LE CENTAURE.

J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le

fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque

roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie

tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence.

Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les

cavernes, et, dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l'ombre,

elles enfantent sans élever une plainte des fruits silencieux comme

elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni

lutte douteuse les premières difficultés de la vie; et cependant nous

sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il

est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premiers

temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon

accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais

né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la

montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant

quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des

fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait

environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle

fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais

des vallons et des fleuves, mais suivie de leurs émanations,

inquiétaient mes esprits et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels

sont-ils, me disais-je, ces _dehors_[10] où ma mère s'emporte, et qu'y

règne-t-il de si puissants qui l'appelle à soi si fréquemment?

[Note 10: Cette expression est étrange, peu grammaticale, peut-être;

mais je n'en vois pas de plus belle et de plus saisissante pour rendre

le sentiment mystérieux d'un monde inconnu. Un tel écrivain eût été

contesté sans doute, mais il eût fait faire de grands progrès à notre

langue, quoi qu'on eût pu dire.]

Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour

diversement émue? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde,

et tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle

rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et

s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout

mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et

m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se

portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y

reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et, me

prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les

ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les

coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y

faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds

m'emporter.... Depuis j'ai noué mes bras autour du buste des centaures,

et du corps des héros, et du tronc des chênes; mes mains ont tenté les

rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles

impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes

pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour

augurer mon chemin; mes pieds, voyez, ô Mélampe, comme ils sont usés! Et

cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est

des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses

de ma jeunesse dans la caverne, et, pour le même dessein, brandissant

mes bras et employant tous les restes de ma rapidité.

Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement

inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être

entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient

dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement et retiré dans un

repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se

répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du

châtiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes,

je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement

nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure et telle

qu'elle me venait sortant du sein des dieux! Quand je descendis de votre

asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car

elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une

liqueur soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être,

jusque-là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de

lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents.

O Mélampe, qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté

des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste

de tous? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien dans leur vie. Je ne

quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes

flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces; les lacs

tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je

vous dirai quelques points de ma jeunesse; mais ces souvenirs, issus

d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare

en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les

premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites; c'était la

vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans

peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô

Mélampe!

L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation, Je vivais de

mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de

mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts.

Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je

découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était

le premier qui s'offrit à ma vue; je le méprisai. Voilà tout au plus, me

dis-je, la moitié de mon être! Que ses pas sont courts et sa démarche

malaisée! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute,

c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se

traîner ainsi.

Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une

moitié de moi-même cachée dans les eaux, s'agitait pour le surmonter,

tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras

oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des

ondes, cédant aux entraînements de leur cours, qui m'emmenait au loin et

conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de

fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui

se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence

nocturne des dieux! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne

laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout

mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les

lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse

regrette les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent

leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus

bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein,

j'étais suivi de leurs dons, qui m'accompagnaient des jours entiers et

ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums.

Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des

courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon

galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu

debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma

vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans

les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête; la

vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage, qui ne rendait

plus qu'un frémissement léger; mais, au moindre repos, le vent et

l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses

murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières

impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans

tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu

qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés

luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et

goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages

de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble

et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui m'apportait le

frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines en

quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves,

celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de

la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis au souffle de

l'air qui les font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement

libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces

vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes

pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les

plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est le retentissement

du centaure errant et qui se guide lui-même.» Ainsi, tandis que mes

flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en

ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque

temps à considérer ma croupe fumante.

La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les

vents: elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et

toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec

l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des

vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une

vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des

dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à

l'entrée des cavernes, et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de

la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient

le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite,

les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le

spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant

le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible

de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux

feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux

marins quittent, durant les ombres, leurs palais profonds, et,

s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots.

Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la

mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait

que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient

conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne,

comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite.

Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus

éloignés. Gomme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du

couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là

survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là, je

voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le

choeur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes

enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient

le haut du Ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou

sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait

soudainement le calme des vieux chênes.

Vous poursuivez la sagesse, ô Mélampe! qui est la science de la volonté

des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par

les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la

touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un instrument qui se

rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau

dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette

mélodie. O Mélampe, les dieux errants ont posé leur lyre sur les

pierres, mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais

dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les

rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les

songes, perdrait quelques secrets; mais je n'ai jamais reconnu que des

sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots

inarticulés comme le bouillonnement des fleuves.

«O Macarée, me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la

vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes, mais que nos

pratiques sont opposées! Vous le voyez, tous les soins de mes journées

consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à

ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à

leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès

lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit

sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les

déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux

montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées

par les vents dans la Scythie la plus lointaine, ne sont ni plus

farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est

retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée, et d'où sont issus les

hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil

Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les

nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un choeur éternel devant

lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes

par le sommeil. Les mortels qui toucheront les dieux par leur vertu, ont

reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences

nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.

»Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à

dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis j'ai gardé

fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me

détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus

que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta? Alcide

l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée! les demi-dieux,

enfants des dieux, étendent la dépouille des lions sur les bûchers, et

se consument au sommet des montagnes! les poisons de la terre infectent

le sang reçu des immortels! Et nous, centaures engendrés par un mortel

audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse,

qu'attendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroyé le père de

notre race? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de

l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée! hommes et centaures

reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège

des immortels, et peut-être que tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes

n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature

emporté au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant

du destin. On publie qu'Égée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une

roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils

pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui

quelque part les témoignages de la descendance des choses; mais au bord

de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée!»

Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la

dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus

hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses

flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison, comme un

chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine

de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de

l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce

dieu.

Pour moi, ô Mélampe, je décline dans la vieillesse, calme comme le

coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour

gagner le haut des rochers où je m'attarde soit à considérer les nuages

sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les Ilyades

pluvieuses, les Pléiades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me

réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et

que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste

sein de la terre.

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Autour de la table · 第 45 / 66 题