«Et dans ces temps lointains,--où les grands chevaliers allaient
guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et
quelquefois moins!--avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre
petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine,
l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume
pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant:
«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne
fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos
domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing,
nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable
traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa
vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la
poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!
--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les
vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les
vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.»
En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée
attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.
Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres!
Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.
J'en fus tout surpris.
«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?
--Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le
latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des
livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains ...
je les dévorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck,
m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui
donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-même, Monseigneur.» Il me
posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il,
Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et
il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela
trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte,
me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh!
que fais-tu donc là, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille,
Monseigneur.--Ah! et ça te réjouit?
--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la
gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je
veux.
--C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?
--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en
joignant les mains; il n'a qu'un défaut.
--Et lequel?
--De n'être pas assez ambitieux.
--Comment?
--Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus
illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à
vouloir ... il serait ministre, ou feld-maréchal.... Eh bien! non; dès
sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;--sauf la campagne de
France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son
compte,--sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation,
simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.»
Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation
prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je
résolus d'en profiter.
«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?
--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes
passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu
d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur.
Il laisse déchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des
exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la
perte des noms illustres.»
J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du
comte croulaient.
«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des
malheurs!....
--Lesquels?
--Il a perdu sa femme....
--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait
épousée par amour... C'était une Zâan ... vieille et bonne noblesse
d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait
le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui
traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent
ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et
succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en
mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa
meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par
calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste
là,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion
--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures
font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi,
vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes ... et en
automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste,
le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection
sur sa fille.
--Ainsi ce mariage a toujours été heureux?
--Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»
Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un
crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette
scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre
épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à
trahir leur passé, qu'était-ce donc?
Je m'y perdais!
Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.
Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais
dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque
étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de
fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du
grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.
Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.
«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me
hasardai-je à dire.
Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque
hostile:
«Je sais, je sais!»
Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de
nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:
«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop
bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.
--Sans doute, mais le fait est positif.
--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une
fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile
réparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait
pas plus enjoué, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie,
son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour
lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et
rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait
voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il
aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant
lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le
comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et
le meilleur maître qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui
ravagent ses forêts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait
pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des
gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait
encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes
au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au château!»
Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le
front entre les mains et je rêvai longtemps.
Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.
Le jour grisâtre pénétrait alors dans la _cassine_.... La lampe
pâlissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le château.
Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un
devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut
sur le seuil.