MONSIGNY

Les études sur les musiciens français du XVIIIe siècle offrent un vif

intérêt; l'art musical a marché si vite et a subi de si grandes

transformations, à dater de la seconde moitié de ce siècle, qu'il est

impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher

de près à l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrès que ce

compositeur a provoqués ou dont il a profité, on ne peut se dispenser

d'esquisser l'histoire de l'art à l'époque où son talent s'est

développé.

Nul, parmi les musiciens français, n'est plus digne d'attention que

Monsigny, le prédécesseur de Grétry. Quelque médiocres qu'eussent été

les études de ce dernier, elles étaient cependant bien supérieures aux

notions presque élémentaires qui formaient tout le trésor d'instruction

que possédait Monsigny: Grétry avait voyagé en Italie, avait entendu de

bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en

est la preuve), il s'efforçait, non pas d'imiter, mais d'approprier la

forme italienne à notre théâtre; Monsigny, au contraire, élève de la

nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que

celle qu'on entendait alors à Paris, dépourvu de modèle qui pût lui

servir de guide, avait dû tout tirer de son propre fonds, et tracer la

voie à ceux qui, plus tard, y marchèrent d'un pas plus ferme, trop peu

reconnaissants, peut-être, envers celui qui leur avait aplani le chemin.

Monsigny fut essentiellement créateur. De toutes les qualités qui

caractérisent les hommes de génie, une seule lui manqua, ce fut la

fécondité. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des

circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur

vécut, et sans doute aussi par l'absence complète d'études premières qui

lui permissent de rendre ses idées avec cette facilité qui les féconde,

et que donne seule l'éducation commencée de bonne heure, et, pour ainsi

dire, avant même le germe des idées.

Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729, à Fauquemberg en Artois. Sa

famille était noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le

commencement du XVIe siècle que ses ancêtres étaient venus s'établir

dans les Pays-Bas: leurs domaines y étaient alors considérables, mais

leur fortune, après s'être peu à peu amoindrie, était réduite à bien peu

de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille était nombreuse,

et seul il devait un jour être le soutien de tous.

Son père lui fit faire ses humanités au collége des Jésuites de

Saint-Omer. Un des pères Jésuites le prit en amitié et lui enseigna, en

dehors de ses études, à jouer un peu du violon. Monsigny fut

très-heureux de ces leçons, qui lui procuraient de vives jouissances, et

toute sa vie il garda le souvenir du bon père Mollien, qui, le premier,

l'avait initié à l'art dont il devait un jour être une des gloires. Ses

études terminées, il rentra au foyer paternel, conservant un goût

passionné pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire.

Son plus grand bonheur était d'aller entendre les offices en musique de

l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de

musique lui fût bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus

grand plaisir à entendre ces carillons dont l'usage s'est conservé dans

la plupart des églises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent

plutôt avoir été créés pour le désespoir que pour l'agrément des

oreilles délicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies

sur Monsigny prétendent que son éducation musicale, commencée par le

père Mollien, fut continuée par le carillonneur de l'abbaye de

Saint-Bertin. Je ne prétends pas contester l'authenticité du fait, je me

contente de le rapporter, ne fût-ce que comme une sorte de confirmation

de ce défaut d'éducation première du célèbre compositeur.

A peine âgé de dix-huit ans, Monsigny perdit son père. Le vieillard lui

avait fait promettre, à son lit de mort qu'il serait l'appui et le

soutien de sa mère, de sa soeur et de ses quatre frères. Devenu, sans

fortune, chef de famille, à l'âge où l'on cherche ordinairement à se

préparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer à la carrière

militaire qu'il avait rêvée, à laquelle il était destiné comme étant

l'aîné de la famille, et que ses pères avaient toujours suivie, ainsi

que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La

province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit

courageusement à Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les

bureaux de la comptabilité du clergé: il n'avait alors que dix-neuf ans.

Grâce à son nom, à ses manières et à ses excellentes relations, il

parvint en peu d'années à placer tous ses frères; le cadet embrassa la

carrière des armes, et mourut capitaine au régiment de Beauce et

chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places

dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque

entièrement consacré à assurer une position convenable à sa mère et à sa

soeur.

Le goût de la musique ne s'était pas éteint en lui, quoique les

occasions lui eussent manqué pour la cultiver. A peine arrivé dans la

capitale, il s'était empressé de se rendre à l'Opéra (c'était alors le

seul théâtre lyrique), mais l'impression qu'il y reçut fut bien

différente de celle qu'il s'était promise. J'ai rendu justice aux

beautés de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnaître, ces

beautés sont éparses dans son oeuvre complète, et l'audition ou même la

lecture d'une partition entière de ce maître, qui régnait alors presque

exclusivement sur la scène de l'Académie royale de Musique, ne serait

pas supportable. Aussi Monsigny fut-il très-désillusionné quand il crut

s'apercevoir que l'art, qu'il rêvait si enchanteur et si fécond, ne

produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si

étrangers à son idéal. A quelque temps de là, en 1752, une troupe de

chanteurs italiens fut admise à faire entendre à l'Opéra quelques-uns

des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva

Padrona_ de Pergolèse, Monsigny crut entrevoir la réalisation de ses

rêves. Dès lors, son goût devint une passion, et, sans avoir cependant

de résolution bien arrêtée, il comprit qu'on pouvait faire autre chose

que ce que l'on avait tenté jusque là. Les leçons du jésuite et du

carillonneur n'avaient pas été suffisantes pour le mettre en position

d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il résolut

de prendre un maître de composition.

Les maîtres étaient rares à cette époque, et l'on risquait de mal

s'adresser, car les règles de l'art étaient si peu fixées, en France du

moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler

professeurs de composition, certains de ne pas trouver de compétiteurs

disposés à leur ravir le sceptre de leur prétendue science. Un

contre-bassiste de l'Opéra, nommé Gianotti, venait justement de publier

un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur,

contenant des règles sûres pour trouver d'abord par les consonnances,

ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants

possibles_. On voit que Gianotti était de l'école théorique de Rameau;

c'était la seule qui existât alors en corps de doctrine; l'adoption en

était générale en France, et elle avait même pénétré dans des pays où la

science musicale était beaucoup plus avancée. Ce Gianotti enseignait

donc tout ce que l'on était tenu de savoir à cette époque, c'est-à-dire

l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lâche, dont l'étude

suffisait pour écrire une exposition de fugue très-libre, plus quelques

idées générales et mal digérées sur l'emploi des voix et des

instruments. Au bout de cinq mois d'études, Monsigny avait appris tout

ce que son professeur était en mesure de lui enseigner, et il ne recula

pas devant l'idée d'écrire un petit opéra. Il en fit entendre les

principaux morceaux à ses amis, qui en furent enchantés, et il alla

soumettre son oeuvre à son professeur. Gianotti était un bon musicien

pour son époque; il avait peu d'idées, mais il en savait assez pour

pouvoir comprendre le mérite musical, même dans son expression la plus

naïve; d'ailleurs, quoique fixé depuis quelques années à Paris, il avait

ce sentiment, inné chez les Italiens, qui leur fait apprécier le génie

mélodique partout où il se manifeste. Aussi fut-il tellement

enthousiasmé de l'oeuvre de son élève, qu'il lui fit la plus singulière

proposition: «Je suis pauvre, je n'ai pas de réputation, et une oeuvre

pareille assurerait à jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui

dit-il; vous êtes dans une position aisée et vous ne vous avoueriez pas

l'auteur de votre ouvrage, cédez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que

vous ne songez même pas à en retirer, et vous me ferez le plus heureux

des hommes.» Monsigny tenait si peu à ce qu'il avait fait qu'il n'aurait

pas mieux demandé, et il est probable qu'il eût cédé à la requête de son

professeur; mais il avait déjà fait entendre cette musique à de nombreux

amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, à

laquelle il aurait volontiers consenti à se prêter, n'aurait pu avoir le

résultat qu'en attendait celui au bénéfice de qui elle aurait eu lieu.

J'ai dit que l'Opéra était le seul théâtre musical de Paris, à cette

époque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possédait alors

que trois théâtres réguliers: l'Académie royale de Musique, la

Comédie-Française et le Théâtre Italien; ce dernier avait un genre

mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y

jouait que bien rarement des pièces italiennes, quoique les principaux

acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux

jouaient en français, et avaient même, dit-on, un talent fort

remarquable. Le répertoire se composait donc de canevas italiens, sur

lesquels improvisaient les acteurs, de comédies (presque tout le

répertoire de Marivaux, transporté depuis à la Comédie-Française, a été

joué d'origine à la Comédie Italienne), de parodies en vaudevilles,

qu'on nommait alors opéras comiques (le mot existait avant la chose), de

quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de

pièces traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis

l'expulsion des bouffons de l'Opéra), et enfin d'ouvrages originaux

ornés de musique nouvelle; on les nommait alors comédies mêlées

d'ariettes. C'est cette dernière catégorie de pièces, encore peu

exploitées, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer

notre genre national de l'opéra comique, le véritable berceau et la

vraie gloire de la musique française; car, à l'Opéra, les grands succès

ont toujours été réservés aux compositeurs étrangers, et depuis Louis

XIV jusqu'à présent, dans une période de près de deux cents ans, on ne

peut citer que trois compositeurs français qui s'y soient montrés avec

un grand éclat: Rameau, Auber et Halevy. Mais à côté et au-dessous de

ces théâtres permanents et reconnus, il en était d'inférieurs et de

passagers qui exercèrent une grande action sur l'art musical. C'étaient

les théâtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide,

sans cesse persécutés par les grands théâtres, auxquels ils payaient une

redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux

conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantôt on leur

défendait d'avoir plus de deux acteurs en scène, tantôt on voulait leur

interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement à chanter (de là

vient ce nom d'opéra-comique, uniquement attribué alors aux pièces où

les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque après leur

avoir ôté la parole on voulait encore leur ôter le chant, ils donnaient

les pièces _par écriteaux_. Les personnages, muets par ordonnance,

étaient en scène; on apportait sur le devant du théâtre des écriteaux,

où se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont

l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public.

On comprend que des prohibitions dont l'effet était si ridicule, ne

pouvaient se maintenir longtemps; aussi les théâtres forains

poursuivaient-ils leur voie de succès par toutes sortes de moyens.

L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir être

négligé, et de tout temps on avait intercalé de la musique nouvelle dans

les pièces en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout à fait

exceptionnels, ne pouvaient constituer même un semblant d'opéra. Ce ne

fut qu'en 1753, l'année même de l'expulsion des Bouffons de l'Opéra, que

Dauvergne fit représenter la première comédie à ariettes, le premier

opéra comique, pour nous servir de la locution seule adoptée

aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vadé, musique de Dauvergne,

furent donc, à proprement parler, le premier opéra français. La pièce,

arrangée par MM. Dartois, a été remise en musique par Hérold, et

représentée au Théâtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des

premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du

_Pré-aux-Clercs_.

Après ce premier essai qui lui valut le titre, acquis à assez bon

marché, de père de l'opéra comique français, Dauvergne renonça

entièrement au genre qu'il avait créé, et n'écrivit plus que quelques

ouvrages peu remarqués pour l'Opéra, dont il devint le chef d'orchestre,

et le directeur à trois reprises différentes; il l'était encore en 1790.

Il quitta Paris à l'époque de la Révolution, et se retira à Lyon où il

mourut, en 1797, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur

presque immédiat de Dauvergne fut Duni; il lui était bien supérieur, et

il a enrichi l'enfance de l'Opéra-Comique de nombreuses et charmantes

productions. Philidor ne débuta que la même année que Monsigny, et

également aux théâtres de la foire.

On ne peut guère se faire une idée aujourd'hui de ce que devait être

l'exécution musicale sur de tels théâtres. Pour le chant, il n'y avait

alors d'autre école en France que les maîtrises, partant rien pour les

femmes. On conçoit encore, à la rigueur, que ceux à qui l'on avait

enseigné à déployer leurs voix dans de larges proportions, comme il

convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathédrales où ils

étaient destinés à chanter, trouvassent quelque analogie entre cette

manière et celle qui convenait au grand Opéra d'alors; mais il n'y avait

rien là qui ressemblât à ce style léger, le seul qui convienne à

l'Opéra-Comique; aussi paraît-il constant que les chanteurs de ces

théâtres étaient des comédiens ayant plus ou moins de voix, mais

complétement étrangers à l'art du chant. Quant à l'orchestre, il était

certainement, comme nombre et comme talent d'exécution, au-dessous de

nos moindres théâtres de vaudevilles. Il existe un document assez

curieux sur la composition du Théâtre-Italien, au moment où les comédies

à ariettes y étaient en grande vogue, et commençaient à devenir le

principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'années plus

tard, constituer uniquement le répertoire. Voici la composition de cet

orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris),

cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux

contre-basses, deux flûtes et hautbois (les mêmes instrumentistes jouant

alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un

timbalier; total, vingt-quatre exécutants. Notez que cette composition

d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Théâtre-Italien était en

grande prospérité, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs

renommés, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle

Laruette et autres, et que sa réunion au théâtre de l'Opéra-Comique de

la foire Saint-Laurent avait encore augmenté son importance. Jugez, par

comparaison, de ce que devait être, dix ans plus tôt, le pauvre petit

orchestre forain. Que cette réflexion nous fasse comprendre et excuser

le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'époque;

elle nous explique d'ailleurs cette éternelle partie du premier violon

jouant continuellement à l'unisson de la voix, pour maintenir le

chanteur, toujours prêt à s'écarter de la note écrite qu'il ne savait

pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutôt

les efforts que faisaient pour s'élever, en dépit des entraves et de la

pénurie de l'exécution, ceux que, malgré toute notre science acquise,

nous devons encore, sous bien des rapports, considérer comme nos

maîtres.

C'est dans ces tristes conditions que furent représentés les _Aveux

indiscrets_, en 1759, au théâtre de l'Opéra-Comique de la foire

Saint-Laurent. Malgré l'immense succès de cet opéra, l'auteur de la

musique crut devoir à sa position de ne point se nommer. L'année

suivante, il donna au même théâtre _le Maître en Droit_ et _le Cadi

dupé_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo

comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succès qu'on

pouvait espérer du talent du compositeur, lorsque ce talent

s'appliquerait à des pièces mieux disposées pour le faire valoir. Le

lendemain, il se fit présenter à Monsigny, et, dès le premier jour,

l'amitié la plus vive s'établit entre les deux collaborateurs, dont

l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'année

suivante, 1761, vit en effet paraître _On ne s'avise jamais de tout_,

premier fruit de leur collaboration. Le succès n'en fut que trop grand,

car la Comédie-Italienne, alarmée de la vogue de cette pièce et de

l'extension que prenait le théâtre de la foire Saint-Laurent, en obtint

la clôture définitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans

sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher à sa fortune les

deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny.

Ils payèrent leur bien-venue en dotant le théâtre d'une pièce en trois

actes qui devait faire époque. C'était _le Roi et le Fermier_. Les

quatre petits ouvrages qu'avait donnés Monsigny ne lui avaient fourni

aucune occasion de déployer sa principale qualité, cette sensibilité

exquise, ce pathétique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi

fut-ce une révélation pour le public et peut-être pour lui-même, que

cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun

modèle. Je ne puis mieux donner une idée du succès de cet ouvrage qu'en

transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de

l'_Histoire du Théâtre-Italien_, publiée peu d'années après la

représentation de cet opéra.

«Cette pièce ne reçut d'abord qu'un accueil très-équivoque, parce que la

manière dont elle est écrite n'avait pu lui concilier le suffrage des

personnes de goût; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en

l'examinant de plus près on lui a rendu la justice qu'elle méritait, on

a senti le prix d'une action théâtrale bien conduite, bien dénouée et

remplie de détails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de

tant de bonnes qualités, on a fait grâce aux défauts de la _diction_,

qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs

par l'illusion que le jeu des acteurs et les grâces de leur chant ont su

y répandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'éloge du musicien, dont

les airs charmants ont donné la vie à cette pièce, si la reconnaissance

de l'auteur ne nous avait prévenu en avouant, dans sa préface, que c'est

à lui qu'il est redevable du succès. A qui que l'on doive l'attribuer,

on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun

théâtre. _Elle_ a eu plus de deux cents représentations, et les

comédiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres à MM.

Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les

chefs-d'oeuvre de Molière, de Corneille, de Racine, de Crébillon, de M.

de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapporté à leurs

auteurs; mais nous savons que le poëme de Milton n'a été vendu que cent

écus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homère lui a à peine fourni de

quoi subsister.»

Cette citation, outre qu'elle constate un succès exceptionnel, tend

encore à prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens

pour s'étonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence

procurassent à leurs auteurs un bénéfice qu'on trouvait tout naturel de

voir obtenir, dans des proportions bien plus considérables, par des

opérations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que

Voltaire fît cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux

comédiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirât

dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait coûté une année de travail.

Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux

collaborateurs donnèrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grâce

naïve. Là, il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple

comédie, une bonne paysannerie, non point des bergers à la Florian, mais

de vrais villageois un peu enrubannés peut-être, tels pourtant que peut

les comporter un théâtre où la vérité crue serait choquante.

En parcourant cette délicieuse partition, dont il méconnaîtra peut-être

la grâce charmante, je sais plus d'un élève, fraîchement échappé des

bancs du Conservatoire, qui sourira de pitié en lisant le morceau

d'ensemble que Monsigny a bravement intitulé _fuga_. Qu'il réfléchisse

que l'homme qui a eu le tort de l'écrire, avait complété ses études en

cinq mois de leçons reçues d'un maître assez médiocre, et qu'alors en

France, excepté peut-être Gossec et Philidor, il n'y avait pas un

musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de

cette fugue et de celle non moins faible qui forme le début du trio du

_Déserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps

(quoique, par respect je l'eusse rétablie dans l'arrangement de la

partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux

fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent

exprimée, qu'il faut en écrire beaucoup dans les classes, pour se rompre

à l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la

pratique et surtout au théâtre, où l'emploi n'en peut être justifié que

par une situation tout exceptionnelle.

Monsigny, après ces deux grands succès du _Roi et le Fermier_ et de

_Rose et Colas_, crut avoir assez contribué, pour le moment du moins, à

la fortune de la Comédie-Italienne, et il écrivit un grand opéra en

trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut représenté en 1766, à

l'Académie royale de Musique, et qui obtint un très-grand succès. Ce

succès s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donnés

précédemment Monsigny. Il semble être moins à l'aise sur ce vaste

théâtre; la musique de Rameau lui avait déplu, et son récitatif et ses

airs de danse sont écrits exactement dans la même forme. L'air de

bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup à celui de _Castor et

Pollux_, écrit près de quarante ans auparavant. Les airs sont mélodieux,

mais manquent d'originalité. Ce n'est plus le Monsigny de la

Comédie-Italienne; là il est réellement créateur, tandis qu'à l'Opéra il

ne se montre que le continuateur d'une école à laquelle il ne croit pas.

Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait, à quarante

ans de distance, faire naître un chef-d'oeuvre qui porterait le même

titre. Parmi les musiciens de l'Opéra, il y avait, dans les seconds

violons, un enfant que la précocité de son talent avait fait admettre,

malgré son âge, dans cet orchestre d'élite. Il devint, plus tard, un

grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise à

l'exécution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant était Berton,

et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine

d'années, que, cherchant un sujet d'opéra, il se rappela tout à coup

avoir vu dans son enfance l'opéra, totalement oublié depuis, d'_Aline,

reine de Golconde_, et que l'idée lui vint alors de traiter de nouveau

le sujet. Il en parla sur-le-champ à Vial, et c'est à ce souvenir

d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages.

L'année 1768 fut signalée par un événement important dans la vie de

Monsigny. Ses succès avaient été fructueux, et il désirait acquérir une

de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la

protection d'un haut personnage, permettaient néanmoins de conserver une

certaine indépendance. La charge de maître d'hôtel du duc d'Orléans

était occupée par M. Augeart, fermier-général; les fonctions de cette

charge étaient, sous beaucoup de rapport, assimilées à celles des

gentilshommes de la maison d'Orléans. M. Augeart était fort riche; la

protection du prince lui étant inutile, il désirait céder sa charge et

il n'eut pas de peine à traiter avec Monsigny, qui obtint facilement

l'agrément du prince. Le duc d'Orléans n'eut point à se repentir du

choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau maître d'hôtel un

homme distingué, loyal et dévoué, incapable de chercher à plaire aux

dépens de la vérité, ne demandant jamais rien pour lui-même et

n'employant sa faveur qu'au bénéfice de ceux à qui il pouvait être

utile. Le prince l'admit bientôt dans son intimité particulière et lui

accorda dès lors une confiance qui devait être justifiée plus tard par

le dévouement le plus complet.

Déjà et avant son admission dans la maison du duc d'Orléans, Monsigny,

pour lui complaire, avait composé la musique d'une pièce en trois actes

de Collé, intitulée _l'Ile sonnante_, et destinée à être représentée sur

le petit théâtre de société de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet,

mais ne put obtenir de succès, même devant ce public exceptionnel.

Cependant, quelque mauvaise que fût la pièce, on n'en avait pas moins

remarqué la musique de Monsigny.

Sa collaboration habituelle avec Sedaine était enviée par plus d'un

auteur. L'abbé de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant

invité Monsigny à souper à la maison de campagne de Favart à Belleville,

il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour

l'adapter à une autre pièce qu'il ferait à cette intention. Le secret ne

fut pas si bien gardé que la nouvelle n'en vînt aux oreilles de Collé et

de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le

second tenait essentiellement à son musicien: aussi lui proposa-t-il de

remanier le poëme de Collé pour le rendre jouable, et c'est avec ces

nouveaux changements que la pièce fut représentée sur le théâtre de la

Comédie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut guère plus

heureux que sur le théâtre de société où elle avait paru primitivement.

Cependant elle obtint neuf représentations, qu'elle dut uniquement au

mérite de la musique.

C'était un singulier accouplement que celui de Collé et de Monsigny.

Collé détestait la musique et étendait cette haine jusqu'aux musiciens.

Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: «Tout musicien est une

bête, c'est une règle générale à laquelle je n'ai guère vu d'exception,

et c'est Rameau, homme de génie dans son art, mais bête brute

d'ailleurs, qui le premier a amené en France la mode de sacrifier à la

musique l'action d'un poëme, le sens d'un rôle, et même le sens commun.»

On doit penser, d'après cela, que Collé ne devait pas être un grand

partisan du théâtre de la Comédie-Italienne, qui était alors dans sa

plus grande prospérité, grâce au genre nouveau des comédies à ariettes.

Aussi était-ce précisément contre ce genre qu'il avait écrit _l'Ile

sonnante_, sorte de parodie où il avait personnifié les différentes

sortes de morceaux de musique. J'ai déjà dit que, malgré les retouches

de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an après,

Monsigny prit une éclatante revanche de ce petit échec, et il sut

dédommager son fidèle collaborateur de l'infidélité passagère dont il

avait failli se rendre coupable.

[1] Mémoires de Collé, tome II, page 269.

Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donnée la première représentation

du _Déserteur_, cet opéra que l'on regarde à juste titre comme le

chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce

genre. Cependant, malgré l'intérêt du sujet, on fut loin de rendre une

justice complète à l'auteur du poëme. On fit même courir à cette époque

une épigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter:

D'avoir hanté la comédie,

Un pénitent, en bon chrétien,

S'accusait et promettait bien

De n'y retourner de sa vie.

--Voyons, lui dit le confesseur,

C'est le plaisir qui fait l'offense;

Que donnait-on?--_Le Déserteur_.

--Vous le lirez pour pénitence.

Le style est effectivement un peu naïf, mais aussi plein de naturel. La

lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vérité parfaite.

Quoique la pièce soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns

des moyens dramatiques employés par l'auteur sentent par trop l'enfance

de l'art. La préparation de l'entrée de Montauciel, au deuxième acte,

est une des plus curieuses qui existent au théâtre: «O ciel! s'écrie

Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le geôlier, eh bien! je

vais vous l'envoyer.» Et là-dessus il introduit le personnage. Mais ces

fautes de détail ne pouvaient nuire au succès que méritait et qu'obtint

toujours la pièce de Sedaine. Cet écrivain possédait au plus haut degré

l'art de faire naître des _situations_, comme on dit en jargon de

théâtre, et c'est là l'essentiel pour les pièces destinées à être mises

en musique. Aussi n'attachait-il qu'une médiocre importance aux

reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de réception à

l'Académie française, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le

blâme pour les vers très-faibles qu'il écrivait à l'intention des

musiciens, et oubliant à dessein que les mêmes reproches pouvaient

s'adresser à la prose parlée de ses pièces.

«Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien désire.

Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct,

il demande que l'auteur laisse à sa musique le soin de mettre un coloris

brillant à des vers qui doivent souvent à la mollesse du style le

sentiment qu'il y met.» Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un

excellent français, mais on s'excuse comme on peut.

Si le public se montra un peu sévère pour Sedaine, il rendit, en

revanche, une éclatante justice à Monsigny. Il s'était accompli un

progrès immense dans la manière du compositeur depuis ses premiers

ouvrages. Le sentiment pathétique, si remarquable dans cet opéra, n'en

exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de

morceaux du _Déserteur_ ne seraient pas mieux combinés si la musique

avait été écrite par nos maîtres les plus célèbres. Chez Monsigny,

l'instinct et le sentiment avaient suppléé sans désavantage à la science

acquise. L'accueil fait au _Déserteur_ fut assez significatif pour

prouver à la Comédie-Italienne que son plus grand moyen de succès

reposait désormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi dès

le mois d'avril de cette même année 1769, les principaux sujets, qui ne

jouaient que la comédie proprement dite, donnèrent-ils leur démission;

ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames

Rivière, Bognioli et Carlin. Les pièces mêlées d'ariettes formèrent dès

lors le fonds d'un répertoire où peu d'années auparavant elles n'avaient

figuré que comme exceptions.

Monsigny travaillait péniblement. Non-seulement il n'était pas assez

savant musicien pour ne pas éprouver de grandes difficultés à coordonner

ses idées et à les distribuer entre les différentes parties vocales et

instrumentales, mais, doué d'une extrême sensibilité, il lui fallait

s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer

lui-même dans leur situation, pour arriver à s'exalter, à échauffer son

génie et à en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois,

lorsqu'il travaillait au _Déserteur_, on fut obligé de lui en retirer le

manuscrit, à cause de la surexcitation nerveuse qu'il éprouvait. Cette

sensibilité ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante:

«Monsigny, alors âgé de 82 ans, en nous expliquant la manière dont il

avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Déserteur_, quand

elle revient, par degrés, de son évanouissement, et que ses paroles

étouffées sont coupées par des traits d'orchestre, versa des larmes

d'attendrissement et tomba lui-même dans l'accablement qu'il dépeignait

d'une manière si expressive.»

M. Fétis, qui cite ce trait d'après Choron, ajoute avec beaucoup de

justesse: «Cette sensibilité fut son génie, car il lui dut une multitude

de mélodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes

de l'attention des musiciens instruits.»

Avec une pareille manière de composer, Monsigny ne devait produire qu'à

de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans après le

_Déserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opéra en un acte. Cet ouvrage

n'eut pas de succès, et Monsigny en conçut un vif chagrin, car il en

estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps à composer la

_Belle Arsène_, qui fut jouée avec un grand succès au mois de juin 1773.

Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort

remarquable, offre cette singularité qu'elle semble moins jeune de forme

que les opéras du même auteur qui l'ont précédée.

C'est le 24 novembre 1777 que fut représenté pour la première fois le

dernier ouvrage de Monsigny, _Félix ou l'Enfant trouvé_. Quoiqu'il n'y

eût pas dans la pièce de Sedaine les mêmes éléments de curiosité et de

variété que dans la _Belle Arsène_ de Favart, le triomphe n'en fut pas

moins décisif, et il dut encore être attribué à l'attrait de la musique.

Qui ne connaît, en effet, le délicieux quintette: _Finissez donc,

monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abbé: _Qu'on se batte, qu'on

se déchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cité comme un modèle

de sentiment exquis?

Il était bien rare, à cette époque, que l'on énumérât les différents

morceaux de musique, dans les comptes-rendus très-succincts que les

recueils périodiques consacraient aux théâtres; cependant, tous citent

ce trio et ajoutent qu'il était admirablement chanté par madame Trial et

MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui

le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitués à une

musique si pathétique et si habilement agencée.

_Félix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur était

pourtant dans toute la force du talent et de l'âge, puisqu'il n'avait

pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont été supposés pour

justifier cette retraite volontaire et prématurée. D'accord avec presque

tous les biographes, M. Fétis, dans sa notice sur Monsigny, de la

_Biographie universelle des musiciens_, dit à ce sujet: «J'ai connu cet

homme respectable et je lui ai demandé en 1810, c'est-à-dire

trente-trois ans après la représentation de son dernier opéra, s'il

n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette

époque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour où j'ai achevé la partition

de _Félix_, la musique a été comme morte pour moi: il ne m'est plus venu

une idée.» Une telle autorité ne peut être suspecte et se trouve

confirmée dans une notice de Quatremère de Quincy, lue à l'Institut, et

pourtant j'y trouve un démenti formel dans des notes qu'a bien voulu me

communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage

suivant: «M. Quatremère, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui

a décidé mon père à renoncer à la composition: ma mère, dans les notes

qu'elle lui avait données, la lui avait pourtant clairement expliquée.

Un de ses yeux était à peu près perdu par une cataracte; l'autre était

très-faible et ne pouvait être sauvé que par un repos absolu: mon père

se résigna à ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu'à la

fin de sa longue carrière. Nous avons été bien souvent impatientées dans

le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison

aussi péremptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas.

C'était, selon eux, l'épuisement des idées musicales; selon d'autres, le

dégoût de la musique. L'unique motif était, ainsi que je l'ai dit,

l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue.»

Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier.

Il est très-probable qu'au bout de quelques années, et lorsque le

rétablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses

études, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit

qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrière qu'il avait

parcourue naguère avec tant d'éclat. De nouveaux soins, de nouvelles

occupations, de grands événements durent le faire renoncer à marcher

dans la voie qu'il avait tracée, et où s'étaient élancés après lui tant

de jeunes rivaux, devenus maîtres à leur tour. La retraite presque

absolue où il vivait depuis longtemps, et peut-être l'affaiblissement de

sa mémoire, effet de l'âge, peuvent donc expliquer parfaitement sa

conversation avec M. Fétis, sans contredire absolument le premier motif

de sa retraite.

La cessation du travail dut être fort pénible à Monsigny pendant les

premières années: mais sa position changea complètement en 1784 et 1785.

Il avait près de cinquante ans lorsqu'il songea à se marier. Il était

attaché depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amitié,

à une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette

famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort à celui de mademoiselle

de Villemagne. Bien que celle-ci fût plus jeune que lui de vingt ans,

cette union paraît avoir été des plus heureuses: quatre enfants

naquirent de ce mariage; les deux aînés ont seuls survécu; les plus

jeunes sont morts en bas âge.

Le duc d'Orléans étant mort en 1785, la charge de maître d'hôtel fut

supprimée; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le

nomma immédiatement administrateur de ses domaines et inspecteur général

des canaux d'Orléans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le

logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cessé d'occuper depuis son

entrée dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu'à l'époque de

la Révolution.

Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le théâtre

de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tentés

pour vous arracher à une retraite prématurée. Sedaine n'était pas

seulement le collaborateur, il était aussi l'ami de son musicien, et

lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier à un autre

compositeur, il allait le porter à Monsigny; mais celui-ci résistait à

la tentation. Une fois cependant il fut bien près de succomber: il

s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le

sujet était si beau que Monsigny ne put résister au désir de le traiter.

Mais les médecins étaient là; ils répétèrent à Monsigny qu'ils ne

pouvaient répondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre

compositeur dut se résigner; il rendit la pièce à Sedaine.--Et à qui la

donnerai-je, lui demanda celui-ci; à Dalayrac ou à Grétry?--A Grétry,

lui répondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil était

excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mérite à le donner, qu'il

n'avait jamais éprouvé de sympathie pour la personne de Grétry, ce qui

s'explique facilement par l'opposition extrême des deux caractères.

Modeste à l'excès, rendant justice à tous les gens de mérite, bon et

serviable envers tous ses confrères, Monsigny était l'opposé de Grétry,

dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre

intolérable rendait le commerce difficile à chacun, et presque

impossible à ses confrères.

La Révolution éclata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa

place dans la maison d'Orléans, et une pension de deux mille francs que

lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait été conservée par

Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg

Saint-Martin. Il allait même de temps en temps à la Comédie-Italienne,

mais bien rarement il pénétrait dans la salle; il s'asseyait au foyer,

où il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait

plus de salons de société, ni de lieux de réunion autres que les

endroits publics, et il était heureux lorsque le hasard lui permettait

de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses

ouvrages, qui étaient passés de mode: cependant, un jour qu'il était au

foyer comme d'habitude, une loge s'étant entr'ouverte, quelques sons

parviennent jusqu'à lui:--Mais c'est très-joli cela! s'écria-t-il.--Nous

en sommes bien persuadés, lui répondirent ses interlocuteurs, car c'est

de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui était la

modestie même, rougit de l'éloge involontaire qu'il s'était donné; il

est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frappé.

Cette anecdote, parfaitement authentique, a été étendue, embellie, et

l'on en a fait cette histoire où Monsigny, entendant un de ses ouvrages

tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en était l'auteur.

Après la confiscation des biens de la famille d'Orléans, il restait de

nombreuses dettes à acquitter. Le prince, arrêté et emprisonné à

Marseille, ne voulut désigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme

on lui faisait observer qu'il n'était nullement administrateur: «C'est

possible, répondit-il, mais comme c'est le plus honnête homme que je

connaisse, je ne saurais mieux choisir.» Monsigny s'acquitta de ses

fonctions délicates avec un dévouement et un zèle qui auraient souvent

mis ses jours en péril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et

sa célébrité de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Félix_ et du

_Déserteur_ suffit pour désarmer ces haines féroces et stupides devant

lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grâce. Cependant,

sa position aurait été très-précaire, sans la généreuse initiative des

acteurs de la Comédie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagère

de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension eût tout

le caractère du résultat d'un contrat, et ne parût pas être un bienfait,

ils l'accordèrent en échange de la cession de ses droits d'auteur sur

tous ses ouvrages. Or, à cette époque, il y avait eu une révolution

complète dans le goût du public; les opéras de Grétry et de Monsigny

étaient totalement abandonnés, et avaient fait place aux compositions

énergiques de Méhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire présager le

retour à la scène de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps

fini, et il y avait réellement de la part des comédiens un acte de pure

générosité dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la

réaction la plus imprévue remit à la mode ce que l'on avait si

légèrement délaissé, et les comédiens se virent récompensés de leur

généreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire.

A peine la tranquillité publique fut-elle rétablie que Monsigny obtint

qu'on lui rendît la pension de 2,000 fr. que la Révolution lui avait

enlevée. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des études

musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore,

Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de désintéressement

bien rares dans l'existence des artistes célèbres. Des réunions avaient

souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions

d'enseignement et de théorie, car il s'agissait alors de fonder un corps

de doctrine, par la publication de diverses méthodes sur toutes les

parties de l'art musical. Après quelques séances, Monsigny alla trouver

Sarrette: «Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis là? il faut

être savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi.

Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la

place; c'est un tort réel que je fais à la science et à votre

établissement.» Et malgré tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui

voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom était une gloire

utile pour le Conservatoire, il maintint sa démission.

On a souvent dit que l'empereur Napoléon n'aimait pas la musique; je

crois que l'on s'est trompé. Napoléon, quoique élevé en France, avait le

goût italien; il aimait la musique mélodique avant tout; les faveurs

dont il combla Paisiello et Paër en sont la preuve. La mode, au

commencement de l'Empire, était à la musique sérieuse. Méhul ne plaisait

guère à Napoléon, et Cherubini encore moins; c'était, suivant son dire,

un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande.

Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut

peut-être une des causes qui déterminèrent Elleviou et Martin à tenter

un retour vers une musique plus simple et plus mélodique. Elleviou

reprit le _Déserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces

deux ouvrages fut immense; la génération nouvelle, qui les ignorait,

luttait d'enthousiasme avec la génération qui les regrettait. Napoléon,

lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du _Déserteur_, en

parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru.

Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette

occasion pour parler de lui à l'Empereur.--L'auteur de cette musique

sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre

Majesté.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et

quelle est sa position?--Il a été entièrement ruiné par la Révolution,

mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait

de la justice du roi Louis XV.--Mais il était jeune alors; ce n'est pas

assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à

6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle

à Monsigny et lui annonçait de plus, qu'il toucherait les neuf mois

d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se

plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de

l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux.

Ce n'est qu'en 1813, à la mort de Grétry, que Monsigny fut appelé à lui

succéder à l'Institut. Il était alors âgé de 84 ans. A la Restauration,

il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orléans lui en fit obtenir

une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la décoration de la

Légion-d'Honneur.

Monsigny avait reçu une éducation très-religieuse: sans partager

entièrement l'incrédulité à la mode, à son arrivée à Paris, qu'il ne

quitta plus depuis 1749, il avait cependant été un peu détourné de ses

instincts, par le mouvement encyclopédique et par l'esprit général de

l'époque: la Révolution lui fit entrevoir toute l'erreur à laquelle il

aurait pu se laisser entraîner, et les dernières années de sa vie se

passèrent dans l'exercice de la plus tolérante et de la plus calme

piété. Il s'éteignit doucement en 1816, âgé de 87 ans. Ses obsèques

eurent lieu à l'église Saint-Laurent. A quelques pas de là existait

encore le bâtiment où, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait

ses premiers essais et préludé à ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste théâtre

de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa

pension de 3,000 fr. jusqu'à l'époque de sa mort, en 1829. Le fils de

Monsigny avait été admis à l'école de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa

constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Sa mère s'était

retirée à Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette

résidence.

[2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce bâtiment, qui doit

avoir été abattu lorsque l'on a percé le boulevard de Strasbourg. Il

servait alors de magasin de fourrage. C'était un carré long, où l'on

voyait encore la trace d'une seule rangée de loges. L'espace était

assez grand, mais la disposition de la scène ne saurait être

comparée même à celle de nos théâtres du troisième ordre.--La salle

ou du moins les quatre murs de la salle de la Comédie-Italienne,

existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrepôt de cuirs; mais il

reste peu de traces de la disposition intérieure. Cette salle servit

aux représentations jusqu'à l'érection de la salle Favart, occupée

aujourd'hui par le théâtre de l'Opéra-Comique.

Le fils de Monsigny s'était marié un an avant la mort de sa mère; à

cette époque il obtint une place de percepteur à la Chapelle-Gauthier,

dans le département de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi

pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille

et de ses deux jeunes fils et aussi à la culture des arts, car il était

amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses

trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique

de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empressés de

recommander à la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les

orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a

été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme

célèbre. Mais il reste quelque chose à ajouter à la munificence du

souverain.

Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le

_Déserteur_ et _Félix_, ont été repris avec succès. Le _Déserteur_ fait

même partie du répertoire courant au théâtre de l'Opéra-Comique; ne

pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_?

J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le céderait en rien à la paysannerie

un peu maniérée de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau,

bien autrement vrai et naïf, nous donnerait assez d'estime pour le goût

de nos pères.

Le silence gardé si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf

ans à sa dernière oeuvre n'est pas la seule singularité qu'il faille

signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de

création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus

forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous

avaient des modèles; lui seul a dû tout tirer, non-seulement les idées,

mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui

lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait

de l'école Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études

musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour

donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité

de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne

connaît rien; avant lui, c'est le néant.

Il arrive à Paris adorant ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui

est encore inconnue, et, pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où

il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette

opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les

Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux.

Cependant, l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait

entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport

avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la

conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois

pénible, pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de

forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours

défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui

manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des

connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît

ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule

fois, il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre

et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude

et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution.

Gluck paraît: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny:

voilà la musique qu'il avait rêvée, voilà, jointe à cette harmonie

forte, à cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont

rien ne lui donnait l'idée, l'expression dramatique portée à un degré

inconnu jusque là. Toutefois, de cette école en dérive une autre qui

transporte à l'Opéra-Comique cette puissance et cette sonorité qu'il ne

juge possibles que pour le genre noble. Aussi, après la première

représentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce début solennel de Méhul,

succédant sans transition à la maigre instrumentation des ouvrages qui

l'ont précédé, il court sur le théâtre, embrasse le jeune triomphateur,

mais il lui dit en même temps: «Vous vous trompez, mon ami; votre place

n'est pas ici, c'est à l'Opéra que conviennent la pompe, la grandeur, la

puissance, l'énergie, toutes ces qualités que vous possédez au suprême

degré; ce qu'il faut à l'Opéra-Comique, c'est la grâce, l'enjouement, la

coquetterie, la légèreté, la mélodie coulante et facile, et tout cela

vous manque.» Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la

suite, alors que Méhul, essayant de paraître gai, était parvenu à faire

croire à certains auditeurs qu'il l'était réellement. Monsigny, lui,

avec ce sentiment vrai du théâtre qu'il conserva toujours, ne se

laissait pas prendre à ce faux semblant, et malgré toute son amitié et

son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne

l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'ôte rien à

l'admiration que mérite le talent sévère et élevé de Méhul, était aussi

celle de Boïeldieu, et ce doit être celle de tous les musiciens qui se

font une idée juste de la musique de théâtre, et qui croient qu'elle ne

doit pas être jugée, appréciée seulement sur sa valeur intrinsèque, mais

surtout comme l'expression poétique d'une action qu'elle est appelée à

vivifier par son mouvement, et à réchauffer de ses rayons.

Quand un musicien possède une qualité à un degré très-éminent, il est

bien rare qu'on n'exalte pas cette qualité aux dépens de toutes les

autres. C'est ainsi que Monsigny n'est guère cité que pour son excessive

sensibilité. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui

dont le succès est dû à des éléments tout différents. Sans parler du

_Déserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie

pathétique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Félix_, le ravissant

quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ où chaque personnage,

l'abbé, le dragon, le financier, la servante, le père, ont chacun un

langage approprié à leur caractère et d'une couleur et d'une vérité

admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, où la

sensibilité n'est pas mise en jeu, où tout est grâce, fraîcheur et

jeunesse; et les premiers ouvrages du maître, qui sont presque

entièrement consacrés au comique? Il faut dire, pour être juste, que si

Monsigny surpassa ses confrères en exquise sensibilité, il ne le céda à

aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au même degré

qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive,

qualités que l'on n'apprécie que rarement chez lui, parce qu'elles sont

effacées en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi,

je n'hésite pas à le regarder comme le véritable créateur de

l'opéra-comique français. Grétry l'a souvent surpassé par l'abondance de

l'idée mélodique et surtout par la fécondité, seule qualité inhérente au

génie créateur qui ait manqué à Monsigny; mais il n'est venu qu'après

lui et lorsque la voie était déjà ouverte. Duni et Philidor ont marché

en même temps que lui; sans méconnaître le mérite de ces deux

patriarches de notre théâtre, à qui l'on n'a pas rendu une justice

complète, surtout au second, qui se distingue par une variété de formes

et de rhythmes très-remarquable pour son époque, on devra cependant

convenir qu'ils n'ont été que les satellites d'un astre brillant, trop

tôt éclipsé, mais dont l'éclat fut assez grand pour qu'un long sillon de

lumière pût encore dédommager ses contemporains et même ses

arrière-neveux de sa trop courte durée.

Derniers souvenirs d'un musicien · 第 17 / 33 题