I
Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé,
domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la
Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace.
En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël,
ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche
à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.
Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces,
très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie
petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux
gris pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus
magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à
claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le
gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue
invariable.
Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le
bourgogne «pelure d'oignon,» le filet de chevreuil, le coq de bruyères
truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement
toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses
enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait
qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le
bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses
plus chères sympathies.
Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans,
la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues
capotes grises et prisant du tabac de contrebande.
On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se
dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi
que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le
sceau d'une incurable mélancolie.
Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se
reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès;
c'étaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation
irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et
la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de
lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures,
et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir
sous les ordres de Jean-Pierre.
Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices
de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se
racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.
Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg,
lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le
commandant Jean-Pierre donna tout à coup l'ordre de battre le rappel
et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite
dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille,
ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.
«Mes enfants, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le front des troupes,
vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours,
et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis! Je reçois à l'instant
du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui
m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et
Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de
Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut
Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées
de marche ... Il parait même que les cosaques ont déjà poussé des
reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder
dans le blanc des yeux!...
«Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous
ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans
dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de
rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est
mon principe! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente
hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues
du fort ... à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez
main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les
substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la
garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le
transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les boeufs.
Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Dès que le
convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que
possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre
et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte ...
ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques
cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise ... au contraire
... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le
troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous
qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se
portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.
On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira
d'eux: «Jacques, André, Joseph, étaient des braves!...»
Des cris frénétiques de: «Vive l'empereur! vive le commandant!»
accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Fargès tira
majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et
commanda le départ.
Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et
Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de
bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu
derrière l'esplanade.