MES 25 JOURS

Je venais de prendre possession de ma chambre d'hôtel, case étroite,

entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des

voisins; et je commençais à ranger dans l'armoire à glace mes vêtements

et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce

meuble. J'aperçus aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant déplié, je

l'ouvris et je lus ce titre:

_Mes vingt-cinq jours._

C'était le journal d'un baigneur, du dernier occupant de ma cabine,

oublié là à l'heure du départ.

Ces notes peuvent être de quelque intérêt pour les gens sages et bien

portants qui ne quittent jamais leur demeure. C'est pour eux que je les

transcris ici sans en changer une lettre.

* * * * *

_Châtel-Guyon, 15 juillet._

Au premier coup d'oeil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer

vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu.

Les vingt-cinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit

jours d'un réserviste; ils ne sont faits que de corvées, de dures

corvées. Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé, j'ai fait

connaissance avec les lieux et avec le médecin. Châtel-Guyon se compose

d'un ruisseau où coule de l'eau jaune, entre plusieurs mamelons, où sont

plantés un casino, des maisons et des croix de pierre.

Au bord du ruisseau, au fond du vallon, on voit un bâtiment carré

entouré d'un petit jardin; c'est l'établissement de bains. Des gens

tristes errent autour de cette bâtisse: les malades. Un grand silence

règne dans les allées ombragées d'arbres, car ce n'est pas ici une

station de plaisir, mais une vraie station de santé; on s'y soigne avec

conviction; et on y guérit, paraît-il.

Des gens compétents affirment même que les sources minérales y font de

vrais miracles. Cependant aucun _ex-voto_ n'est suspendu autour du

bureau du caissier.

De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque,

coiffé d'ardoises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et

une source qui bouillonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est

échangé entre le malade et la gardienne de l'eau guérisseuse. Celle-ci

tend à l'arrivant un petit verre où tremblotent des bulles d'air dans le

liquide transparent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas grave, pour

reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.

Aucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles,

aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait écrire à l'entrée du

pays: «Ici on ne rit plus, on se soigne.»

Les gens qui causent ressemblent à des muets qui ouvriraient la bouche

pour simuler des sons, tant ils ont peur de laisser s'échapper leur

voix.

Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand hôtel où l'on dîne avec

gravité entre gens comme il faut qui n'ont rien à se dire. Leurs

manières révèlent le savoir-vivre, et leurs visages reflètent la

conviction d'une supériorité dont il serait peut-être difficile à

quelques-uns de donner des preuves effectives.

A deux heures, je fais l'ascension du Casino, petite cabane de bois

perchée sur un monticule où l'on grimpe par des sentiers de chèvre. Mais

la vue, de là-haut, est admirable. Châtel-Guyon se trouve placé dans un

vallon très étroit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperçois

donc à gauche les premières grandes vagues des monts auvergnats couverts

de bois, et montrant, par places, de grandes taches grises, leurs durs

ossements de laves, car nous sommes au pied des anciens volcans. A

droite, par l'étroite échancrure du vallon, je découvre une plaine

infinie comme la mer noyée dans une brume bleuâtre qui laisse seulement

deviner les villages, les villes, les champs jaunes de blé mûr et les

carrés verts des prairies ombragés de pommiers. C'est la Limagne immense

et plate, toujours enveloppée dans un léger voile de vapeurs.

* * * * *

Le soir est venu. Et maintenant, après avoir dîné solitaire, j'écris ces

lignes auprès de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en face, le petit

orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui

chanterait, tout seul, dans le désert.

Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir.

* * * * *

_16 juillet._--Rien. J'ai pris un bain, plus une douche. J'ai bu trois

verres d'eau et j'ai marché dans les allées du parc, un quart d'heure

entre chaque verre, plus une demi-heure après le dernier. J'ai commencé

mes vingt-cinq jours.

_17 juillet._--Remarqué deux jolies femmes mystérieuses qui prennent

leurs bains et leurs repas après tout le monde.

_18 juillet._--Rien.

_19 juillet._--Revu les deux jolies femmes. Elles ont du chic et un

petit air je ne sais quoi qui me plaît beaucoup.

_20 juillet._--Longue promenade dans un charmant vallon boisé jusqu'à

l'Ermitage de Sans-Souci. Ce pays est délicieux, bien que triste, mais

si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les

voitures étroites chargées de foin que deux vaches traînent d'un pas

lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs

têtes liées ensemble. Un homme coiffé d'un grand chapeau noir les dirige

avec une mince baguette en les touchant au flanc ou sur le front: et

souvent d'un simple geste, d'un geste énergique et grave, il les arrête

brusquement quand la charge trop lourde précipite leur marche dans les

descentes trop dures.

L'air est bon à boire dans ces vallons. Et s'il fait très chaud, la

poussière porte une légère et vague odeur de vanille et d'étable; car

tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu

d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle serait une

puanteur, venue d'autres animaux.

_21 juillet._--Excursion au vallon d'Enval. C'est une gorge étroite

enfermée en des rochers superbes au pied même de la montagne. Un

ruisseau coule au milieu des rocs amoncelés.

Comme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et

j'aperçus bientôt les deux dames mystérieuses de mon hôtel, qui

causaient assises sur une pierre.

L'occasion me parut bonne et je me présentai sans hésitation. Mes

ouvertures furent reçues sans embarras. Nous avons fait route ensemble

pour revenir. Et nous avons parlé de Paris; elles connaissent,

paraît-il, beaucoup de gens que je connais aussi. Qui est-ce?

Je les reverrai demain. Rien de plus amusant que ces rencontres-là.

_22 juillet._--Journée passée presque entière avec les deux inconnues.

Elles sont, ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre blonde. Elles

se disent veuves. Hum?...

Je leur ai proposé de les conduire à Royat demain, et elles ont accepté.

Châtel-Guyon est moins triste que je n'avais pensé en arrivant.

_23 juillet._--Journée passée à Royat. Royat est un pâté d'hôtels au

fond d'une vallée, à la porte de Clermont-Ferrand. Beaucoup de monde.

Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puy-de-Dôme aperçu au bout

d'une perspective de vallons.

On s'occupe beaucoup de mes compagnes, ce qui me flatte. L'homme qui

escorte une jolie femme se croit toujours coiffé d'une auréole; à plus

forte raison celui qui passe, entre deux jolies femmes. Rien ne plaît

autant que de dîner dans un restaurant bien fréquenté, avec une amie que

tout le monde regarde; et rien d'ailleurs n'est plus propre à poser un

homme dans l'estime de ses voisins.

Aller au Bois, traîné par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escorté

par un laideron, sont les deux accidents les plus humiliants qui

puissent frapper un coeur délicat, préoccupé de l'opinion des autres. De

tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingué, elle est

celui qui coûte le plus cher, et qu'on nous envie le plus; elle est

donc aussi celui que nous devons aimer le mieux à étaler sous les yeux

jaloux du public.

Montrer au monde une jolie femme à son bras, c'est exciter, d'un seul

coup, toutes les jalousies; c'est dire:--Voyez, je suis riche, puisque

je possède cet objet rare et coûteux; j'ai du goût, puisque j'ai su

trouver cette perle; peut-être même en suis-je aimé, à moins que je ne

sois trompé par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la

jugent charmante.

Mais quelle honte que de promener par la ville une femme laide!

Et que de choses humiliantes cela laisse entendre!

En principe, on la suppose votre femme légitime, car comment admettre

qu'on possède une vilaine maîtresse? Une vraie femme peut être

disgracieuse, mais sa laideur signifie alors mille choses désagréables

pour vous. On vous croit d'abord notaire ou magistrat, ces deux

professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. Or,

n'est-ce point pénible pour un homme? Et puis cela semble crier au

public que vous avez l'odieux courage et même l'obligation légale de

caresser cette face ridicule et ce corps mal bâti, et que vous aurez

sans doute l'impudeur de rendre mère cet être peu désirable, ce qui est

bien le comble du ridicule.

_24 juillet._--Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je

commence à bien connaître. Ce pays est délicieux et notre hôtel

excellent. Bonne saison. Le traitement me fait un bien infini.

_25 juillet._--Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et

inattendue, décidée en déjeunant. Départ brusque en sortant de table.

Après une longue route dans les montagnes, nous apercevons soudain un

admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gîté

dans le fond d'un ancien cratère. Un côté de cette cuve immense est

aride, l'autre est boisé. Au milieu des arbres une maisonnette où dort

un homme aimable et spirituel, un sage qui passe ses jours dans ce lieu

virgilien. Il nous ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je crie: Si on

se baignait!... «Oui, dit-on, mais... des costumes!»

--Bah! nous sommes au désert.

Et on se baigne--.....--!

Si j'étais poète, comme je dirais cette vision inoubliable des corps

jeunes et nus dans la transparence de l'eau! La côte inclinée et haute

enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pièce d'argent; le

soleil y verse en pluie sa lumière chaude; et le long des rochers, la

chair blonde glisse dans l'onde presque invisible où les nageuses

semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de

leurs mouvements!

_26 juillet._--Quelques personnes semblent voir d'un oeil choqué et

mécontent mon intimité rapide avec les deux veuves.

Il existe donc des gens ainsi constitués qu'ils s'imaginent la vie faite

pour s'embêter. Tout ce qui paraît être amusement devient aussitôt une

faute de savoir-vivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des règles

inflexibles et mortellement tristes.

Je leur ferai observer avec humilité que le devoir n'est pas le même

pour les Mormons, les Arabes, les Zoulous, les Anglais ou les Français.

Et qu'il se trouve des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.

Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir

anglais est fixé à neuf ans, tandis que le devoir français ne commence

qu'à quinze ans. Quant à moi je prends un peu du devoir de chaque peuple

et j'en fais un tout comparable à la morale du saint roi Salomon.

_27 juillet._--Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent vingt grammes.

Excellente, cette eau de Châtel-Guyon! J'emmène les veuves dîner à Riom.

Triste ville dont l'anagramme constitue un fâcheux voisinage pour des

sources guérisseuses: Riom, Mori.

_28 juillet._--Patatras! Mes deux veuves ont reçu la visite de deux

messieurs qui viennent les chercher.--Deux veufs sans doute.--Elles

partent ce soir. Elles m'ont écrit sur un petit papier.

_29 juillet._--Seul! Longue excursion à pied à l'ancien cratère de la

Nachère. Vue superbe.

_30 juillet._--Rien.--Je fais le traitement.

_31 juillet._--Dito. Dito.

Ce joli pays est plein de ruisseaux infects. Je signale à la

municipalité si négligente l'abominable cloaque qui empoisonne la route

en face du grand hôtel. On y jette tous les débris de cuisine de cet

établissement. C'est là un bon foyer de choléra.

_1er août._--Rien. Le traitement.

_2 août._--Admirable promenade à Châteauneuf, station de rhumatisants où

tout le monde boite. Rien de plus drôle que cette population de

béquillards!

_3 août._--Rien. Le traitement.

_4 août._--Dito. Dito.

_5 août._--Dito. Dito.

_6 août._--Désespoir!... Je viens de me peser. J'ai engraissé de trois

cent dix grammes. Mais alors?...

_7 août._--Soixante-six kilomètres en voiture dans la montagne. Je ne

dirai pas le nom du pays par respect pour ses femmes.

On m'avait indiqué cette excursion comme belle et rarement faite. Après

quatre heures de chemin, j'arrive à un village assez joli, au bord d'une

rivière, au milieu d'un admirable bois de noyers. Je n'avais pas encore

vu en Auvergne une forêt de noyers aussi importante.

Elle constitue d'ailleurs toute la richesse du pays, car elle est

plantée sur le communal. Ce communal, autrefois, n'était qu'une côte nue

couverte de broussailles. Les autorités essayèrent en vain de le faire

cultiver; c'est à peine s'il servait à nourrir quelques moutons.

C'est aujourd'hui un superbe bois, grâce aux femmes, et il porte un nom

bizarre: on le nomme «les péchés de M. le curé».

Or, il faut dire que les femmes de la montagne ont la réputation d'être

légères, plus légères que dans la plaine. Un garçon qui les rencontre

leur doit au moins un baiser; et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un

sot. A penser juste, cette manière de voir est la seule logique et

raisonnable. Du moment que la femme, qu'elle soit de la ville ou des

champs, a pour mission naturelle de plaire à l'homme, l'homme doit

toujours lui prouver qu'elle lui plaît. S'il s'abstient de toute

démonstration, cela signifie donc qu'il la trouve laide; c'est presque

injurieux pour elle. Si j'étais femme, je ne recevrais pas une seconde

fois un homme qui ne m'aurait point manqué de respect à notre première

rencontre, car j'estimerais qu'il a manqué d'égards pour ma beauté, pour

mon charme, et pour ma qualité de femme.

Donc les garçons du village X... prouvaient souvent aux femmes du pays

qu'ils les trouvaient de leur goût, et le curé ne pouvant parvenir à

empêcher ces démonstrations aussi galantes que naturelles, résolut de

les autoriser au profit de la prospérité générale. Il imposa donc comme

pénitence à toute femme qui avait failli de planter un noyer sur le

communal. Et l'on vit chaque nuit des lanternes errer comme des feux

follets sur la colline, car les coupables ne tenaient guère à faire en

plein jour leur pénitence.

En deux ans il n'y eut plus de place sur les terrains appartenant au

village; et on compte aujourd'hui plus de trois mille arbres magnifiques

autour du clocher qui sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont là

les péchés de M. le curé.

Puisqu'on cherche tant les moyens de reboiser la France,

l'administration des forêts ne pourrait-elle s'entendre avec le clergé

pour employer le procédé qu'inventa cet humble curé?

_7 août._--Traitement.

_8 août._--Je fais mes malles et mes adieux au charmant petit pays

tranquille et silencieux, à la montagne verte, aux vallons calmes, au

casino désert d'où l'on voit, toujours voilée de sa brume légère et

bleuâtre, l'immense plaine de la Limagne.

Je partirai demain matin.

* * * * *

Le manuscrit s'arrêtait là. Je n'y veux rien ajouter, mes impressions

sur le pays n'ayant pas été tout à fait les mêmes que celles de mon

prédécesseur. Car je n'y ai pas trouvé les deux veuves!

La Femme de Paul · 第 42 / 44 题