Le comte de Nideck se mourait!
Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort?
A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à
corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour
... que peut le médecin?
Regarder, écouter et frémir!
Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort,
elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt
son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint
de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue
fatale.
Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras
inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte,
embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les
différentes phases de cette bataille épouvantable.
Et les assistants se regardent.... Ils pensent: «Un jour, cette même
lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera
dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie ... elle
... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en
s'écriant: «J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!» Et
d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle
ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprême!.... certitude de
l'immortalité ... espérance de justice ... quel barbare pourrait vous
arracher du coeur de l'homme?...»
Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie
commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances ...
des interruptions ... puis des retours soudains....
Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme ... je tombais de
fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.
Je dis à Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maître.
Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation
involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les
cheveux de désespoir.
Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de
prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.
Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon
lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que
l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.
Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière
ruisselait sur les dalles.
Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil
cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses
grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.
Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir
d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.
La plus étrange surprise m'attendait:
Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore
ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!
Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis
quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux
arrondis par la crainte.
C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses
bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou
replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.
J'eus peur!
Comment la Peste-Noire était-elle là?--Comment avait-elle pu arriver
dans cette haute tour, dominant les abîmes?
Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me
parut justifié!...--La scène de Lieverlé grondant contre la muraille
me passa devant les yeux comme un éclair!....--Je me blottis dans
l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile,
comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé
dans le roc ... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!
Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison
du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.
Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une
brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en
sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la
salle.
Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique
robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du
carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans
son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
Ce fut comme une évocation des temps passés.
Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle
aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.
Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle
se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit,
tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.
Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards....
Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps
ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!
Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec
un sourire étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais
son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.
Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la
durée de l'éternité....
Qu'allait-elle entreprendre?
Je m'attendais à tout.
Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la
salle à grands pas, elle ouvrit la porte.
Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage.... La volonté me mit
debout comme un ressort.... Je m'élançai sur les pas de la vieille,
qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute
grande ouverte.
J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous
la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus,
qui?
Le comte de Nideck lui-même!
Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revêtu d'une énorme peau
de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son
front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière
lui sur les dalles.
Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme
une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de
son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité
glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:--le
maître!
En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent.
La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me
jeter dans l'embrasure de la fenêtre.
Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se
parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien
entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait
le lit!
Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds.... Là, dans
l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.
A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du
lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitèrent ... son corps
disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses
jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de
droite à gauche.
Vous eussiez dit une scène de meurtre!
Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus
épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette
d'un tel acte.
La vieille accourut à son tour, déployant le sac.
Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce
qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang
se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était
la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.
Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer
jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.
La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les
poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis
le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se
dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le
suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.
Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout
bas!
Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs
traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.
Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive
de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds;
un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ...
tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle
devenait imperceptible par la distance.
Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me
guidant sur cette lueur lointaine.
Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le
fond du précipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de
descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre
issue.
Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et
je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte
basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre.
J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la
base du donjon de Hugues.
Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait
enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions.
La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme
en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec
ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini.
L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par
cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la
direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait
lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait
sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.
Je les atteignis à la descente du ravin.
Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours.... Son
attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose
d'automatique.
Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de
l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la
lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient
de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la
saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme
des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.
J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le
funèbre cortège.
A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les
broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes
pas, la feuille se traîner au souffle de la bise... Je me vois
suivre ces deux êtres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle
puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.
Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus,
dépouillés... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent
sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de
neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.
Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.
Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de
l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg ...,
mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est à peine si un
filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ... la solitude
n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce
qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!
Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans
le roc ... ils montèrent tout droit ... sans hésiter ... avec une
certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour
les suivre.
A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me
vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice
sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors
pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui
bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les
broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa
racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort,
et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre
avec l'impassibilité de l'automate ... tout cela renouvela mes
terreurs.
La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait
déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au
bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abîme.... Et les
meurtriers se penchèrent....
Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le
vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappé à la cime des
airs ... l'aile détendue ... la tête renversée ... tourbillonnant dans
la mort.
Il disparut dans les profondeurs du précipice.
En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la
voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.
La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une
rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.
Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans
risquer de me précipiter dans l'abîme.
Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage.
Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait
jusqu'aux genoux.
Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis à courir
vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!....
Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus
dans la plaine.
Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu?
X
J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle
j'étais sorti.
Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur
ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie
ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire
à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes
perceptions.
Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un
loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en
omettre un geste, une circonstance ... le moindre détail ... qui
s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout
cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me
produisait l'effet d'un cauchemar.
Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me
diriger.
Le froid devenait plus vif à l'approche du jour.... Je grelottais....
Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me
lancer dans cette aventure hideuse.
Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi
gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.
Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit
terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossée contre le roc,
près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le
bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché,
peut-être endormi.
Je sonnai de nouveau.
A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la
porte, d'un accent furieux:
«Qui est là!
--Moi ... le docteur Fritz!
--Ah! c'est différent.... _Voyons voir._»
Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour
extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers
la grille:
«Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché
là-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'était vous qui
sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander
vers minuit si personne n'était sorti... J'ai répondu que non.... et,
de fait, je ne vous avais pas vu.
--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous
m'expliquerez cela plus tard.
--Allons, allons, un peu de patience.»
Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la
grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la
tête.
«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne
pouvez entrer au château... Sperver en a fermé la porte intérieure ...
je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille
suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite
chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit ...
mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.»
Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.
Nous entrâmes dans la _cassine_, et, malgré mon état de congélation
presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque
de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté
contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut,
laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte.
L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que
le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de
deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint
ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée
en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif
était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le
dire.
Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin,
de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un
immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à
fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil
de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre
garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal
biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient
l'ameublement.
Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six
pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle
de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe
d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève
la patte.
Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé
qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le
secret.
«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit
Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son
volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.
--Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du
Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la
hache dans le pied gauche.»
Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une
petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.
«Vous ne fumez pas, docteur?
--Pardon.
--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'étais là, fit-il en
étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les
chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.»
Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.
«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.
--Oui, Monsieur...» fit-il de même.
Et nous rîmes ensemble.
«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais
interrompu le chapitre.»
Il y eut quelques instants de silence.
Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces
grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez
tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à
double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de
socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je
réfléchissais au sort étrange de certains hommes:
«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans
un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de
l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes
chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades
et des halali ... le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne
songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour
de lui ... que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent
regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant,
chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres
êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de
l'avarice ... espèrent ... convoitent ... désirent... lui n'espère
rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux
fixés sur un vieux parchemin, il rêve ... il s'enthousiasme pour des
choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé ... ce qui
revient au même:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?--
Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine
en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent
leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans
ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères
latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres,
comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend
sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance.
Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on
trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?»
Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine
du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère
enfumée de tabac et de résine odorante.
Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau
la main sur l'in-folio:
«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir
du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de
vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!
--Comment cela, Monsieur Knapwurst?
--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux
feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps
écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles
s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des
Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races
fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts
faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances,
leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies ... et depuis
longtemps effacées?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins?
Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils
n'avaient jamais été ..., eux et tout ce qui les touchait de près ou
de loin!.... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses
tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!....
De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire
... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!»