III

Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier,

et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur

confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent

se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la

pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied

d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son

haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à

l'affût.

Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se

faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise

apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu

d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement

confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons

champêtres d'une trompe d'écorce.

Le caporal se releva lentement ... un éclat de rire étouffé fendait sa

bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:

«Nous les tenons! dit-il ... hé! hé! hé! nous les tenons!

--Qui ça?

--Les paysans, morbleu!... ils arrivent....»

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes

entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir

leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles

imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.

La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque

trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils

gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche

plate, ils s'arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d'une

conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et

maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de

longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous

le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne

pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le

caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.

Le second, également coiffé d'un tricorne, faisait face à Lombard,

et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez

pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout

l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village

que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au

faîte de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à

larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron

du dernier siècle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur

ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque;

il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à

chaque minute ses prétentions à la gravité.

Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de

la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de

coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre

un énorme bâton ferré.

«Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez

tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos

bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.

--Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr ... à beaux deniers comptants ...

mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler

«monsieur le maire,» gros comme le bras ... de se voir tirer le

chapeau jusqu'aux souliers.... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt

_reluque_ ma place et....

--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est à vous, il ne l'aura

pas, votre place.

--Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du

village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la

faire périr de famine....

--Ah bah! vous n'y êtes pas.... Écoutez, monsieur le maire.... Si le

roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux,

--si notre bon roi revient, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du

village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle

rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...» Alors, monsieur

le préfet dira: « Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime

l'honneur de son vrai maître!» On vous enverra la croix ... voilà ...

c'est sûr!

--La croix, Daniel?... la croix avec la pension?

--Je crois bien ... avec la pension...

--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre

bon roi ... notre vrai roi ... notre....

--Halte! halte-là ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai,

s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les

ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux

du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent

pas les avoir!...» Alors le préfet du grand empereur,--nouveau

salut,--dira: «Oh! le bon maire ... l'honnête citoyen ... il faut lui

envoyer la croix!» Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que

nous garderons nos bestiaux.»

Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine à ne pas lancer

un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien

perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.

«Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand

maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas

la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la

commune.

--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas

gagnée autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexé!....

--Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la

pomme de son parapluie au bout de son nez.

--Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr.... Mais reste à savoir où

nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un

endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour

laisser paître les bêtes ... un endroit où le diable ne pourrait pas

aller sans connaître le chemin ... Tenez, par comparaison ... le

précipice de la Salière ... c'est noir ... c'est lointain ... les

grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promèneraient là

dedans sans se gèner ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre,

et l'eau ne manque point.

--Bien trouvé, Daniel, bien trouvé.... Va pour la Salière.

--Alors, en route!.... en route!.... s'écria le petit homme en se

tournant vers le pâtre. Gotlieb ... appelle les bêtes.... Hue!....

hue!.... pas de temps à perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont

déjà pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux

dénichés.... Hue!»

Le pâtre, s'avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa

trompe.... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la

vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos.... Une autre

y répondit de l'abîme.... Le troupeau se remit en marche, et l'on

entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.

Tout à coup, deux boeufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands

chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer

le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant

parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler

leur cortége; puis arriva lentement une longue file de génisses, de

vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de

tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitié du village d'Echbourg,

femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux

chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de

leur mère.... Les pauvres gens avançaient clopin-clopant ... ils

paraissaient bien las ... bien tristes ... mais à la guerre comme à la

guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un

petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ... c'était

le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup

d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri

de détresse ... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au

sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane:

«Les cosaques!... les cosaques!...» Alors ce fut une scène étrange;

Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de

nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries,

puis de ce côté tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant

l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le

courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la

terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et

courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus

au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des

cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers,

broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits

chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinière

hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant

leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les

pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs

resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre

sur ce groupe.... Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en

poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage

s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa

nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de

surprise.... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on

vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direc

du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers

infranchissables.

«En avant, morbleu!--Pas de quartier!...» hurla le caporal.

Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des

fuyards.... Le combat fut court.... Acculés à la pointe du roc, les

soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du

désespoir.... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent

en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant

faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés.... Un seul

résista jusqu'au bout.... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée,

véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs

peaux de mouton.... Lombard en enlevait une à chaque coup de

baïonnette.

«Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le

cuir....»

Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui

assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la

mâchoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le

Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée,

l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de

lui par un triple hourrah!

C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service

et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par

un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers

principes de la guerre.

«Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!»

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena

des regards étonnés autour du plateau; les habitants d'Echbourg

avaient disparu... Leurs boeufs erraient à l'aventure dans les

halliers... Quelques chèvres grimpaient le long de la côte ... et sauf

une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait

le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes

semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas

Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d'armes, de danse

et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un

cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur... à cette exception

près, tous les autres en furent quittes pour des horions.

«Ah ça! camarades, dit Fargès, il ne s'agit pas de nous abandonner

à des réflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de

cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos

provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de

réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le

temps de nous barrer le passage.»

Tout le monde se mit aussitôt à l'oeuvre, et, dix minutes après, la

petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin

de Hunebourg.

Vers six heures, elle était sous les canons du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque ayant

entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre,

en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les boeufs...

puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les

génisses... les chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux...

enfin toute la _razzia_... marchant «avec ordre et discipline» comme

il avait eu soin de le recommander à Fargès.

Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié

grise, son grand chapeau à claque sur l'oreille, et le fusil en

sautoir, formait à lui seul l'arrière-garde de la colonne.

Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois

jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de

six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de

la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus....

Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un état

récapitulatif de ses provisions débouche, et l'adressa sous forme de

réponse au général autrichien, ajoutant:

«Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse ... mais

qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien

approvisionnée. Il priait _conséqemment_ Son Altesse de vouloir bien

l'excuser... etc., etc.

«Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de

fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi

Dagobert!»

L'archiduc Jean d'Autriche entendait très-bien le français... Il

avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules

de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la

vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche!...

Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.

Contes de la Montagne · 第 28 / 41 题