GEORGE DE GUÉRIN

«George-Maurice Guérin du Cayla naquit au château du Cayla, département

du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille était une des plus anciennes du

Languedoc. Il commença ses études à Toulouse, et les acheva au collège

Stanislas, à Paris, sortit du collège de 1829 à 1830, passa près d'une

année en Bretagne[7], revint à Paris, y développa ses facultés, mais par

un travail sans suite, abandonné et repris souvent. Sa vie jusqu'à son

mariage, qui eut lieu en 1838, fut très-simple, nullement littéraire

dans le sens extérieur que l'on donne à ce mot. Il n'aborda jamais aucun

journal, ne publia rien, et partagea son temps entre ses lectures, ses

secrètes études poétiques, et te monde qu'il aimait beaucoup. Il mourut

l'année dernière, au château du Cayla, chez son père, ne laissant que

des fragments, et en très-petit nombre.»

[Note 7: Chez M. de Lamennais, qui s'occupait alors de l'éducation de

plusieurs jeunes gens. George Guérin fut confié à ses soins, et

perfectionna chez lui ses études. M. de Lamennais a conservé de cet

élève un souvenir affectueux et bienveillant. «C'était, nous a-t-il dit,

un jeune homme timide, d'une piété douce et timorée, d'une organisation

si frêle qu'on l'eût crue près de se briser à chaque instant, et ne

montrant point encore les facultés d'une intelligence remarquable.»]

Telle est la courte notice biographique qui nous a été transmise sur un

talent ignoré du lui-même, et révélé seulement à quelques amis,

aujourd'hui désireux de rendre hommage à sa mémoire par la publication

d'un ou deux fragments de poésie, seul héritage qu'il ait laissé, comme

malgré lui, à la postérité. Après avoir lu ces Fragments, nous nous

sommes engagé à cette publication avec ce sentiment de profonde

sympathie que chacun éprouve pour le génie moissonné dans sa fleur, et

croyant fermement accomplir un devoir envers le poëte comme envers le

public. Après la mort à la fois pénible et dramatique d'Hégésippe

Moroau, cette notice et ces citations méritent quelque attention. S'il y

a une certaine similitude dans ces mélancoliques destinées, dans ces

gloires méritées, mais non couronnées, dans ces morts prématurées et

obscures, il y a contraste dans la nature du talent, dans le caractère

de l'individu, dans les causes du dégoût de la vie (car il y a spleen

chez l'un et chez l'autre), il y a surtout matière à des réflexions

différentes. Les nôtres seront courtes et respectueuses, car la douleur

de George Guérin fut silencieuse et noblement portée jusqu'à la tombe.

Devant tant d'exemples de poésies et de morts _spleeniques_ que notre

siècle voit éclore et inhumer, le moraliste a un triste devoir à

remplir. Le désir inquiet des jouissances matérielles de la vie et le

besoin des vulgaires satisfactions de là vanité, devenus des causes

d'amertume, de colère et de suicide, ne sauraient être réprimés par de

trop sévères arrêts, et la pitié sympathique qu'inspirent de telles

catastrophes doit trouver son correctif dans une critique austère et

courageuse. L'auteur du poétique drame de _Chatterton_ l'a bien senti;

car il a placé auprès du martyr de l'ambition littéraire un quaker

rigide dans ses moeurs et tendre dans ses sentiments, qui s'efforce de

relever tantôt par la sagesse, tantôt par l'amour, ce coeur amer et

brisé. Mais en face d'une douleur muette, comprimée, sans orgueil et

sans fiel, au spectacle d'une vie qui se consume faute d'aliments

nobles, et qui s'éteint sans lâche blasphème, il y a des enseignements

profonds que chacun de nous peut appliquer à soi-même dans l'état social

ou nous vivons aujourd'hui. Le simple bon sens humain peut alors

remonter aux causes et prononcer, entre le poëte qui s'en va et la

société qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux, insensible.

George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres

confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher,

montrent une résignation portée jusqu'à l'indifférence en tout ce qui

touche à la gloire éphémère des lettres. «Il portait dans le monde

(c'est ce même ami qui parle) une élégance parfaite, des manières

pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait

pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je

n'ai vu qu'en lui, et dont l'effet était irrésistible, il aimait

extrêmement la conversation; et quand il rencontrait par hasard des

gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils

disaient comme il jouissait de la musique, des parfums et de la

lumière.» Il était malade, et sa paresse à produire, sa paresse à vivre,

s'il est permis de dire ainsi, sans hâter sa mort, empêchèrent peut-être

l'effort intérieur qui pouvait en conjurer l'arrêt. Ce n'est donc pas

directement à la société qu'on peut imputer cette fin prématurée, mais

c'est bien à elle qu'on doit reprocher hautement et fortement cette

langueur profonde, cet abattement douloureux où ses forces se

consumèrent, sans qu'aucune révélation de l'idéal qu'il cherchait

ardemment vint à son secours, sans qu'aucun enseignement solide et

vivifiant pénétrât de force dans sa solitude intellectuelle. Mais avant

de signaler l'horrible insensibilité, ou, pour mieux dire, la déplorable

nullité du rôle maternel de cette société à l'égard de ses plus nobles

enfants, nous peindrons davantage le caractère de celui-ci, et l'on

comprendra dès lors ce qui lui a manqué pour réchauffer dans ses veines

l'amour de la vie.

C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement

éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre

insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses

souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces

différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de George Guérin que

nous avons entre les mains sont une monodie non moins touchante et non

moins belle que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés

à la publicité. Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car

c'est le secret d'une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs

et sans art; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur

instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent

pas les oeuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves

d'imprimerie. Nous on citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup

que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire

en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimité la plus

délicate à révéler qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie.

Ce sont peut-être ces détails que, comme artiste, nous regrettons le

plus de passer sous silence.

* * * * *

«Je vous dirais bien des choses, du fond de l'ennui où je suis plongé,

_de profundis clamarem ad te_; mais il faut que je m'interdise ces

folies. Elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de

se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas,

qu'il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui

sont manifestes. Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je

devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé

toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais

vrai, et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah; n'en doutez pas; si

je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon

sens de l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout

à notre âge, que ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble

assez peu à ce que j'étais dans ce temps-là; et si j'affectais quelque

chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur

de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous la grille de Stanislas,

_voilà la ressemblance_. A cette époque de mon ennui, j'en disais plus

qu'il n'y en avait, aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a, _voilà la

différence_.

* * * * *

«Le jour est triste, et je suis comme le jour; ah[8], mon ami, que

sommes-nous; ou plutôt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de

toutes choses autour de moi et voir mon humeur suivre les variations de

la lumière? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était

un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle. Mais le progrès

des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et

qui va s'aigrissant. Los journées les plus unies, les plus paisibles,

sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles qui

n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez

croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil si léger

qui soit plus mobile que mon âme? J'ai à peine écrit quelques pages de

ce travail qui avait d'abord tant d'attraits; qui sait quand je le

terminerai? Mais j'y mettrai le dernier mot assurément; je ne veux pas

accepter le dédit cent fois offert par ce mien esprit, le plus

inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que

vaille, vous aurez cette pièce, pièce en effet, et des plus pesantes.

[Note 8: Nous avons conservé scrupuleusement la ponctuation de l'original.

Une particularité digne de remarque dans un texte rempli de si

douloureuses exclamations, c'est l'absence de _points d'exclamation_. Il

nous semble que la ponctuation d'un manuscrit est comme l'allure de

l'homme, l'inflexion de la voix, le geste, la prononciation, une manière

d'être par laquelle le caractère se révèle, et que l'observation

psychologique ne devrait point négliger. Dans les premiers jours de

notre _invasion_ romantique, de critiques malins remarquèrent l'abus des

signes apostrophiques. C'est peut-être la crainte et l'horreur de cette

sorte d'emphase qui suggéra à George Guérin le besoin de supprimer

entièrement le _point admiratif_, même dans les endroits où la règle

grammaticale l'exige.]

«...Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute ma

vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme

(l'idéal) s'élève et devient insaisissable. Ce mot propre, cette

expression, la _seule_ qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai

jamais reconnu, au contentement de mon esprit, que je l'eusse trouvé:

et, l'eusse-je attrapé, reste l'arrangement et les combinaisons

infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, et la nouveauté

dans les termes usés; l'imprévu, l'image dans le mot, et le contour, la

justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent; et de

tout cela, je n'ai guère que la bonne volonté.--Pardonnez-moi ce cours

de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le

pédant.»

Pour qui aura lu attentivement _le Centaure_, cette recherche

scrupuleuse et hardie dont la prétendue insuffisance est confessée ici

avec trop de modestie, est clairement révélée. Mais, au risque de passer

pour un pédant nous-même, nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire

deux et même trois fois _le Centaure_ pour en apprécier les beautés, la

nouveauté de la forme, l'originalité non abrupte et sauvage, mais

raisonnée et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du

contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les

termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste,

profonde et mystérieuse, comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa

fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans la placenta divin. C'est

en cela que la nature de ce petit chef-d'oeuvre nous semble différer

essentiellement de la manière de M. Ballanche, qui, à défaut des termes

poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes,

et aussi de Chénier, qui ne songe qu'à reproduire l'élégance, la pureté

et comme la beauté sculpturale des Grecs[9].

[Note 9: Un vieux ami de province, que j'ai consulté avant de me

déterminer à publier _le Centaure_, m'a écrit à ce sujet une lettre trop

remarquable pour que je ne me fasse pas un devoir de la citer en entier.

C'est un renseignement que je lui demandais, et qu'il a eu la bonté de

me donner pour moi seul. Je ne crois pas lui déplaire en insérant ici

cet examen rapide, mais exact et important, des tentatives d'imitation

grecque qui ont enrichi notre littérature. Ce petit travail pourrait

servir de canevas aux critiques qui voudraient le développer. Il servira

aussi d'excellente préface aux fragments de M. de Guérin, et

l'approbation d'un juge aussi érudit aurait, au besoin, plus de poids

que la mienne:

«Cette ébauche du _Centaure_ me frappe surtout comme exprimant le

sentiment grec grandiose, primitif, retrouvé et un peu _refait_ à

distance par une sorte de réflexion poétique et philosophique. Ce

sentiment-là, par rapport à la Grèce, ne se retrouve dans la littérature

française que depuis l'école moderne. Avant l'_Homère_ d'André Chénier,

les _Martyrs_ de Chateaubriand, l'_Orphée_ et l'Antigone_ de Ballanche,

quelques pages de Quinet (_Voyage en Grèce_ et _Prométhée_), on en

chercherait les traces et l'on n'en trouverait qu'à peine dans notre

littérature classique.

1° Il n'y a eu de contact direct entre l'ancienne Gaule et la Grèce que

par la colonie grecque de Marseille. Ces influences grecques dans le

midi de la Gaule n'ont pas été vaines. Il y eut tout une culture, et

dans le chapitre v de son _Histoire littéraire_.

M. Ampère a très-bien suivi cette veine grecque légère, comme une petite

veine d'argent, dans notre littérature. Encore aujourd'hui, il y a

quelques mots grecs restés dans le provençal actuel, il y a des tours

grammaticaux qui ont pu venir de là; mais ce sont de minces détails. Au

moyen âge, toute trace fut interrompue. A la renaissance du seizième

siècle, la langue et la littérature grecques rentrèrent presque

violemment et à torrent dans la littérature française: il y eut comme

engorgement au confluent. L'école de Ronsard et de Baïf se fit grecque

en français par le calque des compositions et même la fabrique des mots;

il y eut excès. Pourtant des parties belles, délicates ou grandes furent

senties par eux et reproduites. Henri Estienne, l'un des meilleurs

prosateurs du seizième siècle et des plus grands érudits, a fait un

petit traité de la _conformité_ de la langue française et de la langue

grecque: il a relevé une grande quantité de locutions, de tours de

phrase, d'idiotismes communs aux deux langues, et qui semblent indiquer

bien moins une communication directe qu'une certaine ressemblance de

génie. M. de Maistre, dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, est de

l'avis de Henri Estienne, et croit à la ressemblance du génie des deux

langues. Pourtant, il faut le dire, toute cette renaissance grecque du

seizième siècle, en France, fut érudite, pédantesque, pénible; le seul

Amyot, par l'élégance facile de sa traduction de Plutarque, semble

préluder à la Fontaine et à Fénelon.

«2° Avec l'école de Malherbe et de ses successeurs classiques, la

littérature française se rapprocha davantage du caractère latin, quelque

chose de clair, de précis, de concis, une langue d'affaires, du

politique, de prose; Corneille, Malherbe, Boileau, n'avaient que

très-peu ou pas du tout le sentiment _grec_. Corneille adorait Lucain et

ce genre latin, Boileau s'attache à Juvénal. Racine sent bien plus les

Grecs; mais, en bel esprit tendre, il sent et suit surtout ceux du

second et du troisième âge, non pas Eschyle, non pas même Sophocle, mois

plutôt Euripide; ses Grecs, à lui, ont monté l'escalier de Versailles et

ont fait antichambre à l'Oeil-de-Boeuf. On voit dans la querelle des

anciens et des modernes, où Racine et Boileau défendent Homère contre

Perrault, combien il y avait peu, de part et d'autre, de sentiment vrai

de l'antique. Mais la Fontaine, sans y songer, était alors bien plus

Grec que tous de sentiment et de génie; dans _Philémon et Baucis_, par

exemple, dans certains passages de la _Mort d'Adonis_ ou de _Psyché_.

Surtout Fénelon l'est par le goût, le délicat, la fin, le négligent d'un

tour simple et divin; il l'est dans son _Télémaque_, dans ses essais de

traduction d'Homère, ses _Aventures d'Aristonoüs_; il l'est partout par

une sorte de subtilité facile et insinuante qui pénètre et charme: c'est

comme une brise de ces belles contrées qui court sur ses pages.

Massillon aussi, né à Hyères, a reçu un souffle de l'antique Massilie,

et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate.

»3° Au dix-huitième siècle, en France, on est moins près du sentiment

grec que jamais. Les littérateurs ne savent plus même le grec pour la

plupart. Quelques critiques, comme l'abbé Arnaud, qui semblent se vouer

à ce genre d'érudition avec enthousiasme, donnent plutôt une idée

fausse. Bernardin de Saint-Pierre, sans tant d'étude, y atteint mieux

par simple génie; héritier en partie de Fénelon, il a, dans _Paul et

Virginie_, dans bien des pages de ses _Études_, dans cette page (par

exemple) où il fait gémir Ariane abandonnée à Naxos et consolée par

Bacchus, des retours de l'inspiration grecque et de cette muse heureuse;

mais c'est le doux et le délicat plutôt que le grand qu'il en retrouve

et en exprime. L'abbé Barthélémy, dans le _Voyage d'Anarcharsis_ (si

agréable et si utile d'ailleurs), accrédita un sentiment grec un peu

maniéré et très-parisien, qui ne remontait pas au grand et ne rendait

pas même le simple et le pur. Heureusement, André Chénier était né, et

par lui la veine grecque est retrouvée.

»4° Au moment où l'école de David essaie, un peu en tâtonnant et en se

guindant, de revenir à l'art grec, André Chénier y atteint en poésie.

Dans son _Homère_, l'idée du grand et du primitif se retrouve et se

découvre même pour la première fois. Dans l'étude de la statuaire

grecque, on en resta ainsi longtemps au pur gracieux, à l'art joli et

léché des derniers âges: ce n'est que tard qu'on a découvert la majesté

reculée des marbres d'Égine, les bas-reliefs de Phidias, la Vénus de

Milo.

»Peu après André Chénier, et, avant qu'on eût publié ses poëmes, M. de

Chateaubriand, dans les _Martyrs_, retrouvait de grands traits de la

beauté grecque antique; dans son _Itinéraire_, il a surtout peint

admirablement le rivage de l'Attique. Il sent à merveille le Sophocle et

le Périclès.

»Un homme qui ne sentait pas moins la Grèce dès la fin du dix-huitième

siècle, est M. Joubert, sur lequel M. Sainte-Beuve a donné un article

dans la _Revue des Deux-Mondes_: quelques pensées de lui sont ce qu'on a

écrit de mieux en fait de critique littéraire des Grecs. Il aurait aimé

_le Centaure_.

»Vous connaissez l'_Orphée_, et je n'ai point à vous en parler; mais à

Ballanche, à Quinet (dans son _Voyage en Grèce_), il manque un peu trop,

pour correctif de leur philosophie concevant et refaisant la Grèce,

quelque chose de cette qualité grecque fine, simple et subtile, négligée

et élégante, railleuse et réelle, de Paul-Louis Courier, ce vrai Grec,

dont la figure, la bouche surtout, fendue jusqu'aux oreilles,

ressemblait un peu à celle d'un faune.»] [FIN DE LA NOTE 9.]

Nul n'admire Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons nous

défendre de considérer comme un notable défaut cette ressource technique

qui l'a affranchi parfois du travail de l'artiste, et qui détruit

l'harmonie et la plastique de son stylo, d'ailleurs si beau, si large et

si coloré d'originalité _primitive_. La pièce de vers, malheureusement

inachevée, qui est placée à la suite du _Centaure_, ne me paraît pas non

plus, comme il pourra sembler à quelques-uns au premier abord, une

imitation de la manière de Chénier. Ces doux essais de M. de Guérin ne

sont point des pastiches de Ballanche et de Chénier, mais bien des

développements et des perfectionnements tentés dans la voie suivie par

eux. Il ne semble même pas s'être préoccupé de l'un ou de l'autre, car

nulle part dans ses lettres, qui sont pleines de ses citations et de ses

lectures, il n'a placé leur nom. Sans doute il les a admirés et sentis,

mais il a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son

entraînement prononcé, et l'on peut dire passionné, vers les secrets de

la nature. Il ne l'a point aimée en poëte seulement, il l'a idolâtrée.

Il a été panthéiste à la manière de Goethe sans le savoir, et peut-être

s'est-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n'a-t-il vu en eux que

les dépositaires des mythes sacrés de Cybèle, sans trop se demander si

leurs poëtes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition

n'est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers

versets du _Centaure_ révèlent assez le tourment d'une ardente

imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui

interroge avec ferveur les mystères de la création. Il ne lui faut rien

moins pour apaiser l'ambition de son intelligence perdue dans la sphère

des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter

comme Chénier, il ne se contenterait pas d'interpréter systématiquement

comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens

caché des signes divins imprimés sur la face de la terre; mais il n'a

embrassé que des nuages, et son âme s'est brisée dans cette étreinte

au-dessus des forces humaines. C'est être déjà bien grand que d'avoir

entrepris comme un vrai Titan d'escalader l'Olympe et de détrôner

Jupiter. Un autre fragment de ses lettres exprimera avec grandeur et

simplicité cet amour à la fois instinctif et abstrait de la nature.

«11 _avril 1838_.--Hier, accès de fièvre dans les formes; aujourd'hui,

faiblesse, atonie, épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres; le ciel

est pur et le soleil magnifique.

Ah! que ne suis-je assis à l'ombre des forets!

«Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux

arbres les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de

Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein

des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des

rameaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai ma part dans

l'abondance de la fécondité et de la chaleur. Je reviens, comme vous

voyez, à mes anciennes imaginations sur les choses naturelles,

invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des

enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie, et un éternel aliment de

songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien

de savant. Il y a un mot qui est le dieu de mon imagination, le tyran,

devrais-je dira, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans

relâche, et l'entraînera je ne sais où: c'est le mot de vie. Mon amour

des choses naturelles ne va pas au détail et aux recherches analytiques

et opiniâtres de la science, mais à l'universalité de ce qui est, à la

manière orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de

passer pour fou, j'écrirais des rêveries à tenir en admiration toute

l'Allemagne, et la France en assoupissement.»

Dans une autre lettre, il exprime l'identification de son être avec la

nature d'une manière encore plus vive et plus matériellement

sympathique.

«J'ai le coeur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je

cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je

déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement des larmes des

autres. Un trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute

mon âme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me

comble de biens et de maux, mon étrange coeur, d'incroyables combats,

des épanchements d'affection à entraîner avec soi l'âme et la vie et

tout ce que je puis être; la beauté du jour, la puissance de l'air et du

soleil, _all_, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me

remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclaterais

s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la _Pastorale_.

Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en aller de toutes parts

tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble

qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon

existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre

infime d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas

au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de

souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont

plus riches que la présence même du bonheur: enfin ce qui est, à ce

qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que

senties.--Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et

en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.

Caddi come corpo inorto cade.

Adieu; la soirée est admirable; que la nuit qui s'apprête vous comble de

sa beauté.»

Est-il beaucoup de pages de _Werther_ qui soient supérieures à cette

lettre écrite rapidement, non relue, car elle est à peine ponctuée, et

jetée à la poste, dont elle porte le timbre comme toutes les autres?

Je ne puis résister au plaisir de transcrire mot à mot tout ce qu'il

m'est permis de publier.

«Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces

belles fêtes de l'air et de la lumière? Je suis inquiet et ne sais trop

à quoi me dévouer; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le

calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes

d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre

davantage et les limites sont plus cruelles; que sais-je enfin? je ne

vous répéterai pas mes ennuis; c'est une vieille ballade dont je vous ai

bercé jusqu'au sommeil.--J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous

faisions de nos jours; je ne parle pas de l'ambition, c'est dans ce

temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves si

ridicules, qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au

milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité: je veux

dire que nous vivons plus tourmentés par notre imagination que ne

l'était Tantale par la fraîcheur de l'eau qui irritait ses lèvres et le

charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air de

mettre ici la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas

trop, le tout bien entendu dans les intérêts de notre immortel esprit et

pour son service bien compris; car disait Shéridan, si la pensée est

lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue,

un bon verre de vin la récompense. Ah! oui, n'en déplaise aux

spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l'âme de

notre âme, et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les

chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau,

moi qui voulais dira simplement que la vie ne vaut pas une libation....

* * * * *

Débrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi, grâce à Dieu, je

commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer on moi, et veux

enfin me démêler de moi-même en plantant là cette psychologie qui est un

mot disgracieux et une manie de notre siècle.»

* * * * *

Il avait pourtant la conscience de son génie, car il dit quelque part:

* * * * *

«Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant,

j'en suis sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix; c'est la

destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien, et de la

plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière!»

Ailleurs il se raille lui-même et sans amertume, sans dépit contre la

gloire qui ne vient pas à lui, et qu'il ne veut pas chercher.

«Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce

ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni l'art, ni l'histoire ne s'en

trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal, et

l'histoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son

endroit. N'importe, je vous obéirai. N'êtes-vous pas pour moi tout le

public et la _postérité_? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce

mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront

fidèlement de l'un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre

pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu'à vous, à votre

suffrage, et que je fais bon marché de tout le reste, la postérité

comprise, pour être aussi sage que le renard gascon.»

Une seule fois il exprime la fantaisie de se faire imprimer dans une

_Revue_ «pour battra un peu monnaie,» et presque aussitôt il abandonne

ce projet en disant: «Mais je n'ai dans la tête que des sujets

insensés!... Hélas! rien n'est beau comme l'idéal; mais aussi quoi de

plus délicat et de plus dangereux à toucher! Ce rêve si léger se change

en plomb souvente fois dont on est rudement froissé. Je finirai ma

complainte aujourd'hui par un vers de celle du Juif errant:

«Hélas! mon Dieu!»

* * * * *

Il y a des mots admirables jetés ça et là dans ses lettres, de ceux que

les écrivains de profession mettent en réserve pour les enchâsser au

bout de leurs périodes comme le gros diamant au faîte du diadème. Il dit

quelque part:

«Quand je goûte cette sorte de bien-être dans l'irritation, je ne puis

comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à

l'horizon entre deux mondes.»

Et, vers la un de la même lettre, il raconte que ses parentes

s'inquiètent de l'altération de ses traits; cependant il leur cache le

ravage intérieur de la maladie.

«Ah! disent-elles en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux

qui vous rend d'une mine si austère.--Les cheveux repousseront, et il

n'y aura que plus d'ombre.»

J'ai cité autant que possible, main j'ai dû taire tout ce qui tient à la

vie intérieure. C'est pourtant là que se révèle le coeur du poëte. Ce

coeur, je puis l'attester, quoi qu'en dise le noble rêveur qui s'accuse

et se tourmente sans cesse comme à plaisir, est aussi délicat, aussi

affectueux, aussi large que son intelligence. L'amitié est sentie et

exprimée par lui de la façon la plus exquise et la plus profonde.

L'amour aussi est placé là comme une religion; mais peut-être cet amour

de poëte ne se contente-t-il absolument que dans les choses incréées.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'à toute page un gémissement lui échappe,

cet homme qui, dans son culte de l'idéal, voudrait n'idéaliser lui-même

et ne sait pas s'habituer à l'infirmité de sa propre nature, cet homme

est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme,

esclave de sa parole, simple dans ses goûts, charmé de la vue d'un

camélia, résigné à la maladie, heureux d'être couché, tranquille

derrière ses rideaux, «et plus près naturellement du pays des songes.»

Il n'a d'amertume que contre la mobilité de son humeur et la

susceptibilité excessive d'une organisation sans doute trop exquise pour

supporter la vie telle qu'elle est arrangée en ce triste monde.

Qu'a-t-il donc manqué à cet enfant privilégié du ciel? Qu'eût-il donc

fallu pour que cette sensitive, si souvent froissée et repliée sur

elle-même, s'ouvrît aux rayons d'un soleil bienfaisant? C'est

précisément le soleil de l'intelligence, c'est la foi; c'est une

religion, une notion nette et grande de sa mission en ce monde, des

causes et des fins de l'humanité, des devoirs de l'homme par rapport a

ses semblables et des droits de ce même homme envers la société

universelle. C'est là ce secret terrible que le Centaure cherchait sur

les lèvres de Cybèle endormie, ce son mystérieux qu'il eût voulu

recueillir sur la pierre magique où Apollon avait posé sa lyre. Il

sentait l'infini dans l'univers, mais il ne le sentait pas en lui-même.

Effrayé de ce néant imaginaire qui a tant posé sur l'âme de Byron et des

grands poëtes sceptiques, il eût voulu se réfugier dans les demeures

profondes des antiques divinités, symboles imparfaits de la vie partout

féconde, éternelle et divine; il eût voulu dissoudre son être dans les

éléments, dans les bois, dans les eaux, dans ce qu'il appelle les

_choses naturelles_; il eût voulu dépouiller son être comme un vêtement

trop lourd, et remonter comme une essence subtile dans le sein du

Créateur, pour savoir ce que signifie cette vie d'un jour sur la terre

et ce silence qui règne en deçà du berceau comme au delà de la tombe.

Dira-t-on que ce fut là un rêveur, un insensé, et que cette existence

flétrie, cette mort désolée sont des faits individuels, des maladies de

l'esprit qui ne prouvent rien contre l'organisation de la société

humaine? Où donc est le tort, dira-t-on peut-être, si les individus

agitent de telles questions dans leur sein, que la société ne puisse les

résoudre? En admettant l'humanité aussi continuellement progressive que

vous la rêvez, n'y aura-t-il pas, dans des âges plus avancés, des

individus qui seront encore en avant de leur siècle? N'y en aura-t-il

pas tant que l'humanité subsistera, et sera-t-elle coupable chaque fois

qu'une avidité dévorante poussera quelques-uns de ses membres à troubler

son cours auguste et mesuré par l'impatience de leur idéal et le mépris

dos croyances reçues?

Il serait facile de répondre à de telles questions; mais les esprits qui

condamnent ainsi les idéalistes impatients du temps présent n'ont pas

mission pour juger de la société future. Ont-ils le droit d'y jeter

seulement un regard, eux qui n'ont pas la volonté de moraliser et

d'élever les intérêts de la vie actuelle? eux qui n'ont ni respect, ni

sympathie, ni pitié pour les tortures des âmes tendres et religieuses,

veuves de toute religion et de toute charité? eux qui vivent des

bienfaits de la terre sans rechercher la source d'où ils découlent? eux

qui ont fait le siècle athée et qui exploitent l'athéisme, regardant

naître et mourir avec une ironique tolérance les religions qui essaient

d'éclore et celles qui sont à leur déclin? eux qui consacrent en théorie

le principe du dogme éternel de l'égalité, de la liberté et de la

fraternité, en maintenant dans le fait l'esclavage, l'inégalité, la

discorde? Qu'a-t-elle donc fait pour notre éducation morale, et que

fait-elle pour nos enfants, cette société conservée avec tant d'amour et

de soin? Pour nous, ce furent des prêtres investis de la puissance

gouvernementale qui tyrannisaient nos consciences sans permettre

l'exercice de la raison humaine. Pour nos enfants, ce sont des athées

qui, ne s'inquiétant ni de la raison ni de la conscience, leur prêchent

pour toute doctrine le maintien d'un ordre monstrueux, inique,

impossible. Étonnez-vous donc que cette génération produise des

intelligences qui avariant faute d'un enseignement fuit pour elles, et

des cerveaux qui se brisent dans la rechercha d'une vérité que vous

flétrissez de ridicule, que vous traitez de folie coupable et

d'inaptitude à la vie sociale? Il vous sied mal, en vérité, de dire que

ceux-là sont des fous, car vous êtes insensés vous-mêmes du croire à un

ordre basé sur l'absence de tout principe de justice et de vérité. Nos

enfants n'accepteront pas vos enseignements, et, si vous réussissez à

les corrompre, ce ne sera pas à votre profit.

Peut-être un jour vous diront-ils à leur tour:--Laissez-nous pleurer nos

martyrs, nous autres poëtes sans patrie, lyres brisées, qui savons bien

la cause de leur gémissement et du nôtre. Vous ne comprenez pas le mal

qui les a tués; eux-mêmes ne l'ont pas compris. Pour voir clair en

soi-même, pour s'expliquer ces langueurs, ces découragements, pour

trouver un nom à ces ennuis sans fin, à ces désirs insaisissables et

sans forme connue, il faudrait avoir déjà une première initiation; et,

dans ce temps de décadence et de transformation, les plus grandes

intelligences ne l'ont eue que bien tard et ne l'ont conquise qu'après

de bien rudes souffrances. Saint Augustin n'avait-il pas le spleen, lui

aussi, et savait-il, avant d'ouvrir les yeux au christianisme, quelle

lumière lui manquait pour dissiper les ténèbres de son âme? Si

quelques-uns d'entre nous aujourd'hui ouvrent aussi les yeux à une

lumière nouvelle, n'est-ce pas que la Providence les favorise

étrangement? et ne leur faut-il pas chercher, ce grain de foi dans

l'obscurité, dans la tourmente, assaillis par le doute, l'absence de

toute sympathie, de tout exemple, de tout concours fraternel, de toute

protection dans les hautes régions de la puissance? Où sont donc les

hommes forts qui se sont levés dans un concile nouveau pour dire: «Il

importe de s'enquérir enfin des secrets de la vie et de la mort, et de

dire aux petits et aux simples ce qu'ils ont à faire en ce monde.» Ils

savent bien déjà que Dieu n'est pas un vain mot, et qu'il ne les a pas

créés pour servir, pour mendier ou pour conquérir leur vie par le

meurtre et le pillage. Essayez de parler enfin à vos frères coeur à

coeur, conscience à conscience; vous verrez bien que des langues que

vous croyez muettes se délieront, et que de grands enseignements

monteront d'en bas vers vous, tandis que la lumière d'en haut descendra

sur vos têtes. Essayez... mais vous ne le pouvez pas, occupés que vous

êtes de reprendre et de recrépir de toutes parts ces digues que le flot

envahit; l'existence matérielle de cette société absorbe tous vos soins

et dépasse toutes vos forces. En attendant, les puissances de l'esprit

se développent et se dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces

spectres menaçants, quelques-uns s'effacent et rentrent dans la nuit,

parce que l'heure de la vie n'a pas sonné, et que le souffle impétueux

qui les animait ne pouvait lutter plus longtemps dans l'horreur de ce

chaos; mais il en est d'autres qui sauront attendre, et vous les

retrouverez debout pour vous dire: Vous avez laissé mourir nos frères,

et nous, nous ne voulons pas mourir.

Autour de la table · 第 44 / 66 题