KONRAD, après un long silence.
Je suis seul!... Eh! que m'importe la foule? Suis-je
poëte pour la foule?... Où est l'homme qui embrassera
toute la pensée de mes chants, qui saisira du regard tous
les éclairs de mon âme? Malheur à qui épuise pour la
foule sa voix ou sa langue!... La langue ment à la voix, et
la voix ment aux pensées... La pensée s'envole rapide de
l'âme avant d'éclater en mots, et les mots submergent la
pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol
sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du
sol, la foule découvrira-t-elle l'abîme du torrent, devinera-t-elle
le secret de son cours?
Le sentiment circule dans l'âme, il s'allume, il s'embrase
comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles.
Les hommes découvriront autant de sentiment dans
mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage.
Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du
monde!... L'oeil terrestre qui se lance à ta poursuite peut
étendre ses ailes... jamais il ne t'atteindra... il frappera
seulement la voie lactée... Il devinera qu'il y a des soleils,
mais non quel est leur nombre et leur immensité!...
A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles
des hommes? Coulez dans les abîmes de mon âme; brillez
sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains,
comme des étoiles sublunaires.
Toi, Dieu! toi, nature! écoutez-moi!... Voici une musique
digue de vous, des chants dignes de vous!--Moi,
grand maître, grand maître, j'étends les mains, je les
étends jusqu'au ciel.... Je pose les doigts sur les étoiles
comme sur les cercles de verre d'un harmonica.
Mon âme fait tourner les étoiles d'un mouvement tantôt
lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent;
c'est moi qui les ai tous tirés. Je les connais tous, je les
assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse en arc-en-ciel,
en accords, en strophes; je les répands en sons et
en rubans de flamme.
J'ai relevé les mains, je les ai dressées au-dessus des
arêtes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cessé
de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs,
traînants comme le souffle du vent; ils retentissent dans
toute l'immensité du monde, ils gémissent comme la
douleur, ils grondent comme des orages; les siècles les
accompagnent sourdement. Chaque son retentit et étincelle
à la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil;
c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends
son vol dans ses sifflements, je le vois dans son
vêtement de nuages.
Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!... C'est
un chant grand, un chant créateur!... Ce chant, c'est la
force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalité.... Que
pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?... Vois comme
je tire mes pensées de moi-même; je les incarne en mots;
elles volent, se disséminent dans les cieux, roulent, jouent
et étincellent.... Elles sont déjà loin, et je les sens encore;
je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la
main, je devine leurs mouvements par ma pensée. Je vous
aime, mes enfants poétiques!... mes pensées!... mes
étoiles!... mes sentiments!... mes orages!... Au milieu
de vous, je me tiens comme un père au sein de sa famille;
vous m'appartenez tous!...
Je vous foule aux pieds, vous tous, poëtes, vous tous,
sages et prophètes, idoles du monde! Revenez contempler
les créations de vos âmes!--Que vos oreilles et vos
coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements
des hommes, que vos fronts rayonnent de tout
l'éclat de votre gloire; et tous les concerts des éloges,
tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant
de siècles et de nations, ne vous procureront pas la félicité
et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette
nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon âme,
quand je ne chante que pour moi seul.
Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison;
jamais je n'ai senti comme dans ces instants.--Ce jour
est mon zénith, ma puissance atteindra aujourd'hui son
apogée. Aujourd'hui, je reconnaîtrai si je suis le plus
grand de tous... ou seulement un orgueilleux. Ce jour est
l'instant de la prédestination.--J'étends plus puissamment
les ailes de mon âme.--C'est le moment de Samson,
quand, aveugle et dans les fers, il méditait au pied
d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revêtirai
des ailes! Oui, je m'envolerai!... je m'envolerai de
la sphère des planètes et des étoiles, et je ne m'arrêterai
que la _où se séparent le créateur et la nature_.
Les voila... les voilà... les voila ces deux ailes... elles
suffiront... je les étendrai du couchant à l'aurore; de la
gauche je frapperai le passé, et de la droite l'avenir... je
m'élèverai sur les rayons du sentiment jusqu'à toi!... et
mes yeux pénétreront tes sentiments, à toi qui, dit-on,
sont dans les cieux. Me voilà... me voilà: tu vois quelle
est ma puissance;--vois où s'élèvent mes ailes: je suis
homme, et là sur la terre... est resté mon corps!... C'est
là que j'ai aimé, dans ma patrie!... là que j'ai laissé mon
coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas reposé
sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est
reposé ni sur une famille, ni sur un siècle!... Moi, j'aime
toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses générations
passées et à venir; je les ai pressées ici sur le
coeur, comme un ami, un amant, un époux, comme un
père. Je voudrais rendre à ma patrie la vie et le bonheur,
je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces
me manquent, et je viens ici, armé de toute la puissance
de ma pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la
foudre, scruté la marche des planètes et sondé les abîmes
des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les
hommes, j'ai ce sentiment qui brûle intérieurement comme
un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles.
Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden,
dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni
dans las livres, ni dans les récits, ni dans la solution des
problèmes, ni dans les mystères de la magie. Je suis né
créateur. J'ai tiré mes forces d'où tu as tire les tiennes,
car toi, tu ne les as pas cherchées... tu les possèdes, tu ne
crains pas de les perdre... et moi, je ne le crains pas non
plus! Est-ce toi qui m'as donné, ou bien ai-je ravi, là où
tu l'as ravi toi-même, cet oeil pénétrant, puissant? Dans
mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les
traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer
à perte de vue dans les airs; je n'ai qu'à vouloir,
et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet
la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que
je la livre aux vents, les vents ne l'ébranleront pas.--Si
je regarde une comète de toute la puissance de mon âme,
tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place....
Les hommes seuls, entachés de corruption, fragiles, mais
immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas....
Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici
chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance
que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les
coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et
les étoiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables,
non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les
chants, ils sont longs à se développer; non par la science,
elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop
éclatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est
en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystérieusement
et pour l'éternité!--Quelle que soit ma volonté,
qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur
bonheur; et, s'ils la méprisent, qu'ils souffrent et
succombent!--Que les hommes deviennent pour moi comme
les pensées et les mots dont je compose à ma volonté un
édifice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!...
Tu sais que je n'ai pas souillé ma pensée, que
je n'ai pas dépensé en vain mes paroles. Si tu me donnais
sur les âmes un pareil pouvoir, je recréerais ma nation
comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges
que toi, j'entonnerais le chant du bonheur!
Donne-moi l'empire des âmes. Je méprise tant cette
construction sans vie, nommée le monde, et vantée sans
cesse, que je n'ai pas essayé si mes paroles ne suffiraient
pas pour la détruire; mais je sens que, si je comprimais et
faisais éclater d'un coup ma volonté, je pourrais éteindre
cent étoiles et en faire surgir cent autres... car je suis
immortel!... Oh! dans la sphère de la création, il y a
bien d'autres immortels.... Mais je n'en ai pas rencontré
de supérieurs! Tu es le premier des êtres dans les cieux!...
Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des
êtres vivants sur la vallée terrestre.... Je ne t'ai pas encore
rencontré. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi
sentir ta supériorité.... Moi, je veux de la puissance,
donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il
exista des prophètes qui possédaient l'empire des âmes....
Je le crois.... Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je
veux une puissance égale à la tienne; je veux gouverner les
âmes comme tu les gouvernes. (Long silence.--Aveu
ironie.) Tu gardes le silence!... Toujours le silence! Je le
vois, je t'ai deviné, je comprends qui tu es, et comment
tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donné le
nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pensée et non
le coeur qui dévoilera tes voies aux hommes; c'est par la
pensée, non par le coeur, qu'ils découvriront où tu as
déposé tes armes. Celui qui s'est plongé dans les livres,
dans les métaux, dons les nombres, dans les cadavres, a
seul réussi à s'approprier une partie de ta puissance. Il
reconnaîtra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnaîtra
tes éclairs, la fumée, la foudre; il reconnaîtra la légalité
et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux
pensées que tu as livré le monde, tu laisses languir les
coeurs dans une éternelle pénitence; ta m'as donné la plus
courte vie et le sentiment le plat puissant.
Un moment de silence,
Qu'est mon sentiment?
Ah! rien qu'une étincelle.
Qu'est ma vie?
Un instant.
Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils
aujourd'hui.
Une étincelle.
Qu'est la série entière des siècles, que l'histoire nous
révéle?
Un instant.
D'où sort chaque homme, ce petit monde?
D'une étincelle.
Qu'est la mort qui dissipera tous les trésors de mes
pensées?
Un instant.
Qu'était-il, lui, quand il portait le monde dans son sein?
Une étincelle.
Et que sera l'éternité du monde quand il l'engloutira?
Un instant.
VOIX DES DÉMONS.
Je sauterai sur ton âme comme
sur en coursier. Marche, marche!
VOIX DES ANGES.
Quel délira! Défendons-le! défendons-la!
couvrons-lui les tempes
de nos ailes!
Instant!... étincelle!... quand il se prolonge, quand elle
s'enflamme, ils créent et détruisent.... Courage!... courage!...
étendons, prolongeons cet instant!... Courage!...
courage!... étendons, enflammons cette étincelle....
--Maintenant... bien... oui... une fois encore, je t'appelle,
je te dévoile mon âme.... Tu gardes te silence! N'ai-je pas
combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel!
Ne me méprise pas!... Seul je me suis élevé jusqu'ici.
Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre
avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les
puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je
te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te
livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat
de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices
et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans
mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!