaire--en cette seule

affaire, précisa-t-il--le droit qu'avait le ministère public de réclamer

au nom de la société une condamnation sans indulgence. M. le

procureur général Herbaux ne poussa pas aussi loin la sévérité de son

réquisitoire. Il reconnut l'intention criminelle et la préméditation.

Mais il admit les circonstances atténuantes et il accepta même que fût

écartée, «en raison des conséquences trop rigoureuses pour l'accusée»,

la circonstance aggravante de «préméditation absolument indéniable».

C'était jeter un pont entre la condamnation aux travaux forcés

et l'acquittement. Me Labori, avec son admirable éloquence et sa

contagieuse émotion, se chargea de faire franchir à l'accusée ce passage

encore si dangereux pour elle. Cette fois, Me Labori avait voulu assumer

seul, et sans aucune intervention étrangère au barreau, la lourde

responsabilité d'une défense qu'il lui plaisait de soutenir avec une

très haute dignité. Aussi M. Caillaux dut-il, en auditeur silencieux,

entendre les mots de sympathie que l'éminent avocat eut pour la victime.

Par contre, Me Labori rendit hommage au caractère de M. Caillaux et

s'appliqua à détruire l'impression produite par la déposition de Mme

Gueydan: «Je ne veux pas, dit-il, rouvrir un dossier de divorce, mais il

est une chose que je veux dire, c'est que si je paraissais croire que

M. Caillaux n'avait pas de griefs contre Mme Gueydan, je ferais sourire

tout Paris. M. Caillaux s'est conduit en galant homme.»

A propos du cas présent, et pour d'opportuns rapprochements historiques,

Me Labori évoqua d'autres affaires retentissantes qui s'étaient

terminées par un acquittement et il s'efforça de dégager ce drame des

passions qui l'étreignaient pour le présenter comme un lamentable

accident, infiniment malheureux et irréparable, de la nervosité humaine

exaspérée...

Le jury s'est laissé convaincre.

Les journaux de mercredi ont dit par quel tumulte ce verdict fut

accueilli dans la salle de la cour d'assises. Aux applaudissements de

quelques-uns répondit une tempête de protestations et de cris indignés.

Une rafale passa qui, une seconde fois, obligea les magistrats à

abandonner leurs sièges. Et, ce qui ne s'était sans doute jamais vu

encore en ce lieu, il fallut chasser le public de l'audience pour

pouvoir prononcer l'arrêt d'acquittement...

L'Illustration, No. 3727, 1er Août 1914 · 第 8 / 34 题